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OEUVRES
DE MOLIÈRE.
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PARIS.— DE L'IMPRIMERIE DE RIGNOUJf.
Rue des Fr^ncs-BourgeoliTS.-MichlPl « n** 8*
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ec> Azo&s
flDIÊ M(DILIÎÈM
UÎÏ COMMENTAIRE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE;
PRECéoiES
DU TABLEAU DES MOEURS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE ,
£T DE LA VIE DE MOLIÈRE ,
PAR M. PETITOT.
TOME CINQUIÈME.
' PARIS.
J. P. AILLAUD, QUAI VOLTAIRE, N» 11.
M DCCC XXIX.
0*1929 B 1C
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GEORGE DANDIN,
OÙ
LE MARI CONFONDU,
COMÉDIE
EN TROIS ACTES ET EN PROSE,
Représentée à Versailles, U iS juillet i6ô8; et à Paris, sur le
théâtre du Palais-Rojal ^ le 9 norembre de la même année.
MoLikRB. 5.
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PERSONNAGES.
GEORGE DANDIN9 riche paysan , mari d'Angélique.
ANGELIQUE, femme de George Dandin, et fille de M. de
Sotenvîlle.
Monsieur DE SOTENVILLE)^ gentilhomme campagnard,
père d'Angëlique.
Madame DE SOTENVILLK
CLITANDRE, amant d'Angëlique.
CLAUDINE, suivante d'Angëlique.
LIIBIN, paysan servant Qitandre.
COLIN, vtlet de George Dandin.
La scène est devant la maison de George Dandin , à la caio];)agne.
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GEORGE DANDIN,
OU
LE MARI CONFONDU.
ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
GEORGE DANDIN*
Ah 1 qu^iine femme demoiselle est une étrange affaire ! et
que mon mariage est une leçon bien parlante à tous les
paysans qui veulent s*élever au-dessus de leur condition ,
et s'allier, comme j'ai fait, à la maison d'un gentilhomme I
La noblesse de soi est bonne, c'est une chose considérable
assurément; mais elle est accompagnée de tant de mau^-
yaises circonstances, qu'il est très-bon de ne s'y point
frotter. Je suis devenu là-dessus savant à mes dépens, et
connois le style des nobles lorsqu'ils nous font, nous
autres, entrer dans leur famille. L'alliance qu'ils font est
petite avec nos personnes, c'est notre bien seul qu'ils
épousent: et jaurdis bien mieux fait, tout ricbe que je
suis, de m'allier en bonne et franche paysannerie, quer
de prendre une femme qui se tient au-dessus de moi,
s'offense de porter mon nom, et pense qu'avec tout mon
bien je n'ai pas assez acheté la qualité de son mari.
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4 GEORGE DANDIN.
George Dandin! George Dandin! vous avez fait une sot-
tise la plus grande du monde. Ma maison m^est effroyable
maintenant, et je ny rentre point sans y trouver quelque
chagrin.
SCÈNE II.
GEORGE DANDIN, LUBIN.
GEORGE DANDIN, à part, voyant sortir Lubin de chez lai.
Que diantre ce drôle-là vient-il faire chez moi?
LUBIN, k part , apercevant George Dandin.
Voilà un homme qui me regarde!
GEORGE DAKDIK, k patt»
II ne me connoit pas.
LUBIN, à part.
Il se doute de quelque chose.
GEORGE DANDIN, à part.
Ouais! il a grand* peine à saluer*
LUBIN, à part*
Tai peur qu'il n'aille dire qu'il m'a vu sortir de là-
dedans.
GEORGE DANDIN.
Bonjour.
Serviteur.
LUBIN.
GEORGE DANDIN.
Vous n'êtes pas dlci, que je crois?
LUBIN.
Non i je n y suis venu que pour voir la fête dis demain.
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ACTE 1, SCÈNE II. 5
GEORGE DANDIN.
Hé! dites-moi donc un peu, s'il vous plaît, vous veuiCz
delà-dedans?
LUBIN.
Chut!
GEORGE DANDIN.
Comment?
LUBIN.
Paix!
GEORGE DANDIN.
Quoi donc?
LUBIN.
Motus ! il ne faut pas dire que vous m*ayez tu sortir
delà.
GEORGE DANDIN.
Pourquoi?
LUB.IN.
Mon Dieu I parce. . .
GEORGE DANDIN,
Mais encore?
LUBIN.
Doucement ; j'ai peur qu'on ne nous écoute.
GEORGE DANDIN.
Point ^ point.
LUBIN.
C'est que je viens de parler à la maîtresse du logis , de
la part àun certain monsieur qui lui fait les doux yeux;
et il ne faut pas qu^on sache cela, entendez- vous?
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fi GEORGE DANDIN,
GEORGE DANDIN,
Qui.
LUBIN.
Voilà la raisoH. On m'a chargé de prendre garde que
personne ne me vit; et je vous prie au rnoin^ de ne pas
dire que vous m'ayez vu.
GEORGE DANDIN^
Je n'ai garde,
LUBIN.
Je suis bien aise de faire les choses secrètement , comme
on m^a recommandé,
GEORGE DA.NDIN,
C'est bien fait.
LUBIN.
Le mari 9 à ce qu'ils disent, est qn jaloux qui ne veut
pas qu'on fasse Tamour à sa femme; et il feroit le diable à
quatre si cela venoit à ses oreilles. Vous coipprenez bien?
GEORGE DANDIN.
Fort bien.
LUBIN.
n ne faut pas qu'il sache rien de tout ceci.
6EQRGE DANDIN,
Sans doute.
LUBIN.
On le veut tromper tout doucement. Vous entendez
]bien?
GEORGE DANDIN.
Le mienz dn monde.
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ACTE I, SCÈNE II, ^
I.UBIN.
Si vous alliez dire que vous m'avez vu sortir de chez
lui, vous gâteriez toute l'affaire. Vous comprenez bien?
G£0R<>£ DAlfDIN.
Assurément. Hë! comment nommez-vous celui qui
vous a envoyé là^edans?
LUBIN.
C'est le seigneur de notre pays, monsieur le vicomte
de chose... Foin! je ne me souviens jamais comment
diantre Us baragouinent ce nom -là; monsieur Cli
Clttandre.
OE0R6E DANDIN.
Est-ce ce jeune courtisan qui demeure. . . ?
LÙBIN.
Oui j auprès de ces arbres.
GEORGE DANDIN, àpart.
Cest pour cela que depuis peu ce damoiseau poli s^est
venu loger contre moi ; j'avois bon nez, sans doute, et
sou voisinage déjà m avoit donné quelque soupçon.
LUBIN.
Tétigué I c est le plus honnête homme que vous ayez
jamais vu. Il m^a donné trois pièces d'or pour aller dire
seulement à la femme qu^il est amoureux d^elle , et qu'il
souhaite fort fhonneur de pouvoir lui parler. Voyez s'il y
a là une grande Êitigue pour me p£iyer si bien ; et ce qu'est ,
au prix de cela, une journée de travail où je ne gagne que
dix sous.
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H GEORGE DANDIN,
GEORGE DANDIN.
Hé bien! avez-yous fait votre message?
LUBIN.
Oui : j'ai troayé là-dedans une certaine Claudine (jai^
tout du premier coup, a compris ce que je ypulois, et qui
m'a fait parler à sa maîtresse.
GEORGE DANDIN, àpart,
Ah I coquine de servante I
LUBIN,
Morguienne ! cette Claudine-là est tout-à-&it jolie ; elle
a gagné mon amitié, et U ne tiendra qu*à elle que fious;
soyons mariés ensemble.
GEORGE DANDIIf.
Mais quelle réponse a faite la maîtresse à ce monsieqr
le courtisan?
LUBIN.
Elle m'a dit de lui dire. . . Attendez , je ne sab si je me
louyiendrai bien de tout cela ; qu'elle lui est tout-à-fait
obligée de l'affection qu'il a pour elle ; et qu'à cause de son
mari, qui est fantasque, il garde d'en rien faire paroître;
et qu'il faudra songer à chercher quelque invention pour
$e pouvoir entretenir tous deux. •
GEORGE DANDIN, à part.
Ah 1 pendarde de femme !
LUBIN*
Tétiguicnne ! cela sera drôle , car le mari He se doutera
point de la manigance, voilà ce qui est de bon ; et il aura
un pied de nez avec sa jalousie, est-ce pas?
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iâÇTE l SCÈNE IL g
GEORGE DANDIN,
' Cela est vrai,
LUBIN.
Àdiea. Boiicke cousue, au moins. GarJez bien le
secret, afin que le mari ne le sache pas. ^
GEORGE PANDIN,
Oui, oui,
} LUBIN.
Pour moi, je vais faire semblant de rien. Je suis un fin
matois, et l'on ne çliroit pas q^e j'y touche,
SCÈNE lîL
GEORGE DANEIN.
Hebien! George Daudin, vous yoyez de quel air
VQtrç fe^mle vous traite! Voilà ce que c'est d avoir voulu
épouser ^ne demoiselle! L'on vous accommode de toutes
pièces sans que vous puissiez vous venger, et la gentil-
hommerie vous tient les bras liés. L'égalité de condition
laisse du moins à l'honneur d'un mari la liberté du ressen-
timent; et, si c'étoit une paysanne, vous auriez mainte-
nant toutes vos coudées franches à vous en faire la justice
à bons coups de bâton. Mais vous avez voulu tâter de la
noblesse, et il vous ennuyoît d'être maître chez vous. Ah!
j'enrage de tout mon cœur, et je me donnerois volontiers
des soufflets. Quoi! écouter impudemment l'amour d'un
damoiseau, et y promettre en même temps de la corres-
pondance! Morbleu! je ne veux point laisser passer une
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10 GEORGE DANDIN,
occasion de la sorte. Il me faut de ce pas aller faire mes
plaintes au père et à la mère, et les rendre témoins, à
telle fin que de raison, des sujets de chagrin et de ressen-
timent que leur- fille me donne. Mais les Yoici Tun et
Tautre fort à propos*
SCÈNE IV.
M. DE SOTENVILLE , MADAME DE SOTENVILLE ,
GEORGE DANDIN,
M. DE SOTENVILLE»
Qu'bsT'CE, mon gendre? vous me paroissez tout
trouble,
GCOEOE DANDIN,
Aussi en ai- je du sujet, et . .
MADAME DE SOTENVILLE.
Mou Dieu! notre gendre, que vous avez peu de civilité
de ne pas saluer les gens quand vous les approchez !
GEORGE DANDIN,
Ma foi, ma belle mère, cW que j'ai d'aulrcs choses en
tête; et. ••
MADAME DE SOTENVILLE.
Encore ! Est-il possible , notre gendre, que vous sachiez
si peu votre monde, et qu'il n'y ait pas moyen de vous
instruire de la manière qu'il Êiut vivre parmi les per-
sonnes de qualité?
GEORGE DANDIN.
Comment?
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ACTE I, SCÈNE IV. n
MADAME DB SOTSNYILLE.
Ne Yoas déferez-yoas jamais avec moi de la fiunilîarité
de ce mot de ma belle-mère? et ne sauriez^vous tous ac-
coutumer à me dire madame?
GEORGE DAKDIIY.
Parbleu! si vous m'appelez votre gendre, il me semble
que je puis vous appeler ma belle-mère,
MADAME DE SOTENVILLB.
Il y a fort à dire, et les choses ne sont pas égales.
Apprenez, s'il vous plaît, que ce n'est pas à vous à vous
servir de ce mot Jà avec une personne de ma condition ;
que tout notre gendre que vous soyez, il y a grande di£^
rence de vous à nous, et que vous devez vous connoitre.
M, DE SOTENVILLE. >
C'en est as^z, m'amour; laissons cela.
MADAME DE SOTENVILLE.
Mon Dieu! monsieur de Sotenville, vous avez des in-
dulgences qui n'appartiennent qu'à vous , et vous ne savez
pas vous faire rendre par les gens ce qui vous est dû,
M. DE SOTENVILLE.
jCorbleu! pardopnez-moi , on ne peut point me Êiire de
leçons là-dessus; et j'ai su montrer en ma vie, par vingt
actions do vigueur, que je ne suis point homme à démor-
dre jamsûs dW pouce de mes prétentions : mais ij suffit
de li|i avoir donné un petit avertissement. Sachons UP
peu, mon gendre, ce que vous avez danis l'esprit*
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n GEORGE DANDIN.
GEORGE DANDIN.
Puisqu'il &at donc parler catégoriquement, je vous
dirai , monsieur de Soteuville , que j'ai lieu de. . ,
M. DE S0TENVII«LÇ.
Doucement, mon gendre; apprenez qull n*est pas res-
pectueux d'appeler les gens par leur nom, et qu*à ceux
qui sont au-dessus de nous il faut dire monsieur tout
court.
GEORGE DANDIN.
Hé bien I monsieur tout court , et non plus monsieur de
Sotenyille , j ai à vous dire que ma femme me donne. . .
M. DE SOTENYILLE.
Tout beau! apprenez aussi que vous ne devez pas dire
ma femme quand vous parlez de notre fille.
GEORGE DANDIN.
Jenrage! Comment! ma fei^ire n'est pts ma femme?
MADAAfE DE SOTÇNVILLE.
Oui, notre gendre , elle est votre femme; mais il ne
VOUS est pas permis de l'appeler ainsi, et cest tout ce que
vous pourriez faire si vous aviez épousé uqe de vos
pareilles.
GEORGE DANDIN, à part.
Ah! George Dandin, où t'es-tu fourré 1 ( haut. ) Hé! de
grâce, mettez pour un moment votre gentilhommerie à
côté, et sou£B:ez que je vous parle maintenant comme je
pourrai. ( à part. ) Au diantre soit la tyrannie de toutes ces
histoires -là! ( à M. de SotenviUe. ) Je VOUS dis donc que je
suis mal satisfait de mon mariage.
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ACTE I, SCÈNE IV. i3
M. DE SOTÉyyiLLE.
Et la raison j mon gendre ?
IIADAMB D£ SOTENYILLE.
Quôil parler ainsi d'une chose dont vous avez iïté de
si grands avantages !
GEORGE DANDIN*
Et quels avantages, madanie? puisque madame y a.
L'aventure na pas été mauvaise pour vous; car sans moi
vos afiaires ^ avec votre permission , étoient fort délabrées ,
et mon argent a servi à reboucher d^assez bons trous : mais
moi y de quoi y ai^je profité, je vous prie^ que d'un allon-
gement de nom, et^ au lieu de George Dandin, d'avoir
reçu par vous le titre de M. de la Dandinière?
M. DE SOTENVILLE.
Ne comptez-vous pour rien, mon gendre, l'avantage
d^être allié à la maison de Sotenville?
MADAME DE SOTENVILLE»
Et à celle de la Prudoterie, dont j'ai l'honneur d'être
issue; maison où le ventre anoblit > et qui par ce beau
privilège rendra vos enËints gentilshonmies?
GEORGE DANDIN«
Oui, voilà qui est bien, mes enËuits Seront gentils-
hommes; mais je serai cocu, moi, si Ton n'y met ordre.
M. DE SOTENVILLE.
Que veut dire cela , mon gendre ?
GEORGE DANDIN.
Cela veut dire que votre fille ne vit pas comme il faut
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i4 GEORGE DANDIN.
qu^une femme yiye^ et qu'elle ËiU des choses qui sout
contre l'honneur.
MADAME DE S0T£NYILL£«
Tout beaul prenez garde à ce r{ue tous dites* Ma fille
est d'une race trop pleine de vertu pour se porter jamais
à faire aucune chose dont Ihonnâteté soit blessée; et, de
lia maison de la Prudoterie, il y a plus de trois cents ans
qu'on n'a point remarqué qu'il y ait eu une femme , Dieu
merci , qui ait fait parler d'elle.
M. DB SOTENVIILE.
Corbleu^ dans la maison de Sotenyille on na jamais
vu de coquette; et la bravoure n'y est pas plus héréditaire
aux mâles que la chasteté aux femelles.
MADAME DB SOTENVILLE*
Nous avons eu une Jacqueline de la Pnidoterie qui ne
voulut jamais être la maîtresse d'un duc et pair^ gotiver*
neur de notre province.
M. DE SOTBNVILEB.
Il y a eu une Mathurine de Sotenville qui refusa vingt
mille écus d'un j&vôri du roi , qui ne demandoit seulement
que la faveur de lui parler*
GEORGE DANDiNi
Oh bien 1 Votre fille n'est pas si difficile que cela , et clk
s'est apprivoisée depuis qu'elle est chez moi.
M* DB SOTBNVIILE*
Expliquez-vous, mon gendre^ Nous ne sommes point
gens à la supporter dans de mauvaises actions; et nous
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ACTE I, SCÈNE IV. i5
serons les premiers, sa mère et moi, à tous en &ire la
justice»
MADAIIE DB SOTENtiLLË.
Noos n^entendons point raillerie sur les matières de
rhomieur, et nous Payons élevée dans toute la sévérité
possible»
GEORGE DAI^DIN^
Tout ce que je vous puis dire, c'est qu'il y a ici un cer-
tain courtisan que vous avez vu, qui est amoureux d^elle
i ma barl>e , et qui lui a fait faire des protestations d amour ,
qu elle a très^humainement écoutées.
HADAMB DE SOTEI^VILLB.
Jour de Dieu! je l'étranglerois de mes propres mains,
sH falloit qu elle forlignât de rhonnêteté de sa mère»
M. DE SOTENVILIE.
Gorbleul je lui passerois mon épée au travers dti corps ,
i elle et au galant, si elle avoit forfait à son honneur^
GEORGE DANDIN.
Je vous ai dit ce qui îe passe, pour vous faire mes
[^bintes; et je vous demande raison de cette afiaire-là.
M. DE SOTENVJLLE.
Ne vous tourmentez point, je vous la ierai de tous
deux; et je suis homme pour serrer le bouton à qui que ce
puisse être. Mais êtes- vous bien sûr aussi de ce que vous
nous dites?
GEORGE DANDIN.
Très-sûr.
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16 GEORGE DANDIN-
11. DB SOTENVILLEé
Prenez biengarde,auinoins; car^entre gentilshommes,
ce sont des choses chatouilleuses , e( il n^est pas question
d'aller Êdre ici un pas de clerc.
0E0R6E DANDINi
Je ne vous ai rien dit, vous dis- je, qui ne soit yéri-
tablée
H. DE SOTEUYILLE.
ATainoiir, alle2-yous-en parler à votre fille, tandiff
qu avec mon gendre j'irai parler à l'homme.
MADAME DB SOTÉNTILLEi
Se pourroit-il, mon fils, qu'elle s^oùbliât de la sorte,
après le sage exemple que vous savez yous-même que je
hii ai donné!
Ué DE SOTENTILLE.
Nou^ allons éclaircir Tafiaire. Suivez-moiy mon gendre,
et ne vous lùettez pas en peine. Vous verrez de quel bois
nous nous chaufibns lorsqu^on s'attaque à ceux qui nous
peuvent appartenir. •
GEORGE DANDIIT^
Le voici qui vient vers nous.
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ACTE I, SCENE V. 17
SCÈNE V.
M. DE SOTENVILLE, CLITANDRE, GEORGE
DANDIN,
M. DE SOTENVILLE.
Monsieur, suis- je connu de vous?
CLITANDRE.
Non pas, que je sache, monsieur.
M. DE SOTENVILLE.
Je m appelle le baron de Sotenville.
CLITANDRE.
Je m'en réjouis fort
M. DE SOTENVILLE.
Mon nom est connu à la cour; et j^eus rhonnenr, dan^
ma jeunesse, de me signaler des premiers à l'arrière-ban
de Nancy.
CLITANDPE.
A la bonne heure.
M. DE SOTENVILLE.
Monsieur mon père, Jean-Gilles de Sotenville, eut la
gloire d^assister en personne au grand siège de Mon-
taoban.
CLITANDRE.
J'en suis ravi.
M. DE SOTENVILLE.
Et j'ai eu un aïeul, Bertrand de Sotenville, <juî fat si
considéré en son temps , que d'avoir permission de vendr«
tout son bien pour le voyage d'outre-mer.
*«>^«»**
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t8 GEORGE DANDIN.
CLITANDRE.
Je le veux croire.
M. DE SOTENYILLE.
n m'a été rapporté , monsieur , que tous aimez et
poursuivez une jeune personne , qui est ma fille j pour
laquelle je m'intéresse (montrant George Dandin), et pour
rhomme que vous voyez, qui a llionneur d^étre mon
gendre.
CLITANDRE.
Qui? moi?
M. DE 80TENVILLE.
Oui; et je suis bien aise de vous parler, pour tirer de
vous, sll vous plait, un éclaircissement de cette afiàire.
CLITANDRE.
Voilà une étrange médisance! Qui vous a dit cela,
monsieur?
M. DE SOTBNVILLE.
Quelqu'un qui croit le bien savoir.
CLITANDRB.
Ce quelqu'uQ-là en a menti. Je suis honnftte homme.
Me croyez-vous capable, monsieur, dune action aussi
lâche que celle-là? Moi, aimer une jeune et belle personne
qui a Fhonneur d'être la fille de monsieur le baron de So-
tenville! je vous révère trop pour cela, et suis trop votre
serviteur. Quiconque vous X^ dit est un sot
M. QB SOTENVIIil.
Allons, mon gendre.
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ACTE I, SCÈNE V, ig
GEORGE DANDIN.
Quoi?
CLITANDRB.
C'est un coquin et un maraud.
M. DE SOTENYILLE, à George Dandin.'
Répondez.
GKOROB DANDIN.
HéponcleK voufr-mime.
CLITANPRE.
Si je savois qui ce peut être , je lui donnerois , en votre
présence 9 de Fépée dans le ventre.
M. DE SOTENVILLE, à George Dandin,
Soutenez donc la chose.
GEORGE DAITDIN.
Elle est toute soutenue. Cela est vrai.
GLITAKDRE.
Est-ce votire gendre , monsieiir, qui* • • ?
M. DE 8i>TEII^v1lIE.
Oui, c'est lui-même qui s'en est plaint à moL
CLITANDRB.
Certes, il put remercier l'avantage quïl a de vous ap-
partenir; et sans cela je lui apprendrois bien à tenir de
pareils discours d'une personne comme moL
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ao GEORGE DANDIN.
SCÈNE VL
M. DE SOTENVILLE, MADAME DE SOTENVILLE,
ANGÉLIQUE^ CUTANDRE, GEORGE DANDIN,
CLAUDINE,
MADAME DE SOTENVILIE.
Pour ce qui est de cela, la jalousie est une étrange
chose ! Pamène ici ma fille pour éclaiicir Tafiaire en pré-
sence de tout le monde,
CLITANDRE, à Angélique.
Est-ce donc vous, madame, cpii ayez dit à yotre mari
que je suis amoureux de vous?
AITGELIQUE.
Moi? Hé! comment lui aurois-je dit? Est-ce (jue cela
est? Je voudrois bien le voir, vraiment, que vous fussiez
amoureux de moi! Jouez -vous -y, je vous en prie; vous
trouverez à qui parler; c'est une chose que je vous con-
seille de faire. Ayez recours, pourvoir, à tous les détours
des amants : essayez ufi peu, par plaisir, à m^envoyerdes
ambassades, à m'écrire secrètement de petits billets doux,
à épier les moments que mon mari n'y sera pas, ou le
temps que je sortirai, pour me parler de votre amour:
vous navez qu'à y venir, je vous promets que vous serez
reçu comme il faut.
CLITANDRE.
Hé! là, là, madame, tout doucement. 11 n^est pas né-
cessaire de me faire tant de leçons, et de vous tant scan-
daliser. Qui vous dit que je songe à v^ous aimer?
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ACTE I, SCÈNE VI. ai
▲ NOÉLIQUE.
Que sais- je, moi, ce qu'on me vient conter ici?
CLITANDRE.
On dira ce que Ton youdra ; mais vous savez si je vous
ai parié d'amour lorsque je vous ai rencontrée.
ANGÉLIQUE.
Vous n'aviez qu*à le &ire, vous auriez été bien venu.
CLITANDRE.
Je vous assure qu'avec moi vous uWez rien à craindre;
que je ne suis point homme à donner du chagrin aux
beUes; et que je vous respecte trop, et vous, et messieurs
vos parents, pour avoir la pensée d'être amoureux de
vous.
MADAME DE SOTENVILLE, à George Dandin.
Hé bien ! vous le voyez.
BL DE SOTENVILLE.
Vous voilà satis&it, mon gendre. Que dites-vous à
cela?
GEORGE DANDIN.
Je dis que ce sont là des contes à dormir debout; que
je sais bien ce que je sab ; et que tantôt , puisqu'il fiiut
parler net, elle a reçu une ambassade de sa part
ANGELIQUE.
Moi? j'ai reçu une ambassade?
CLITANDRE.
Jai envoyé une ambassade?
ANGJ^LIQDE.
Claudine?
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22 GEORGE DANDIN.
CLITAHDâ£, àCkudine.
Est-U vrai?
CLAUDINE»
Par ma foi, voilà une étrange Ëiasseté I
«CSOIIOX DAIfBIIf.
Taisez-vous, carogne ({ue vous êtes. Je sais de vos
nonvriks; et icW VOBS tapa UûaSLèt avez Û9ttiX)duit le cour-
rier.
C£AU«I(EfB.
Qin?Hoi?
Oui , vous. Ne faites point tant la sucré*.
CLAUDINE.
Hélas! que le monde aujourdlnii est rempli de mé-
chanceté, de m'aller soupçonner aiBsi> moi <jui suis l'in-
nocence même!
nÈOflGE I^ANDIK.
Taisez-vous, bonne pièce. Vous faites la sournoise,
mais je vous connoîs il y à long-temps; et vous êtes une
dessalée.
tSLAUDtNfi, à ABgéli({tte.
Madame, eist-ce que. . .?
GEOlti&B DANDIN.
Taisez-vous, VOUS dis- je; vous pourriez bien porter la
folle enchère de tous les autres, et vous n'avez point de
père gentilhomme.
AmaÉLK^uc.
C'est une imposture si grande , et qui me toucl^ si fort
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ACTE I, SCÈNE VI.
au cœur, que je ne puis pas mécue avoir la force d'y ré-
pondre. Cela est bien horrible d'être accusée par un mari,
lorsqu'on ne lui Êiit rien qui ne soit à fiôrel Hélas! si je
suis blâmable de quelque chose, c'est d'en user trop bien
ayec lui.
CLAUDINE.
Assurément.
ANGELIQUE.
Tout mon malheur est de le trop considérer ; et plût au
ciel que je fusse capable de souffi:ir, comme il dit, les ga<
lanteries de quelqu'un I je ne serois point tant à plaindre.
Adieu, je me retire-, je ne puis plus endurer qu on m'ou*
tr^ge de cette sorte.
SCÈNE VIL
M. DE SOTENVILLE, MADAME DE SOTENVILLE^
ÇLITANÊRE, GEORGE DANDIN, CLAUDINE.
MADAME DE SOTENVILLE, à George DandÎD.
Allez, vous ne méritez pas Thonnête femme qu^oii
vous a donnée.
CLAUDINE.
Par ma foi, il mériteroit quelle lui fit dire vraî : é(, si
j^étois en sa place, je n y marchanderois pas. (à GHtàtidre.)
Oui, monsieur, vous devez, pour te punir, faire lamour
à ma maîtresse. Poussez , c'est moi qtu Vous h dis, ëe sem
fort bien employé; et je m oftè à vou^ y servir, puisqu'il
mWadéjltatée.
( Claudine sort. }
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a4 GEORGE DANDIN.
M. DE SOTENVILLE,
Vous méritez, mon gendre , qu'on vous dise ces choses-
là-, et votre procédé met tout le monde contre vous.
MADAME DE SOTEICYILLE.
Allez, songez à mieux traiter une demoiselle bien née;
et prenez garde désormais à ne plus faire de pareilles
bévues.
GEORGE DANDIIT, àpart.
Tenrage de bon cœur d'avoir tort lors<jue f ai raison.
SCÈNE VIII.
M. DE SOTENVILLE, CLIT ANDRE, GEORGE
DANDIN.
CLITANDRE, à M. de Sotenyîlle.
Monsieur y vous voyez comme j^ai été faussement
accusé : vous êtes homme qui savez les maximes du point
dlonneur; et je vous demande raison de lafiront qui m'a
été fait.
M. DE SOTENVILLE.
Cela est juste, et c'est l'ordre des procédés. Allons
mon gendre, faites satisfaction à monsieur.
GEORGE DANDIN.
Comment ! satisfaction ?
M. DE SOTENVILLE.
Oui, cela se doit dans les règles, pour. Favoir à tort
accusé.
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ACTE 1, SCÈNE VHI. a5
OE0&6E DANDIir.
Cest une chose, moi, dont je ne demeure pas d'accord,
de ravoir à tort accusé ; et je sais bien ce que j'en pense. ,
M. DE SOTENYILLE.
n n'importe. Quelque pensée qui vous puisse rester, il
a nié , c'est satis&ire les personnes ; et Ton n a nul droit de
se plaindre de tout homme qui se dédit
GEORGE DANDIN.
Si bien donc que, si je le trouvois couché avec ma
femme , il en seroit quitte pour se. dédire 7
M. DE SOTENYILLE.
Point de raisonnement. Faites-lui les excuses que je
vous dis.
GEORGE DÀNDIN.
Moi I je lui ferai encore des excuses après. . . !
M. DE SOTENYILLE.
Allons, Yôus dis-je, il n'y a rien à balancer; et yous
n'avez que faire d avoir peur d'en trop faire , puisque c'est
moi qui vous conduis.
GEORGE DANDIIT.
Je ne saurois. . .
M. DE SOTENYILLE.
Corbleu! mon gendre, ne m'échauffez pas la bile. Je
me mettrois avec lui contre vous. Allons , laissez- vous
gouverner par moi.
GEORGE DANDIN, k part.
Ah I George Dandin !
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OBORÛE DANDtN.
M. DB âOTÉlTTILLE.
Votre bonnet à h main le premier; monsieur est gentil-
homme, et yoùs ne Fêtes pas.
6E0RGB DAirniH) èpArtylebottnetàlamaiii.
J^enragel
U. DE SOTENYILLE.
Répétez après moi. . . Monsieur. . .
GEOR&B DANDIN,
Monsieur. . .
tf. DE SOt£KVUt.&
Je TOUS demande pardon. . •
(yojant que George DAndin ikit ^fficuhe de lui obéir. )
Ah!
6E0R6B DAVDIV.
Je TOUS demande pardon. • •
M. DE SOTENYILLE,
Des mauvaises pensées <jue j'ai eues de yous.
GEORGE DANDIN.
Des mauvaises pensées que j^ai eues de vous.
M. DE SOTENVTLLB.
C'est que je n'avois pas l'honneur de vous conûoiti^.
GEORGE DANDIN.
C est que je n avois pas l' honneur de vous connoître,
M. DE SOTENVILLE.
Et je vous prie de croire. . .
GEORClE DAl9ri)nr.
Et je vous prie de croire. . .
M. DE SGIfBNVlttE.
Que je suis votre serviteur.
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ACTE I, SCÈNE Vlli. 27
GEORGE DANDIN.
Voulez-vous (jue je sois serviteur d'un homme qui me
▼eut faire cocu?
Ué DE 60TEICVILLE, le uMnaq&nt encart.
Àhl
CLITANDRE.
Il suffit, monsieur.
H. DE SOTENVILLE.
Non, je veux qu'il achève , et que tout aille dans les
formes. . • Que je suis votre serviteur.
GEORGE DANDIN.
Que je suis votre serviteur.
GLITANDRE, à George Dandin.
Monsieur, je suis le vôtre de tout mon cœur, et je ne
songe plus à ce qui s'est passé, (à M. deSotenyiUe.) Pour
70US. monsieur, je vous donne le bonjour, et suis fâché
du petit chagrin que vous avez eu.
M. DE SOTENVILLE.
Je vous baise les mains; et, quand il vous plaira, je
vous donnerai le divertissement de courre un lièvre.
CLITANDRE.
C'est trop de grâce que vous me faites.
(Clitandresort.)
M. DB SOTENVILLE.
Voilà, mon gendre, comme il faut pousser les choses.
Adieu. Sachez que vous êtes entré dans une Ëimille qui
vous donnera de lappui, et ne souflOrira point que Ton
vous ÛLSse aucun affiront.
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aS GEORGE DANDIN.
SCÈNE IX.
GEORGE DANDIN.
Ah! (jue je... Vous lavez voulu, vous lavez voulu,
George Dandin, vous Favez voulu; cela votis sied fort
bieu, et vous voilà ajusté comme il &ut : vous avez juste-
ment ce que vous méritez. Allons , il s^agit seulement de
désabuser le père et la mère; et je pourrai trouver peut-
être quelque moyen d^ réussir.
VfV DU PIIBMIER ÂGT2.
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GEORGE DANDIN. ag
ACTE SECOND.
»«i^»^«^^*^»*«^>^«^i^«^^>^^»^i^^»^^»^«^«^«^«^^«ii^^^^^^i^«i#^w^^^ii^^»i^»
SCÈNE I.
CLAUDINE, LUBIN.
CLAUDINE.
Oui, j'ai bien deviné qu'il faUoit que cela vînt de toi, et
que tu Peusses dit à quelqu'un qui Tait rapporté à notre
maître,
LUBIN.
Par ma foi, je n'en ai touché qu'un petit mot en pas-
sant à un homme, afin qu^il ne dit point qu'il m'avoit vu
sortir; et il Ëiut que les gens, en ce pays-ci, soient de
grands babillards.
CLAUDINE.
Vraiment, ce monsieur le vicomte a bien choisi son
monde, que de te prendre pour son ambassadeur; et il
s'est allé servir là d'un homme bien chanceux.
LUBIN.
Va, une autre fois je serai plus fin, et je prendrai
mieux garde à moi.
CLAUDINE.
Oui , oui , il sera temps.
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Zo GEORGE DAND1N«
LUBIH.
Ne parlons plus de cela. Écoute.
CIiAVl^INB.
Que yeux-tn que j'écoute?
LUBIN. ^
Tourne on peu ton yisage devers moL
CLAUDINE.
Hé bienl qa*est-ce?
LUBIN.
Claudine.
GLAUPIirX«
Quoi?
LUBIN.
Héllà! ne sais-tu pas bien ce que je veux dire?
CLAUDINB.
Non.
LUBIll.
Morgue! je faime.
CLAUDINB.
Tout de bon 7
LUIIN.
Oui, le diidile m'emporte 1 tu me pewi anm^ piùicpie
j'en jure.
CLAUDINB^
 la bonne beure.
LUllN.
Je me sens tout tribouillcr le eceur quand je (e regarde.
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ACTE II, SCÈNE I. 3i
Je m'en réjouis.
LUBIN.
Comment est-ce que tu fais pour être si jolie 7
Je £us comme &m% les autres.
LUBIN,
Vois-tu y il ne faut point tant de beurre pour feire un
quarteron : si tu yeux tu sieras ma femme, je serai ton
mari; et nous serons tous deux mari et femme.
CLAUDINE.
Tu serois peut-être jaloux comme notre maître.
LUBIN.
Point
CLAUDINE.
Pour moi, je hais les maris soupçonneux, et j'en veux
on qui ne s'épouvante de rien, un si plein de confiance,
et si sûr de ma chasteté, qu^il me vit sans inquiétude au
milieu de trente hommes.
I^UBIN.
Hé bien! je serai tout comme cela.
CLAUDINE.
C est la plus sotte chose du monde que de se défier
d'une femme, et de la tourmenter. La vérité de Tafiaire
est qu'on n y gagne rien de bon : cela nous Êiit songer à
mal; et ce sont souvent les maris qui, avec leurs vacarmes,
te font eux-mêmes ce qu^ils $onl.
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3a GEORGE DANDIN.
LUBIN.
Hé bien! je te donnerai la liberté de Êdre tout ce quil
te plaira.
CLAXrDIIfE.
Voilà comme il faut faire pour n être point trompé.
Lorsqu'un mari se met à notre discrétion, nous ne pre.
Dons de liberté que ce qu^il nous en faut; et il en est
comme avec ceux qui nous ouvrent leur bourse, et nous
disent, Prenez : nous en usons honnêtement, et nous
nous contentons de la raison. Mais ceux qui nous chi-
canent, nous nous efforçons de les tondre, et nous ne les
épargnons point.
LUBIW.
Va, je serai de ceux qui ouvrent leur bourse, et tu n'as
qu'à te marier avec moi,
CLAUDINE.
Hé bien , bien j nous verrons.
LUBIV,
Viens donc ici, Qaudine.
CLAUDIKX.
Que veux-tu?
LUBIV.
Viens, te dis-je»
CLAUDINE.
Âh! doucement. Je n'aime pas les patineurs.
LUBIN.
Hé! un petit brin d'amitié.
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ACTE H, SCÈNE I. 33
CLAUDINE.
Laisse-moi là, te dis-je; je n'entends pa» raillerie.
LUBIN.
Claudine.
GLATJBINE, repoussant tiubia .
Hai!
LtJBIN«
Ah! que tu es rude à pauvres gens! Fi! que cela est
malhonnête de refuser les personnes! N'as-tu point de
honte d'être belle, et de ne vouloir pas quon té caresse I
Héllà!
CLAUDINE.
Je te donnerai sur le nez.
LUBIN.
Oh ! la farouche ! la sauvage ! Fil pouah! la vilaine qui
est cruelle!
CLAUDINE.
Tu t'émancipes trop.
LUBIN,
Qu'est-ce que cela te coûteroit de me laisser un peu
feire?
CLAUDINE.
Il faut que tu te donnes patience.
LUBIN.
Uh petit baiser seulement, en rabattant sur notre
mariage.
CLAUDINE.
Je suis votre servante.
MoL;)(mc. 5. 3
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34 OEORGE DANDIN,
LUBIN.
Claudine > \$ i'en.fAe^ sur Fet taiht moins. '
CLAVDIIIB.
Hé! que nenni. J y ai déjà été attrapée. Adieu* Va- t'en,
et dis à monsieur le.ykc^ta«que. faïu^i soia de rendre son
billet
Aidieu^ beauté mdàniàr)e4
lie motestaïQoiïfeuiCi
LtJBIN.
Adieu, rocher, caillou, pierre dp taille, et tout ce qu'il,
y a de plus dur au monde.
GLAtJDIIiE, seule.
J^¥ai$irei|i^ttre apx mains de ma maîtresse... Mais la
voici avec son mari : éloignons-nous, et attendbns qu'elle
soit seule.
SCÈNE IL
GEORGE DANDIN^ ANGÉLIQUE.
GEORGE DANDIN.
Non, non; on ne m'abuse pas avec tant de facilité; et
je ne suis que trop certain que le rappoi^t que Ion m'a
fait est véritable. J'ai de meilleurs yeux qu'on ne pense,
cl votrei galimatias ne m!a point tantôt ébloui.
■■.■'-
^ Et tant moins , tci*me de réduction qui signifia en déduction.
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ACTE II, SCÈN« IIL 5S
SCÈNE IIL
CLITANDRE, ANGÉLIQUE, GEORGE DANDIR
CLITANDRBjà part, dans le fond du théâtrer
AhI la voilà; mais le mari est avec elle.
GEORGE DANDIN, sans voir Glitandre.
Au travers de toutes vos grimaces, j'ai vu la vérité de
ce que l'on m'a dit , et le peu de respect que vous avez
pour le nœud qui nous joint.
(Glitandre et Angélique se saluent. )
Mon Dieu! laissez là votre révérence; ce n'est pas de
ces sortes de respects dont je vous parle, et vous n^avéz
que faire de vous moquer.
ANGÉLIQUE.
Moi, me moquer! en aucune façoii.
GEORGEDANDIN.
Je sais votre pensée, et connois. • .
( Glitandre et Angélique se saluent encore. )
Encore! Ah! ne raillons point davanta^. Je n'ignore pas
qu^à cause de votre noblesse vous me tenez fort au-dessous
de vous : et le respect que je veux dire ne regarde point
ma personne; j'entends parler de celui que vous devez à
des nœuds aussi vénérables que le sont ceux du mariage.
('Angélique fait signe à Glitandre. )
Il ne faut point lever les épaides, et je ne dis point de
sottises.
ANGELIQUE.
Qui songe à lever les épaule.s?
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36 GEORGE DANDIN.
GEORGE DANDIN.
Mon Dieu! nous voyons clair. Je vous âis encore une
fois que le mariage eslAinethaîne à laquelle on doit porter
toutes sortes de respects, et que c'est fort mal fait â vous
d'en user comme vous faites.
^'Angélique fait signe de la tête à Clitandre. )
Oui, oui, mal fait à vous; et vous n^avez que faire de ho-
cher la tête et de me faire la grimace.
ANGÉLIQUE.
Moi? je ne sais ce que vous voulez dire.
GEOrRGE DANDIN,
Je le sais fort bien, moi; et vos mépris me sont connus.
Si je ne suis pas né noble , au moins suis-je d une race où
il n'y a point de reproche; et la famille des Dandins. . .
CLITANDRE, derrière Angélique , sans être aperçu de George
Dandin.
Un moment d entretien.
/
GEORGE DANDIN, sans voir €Iitandre.,
Hé!
ANGÉLIQUE.
Quoi? je ne ne dis mot,
( George Dandin tourne autour de sa femme, «t Clitandre se retire
en faisant une grande révérence à George Daiidin.)
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ACTE Il/SCÈNE IV. 3;
SCÈNE IV.
GEORGE i)ANDIN, ANGÉLIQUE.
. GEORGE DANDIN.
L E voilà qui vient rôder autour de vous*
ANGÉLIQUE.
Hé bien! est-ce ma. feiute? Que voule2;-vou& que j'y
fasse/
GEORGE DANDIIt. ^
Je veux que vous y fassiez ce que fait une femme qui
ne veut plaire qu'à son mari. Quoi qu'on en puisse dire ,
les galants n'obsèdent jamais que quand on le veut bien :
il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi que le
miel fait les mouches; et les honnêtes femmes ont des ma-
nières qui les savent chasser d^abord.
ANGÉLIQUE.
Moi, fes chasser! et par quelle raison? Je ne meso^in-
dalise point qu'on me trouve bien Êiite \ et cela me fait dii
plaisir;
GEORGE DANDIN;
Oui! Mais quel personnage voulez -vous que joue un
mari pendant cette galanterie?
ANGÉLIQUE.
Le personnage dun honnête homme, qui- est bien aise
de voir sa femme considéréei
GEORGE DANniN.
Je suis votre valet. Ce n'est pas là mon compte , ejt les
Dandins ne soni point acceutumés à cette mode-là.
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58 GEORGE*DANDIN.
ANGÉLIQUE.
Oh ! les Dandins s'y accoutumeront s ils veulent ; car,
pour moi^ je vous déclare que mon dessein n'est pas de
renoncer au monde et de m'enterrer toute vive dans un
mari. Comment! parce qu'un homme s'avise de nous
épouser , il faut d'abord que toutes choses soient finies
pour nous, et que nous rompions tout commerce avec les
vivants! C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie
de messieurs les maris ; et je les trouve bons de vouloir
qu'on soit morte à tous les divertissements y et qu'on ne
vive que pour eux ! Je me moque de cela, et ne veux point
çiourir si jeune.
GEORGE DANDIN.
C'est ainsi que vous satisfaites aux engagements de la
foi que vous mVvez donnée publiquement?
ANGÉLIQUE.
Moi? je ne vous l'ai point donnée de bon cœur^^ et vous
me l'avez arrachée. M'avez-vous avant le mariage demandé
mon consentement, et si je voulois bien de vous? Vous
n'avez consulté pour cela que mon père et ma mère : ce
^nt eux proprement qui vous ont épousé; et cest pour-
quoi vous ferez bien de vous plaindre toujours à eux des
torts que l'on pourra vous feire. Pour moi, qui ne vous ai
point dit de tous marier avec moi , et que vous avez
prise sans consulter mes sentiments , je prétends n'être
point obligée à me soumettre en esclave à vos volontés;
et je veux jouir, s il vous plait, de quelque nombre de
)>eaux jouiv qu9 m'oSie la jeunesse , prendre les douce»
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ACTE II, SCENE IV, 89
libertés que l'âge me permet, rcir un peu le beau monde,
et goâter le plaisir de m'ouïr dire des douceurs. n*épatez-
Yous-y pour votre punition, et rendez 'grâces au del dé
ce que je ne suis pas capable de «pielque cfaofle de pin.
6SOR6B DAMDIN.
Oui! c'est ainsi (jue vous le'prenez! Je suis votre mari.,
et je vwis dis que je n'enteocb pas œk.
▲NGéLIQUE.
Moi, je suis votre femme, et je vous dis que je Feu--
tends.
GEORGE DÀNXtlN^ à pairt.
11 mé {nrend des tentations d'aeoottiAiodef tout ion
visage à la compote , et le nielli^ éû état de ne plôirë de sa
vie aux diseurs de fleurettes. Ah ! allons, George Dandin.;
je ne pourrois me retenir^ et il Yatit mieux quitter W
place.
SCÈNE V.
ANGJÈLIQUB^ CLAUDINE.
CLAUDINE.
J'avoi^j madame, impatience qu'il s^en allât, pour
vous rendre ce mot de la part que vous savez.
ANGÉLIQUE.
Voyons.
CLAUDINE^ Impart.
A ce que je puis remajtpier^ ce ^on lut écrtf né lui
dëplait pas trop.
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4o GEORGE DANDIN.
ANGELIQUE.
Ahl Claudine, que ce billet s explique d'une Êiçon ga-
lante I Que dans* tous leurs discours et dans toutes leurs
actions les gens de cour ont un air agréable! et qu'est-ce
gue c'est auprès d^eux que nos gens de province?
CLAUDINE.
Je crois qu'après les avoir vus les Dandins ne vous
plaisent guëre^
ANGELIQUE.
Demeure ici, je m'en vais Mre la réponse.
CLAUDINE, seule.
Je n ai pa& besoin , que je pense , de lui recommander
de la Êdre agréable. Mais voicL. .
SCÈNE VL
CLITANDRE, LOBIN, CLAUDINE.
CLAUDINE.
Vraiment y monsieur^ vous avez pris là un babite
messager!
CLITANDRE.
Je n ai pas osé envoyer de mes gens. Mais, ma pauvre
Claudine, il Ëiut que je te récompense des bons offices que
je sais que tu m'as rendus.
(Il firaille dans sa poche.)
CLAUDINE.
Hé! monsieur, il n'est pas nécessaire. Non , monsieur 7
TOUS n^avez que £iire de vous donner cette peine-là; et je
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ACTE II, SCÈNE VI. . 4i
TOUS rends service parce que vous le méritez; et je me
sens au cœur de l'inclination pour vous.
CLITANDREj donnaat de Targent à Claudine;
Je te suis abligé.
LUBIN, à Claudine.
Puisque nous serons mariés, donne-moi cela que je le
mette avec le mien.
CLAUDINE.
Je te le garde aussi-bien que le baiser.
CLITANDRB, à Claudine.
Dis-moi, as-tu rendu mon billet à ta beUe maîtresse?
CLAUDINE.
Oui; elle est allée y répondre.
CLITANDRE.
Mais, Claudine, n^ a-t-il pas moyen que je la puisse
entretenir?
CLAUDINE.
Oui ; venez avec moi , je vous ferai parler à elle.
CLITANDRE.
Mais le trouvera-t-çlle bon? et n'y a-t-il rien à risquer?
CLAUDINE.
Non, non. Son mari n'est pas au logis : et puis, ce
n'est pas lui qu elle a le plus à ménager, c'est son père et
sa mère; et pourvu qu'ils soient prévenus, tout le reste
n'est point à craindre»
CLITANDRE.
Je m'abandonrie à ta conduite.
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4a GEORGE DANDIN.
LUBIN, Bdtil.
Testiguenne! que j'aurai là une babile femme! Elle a
de Tesprit comme quatre.
SCÈNE VIL
GEORGE DANDIN, LUBIN.
GEORGE DANDIN, bas, & part.
Voici mon homme de tantôt Plût au ciel qu*il pût se
résoudre à vouloir rendre témoignage au père et & la mère
. de ce qu ils ne veulent point croire 1
ttJBIN«
Ah! vous voilà ^ monsieur le babillard, k qui j a vois
tant recommandé de ne point parler, et qui me Faviez
tant promis! Vous êtes donc un causeur, et vous allez
redire ce que l'on vous dit en secret.
GEORGE DANDIN.
Moi?
LVBIN.
Oui ; vous avez été tout rapporter au mari, et vous êtes
cause qu'il a fait du vacarme. Je suis bien aise de savoir
que vous avez de la langue , et cela m*apprendra à ne vous
plus rien dire.
GEORGE DANDIN.
Écoute, mon ami.
LUBIN.
Si vous n'aviez pas babillé, je vous anrois conté ce qui
se passe k cette heure; mais, pour votre punition, vous
Dc saurez rien du tout
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ACTE II, SCÈNE VIL 43
GEORGX DàNDIN.
Comment ! C[u'est-ce qui se passe ?
LUBIN.
Rien , rien. Voilà ce que c'est d'avoir causé; vous n'en
tàterez plus , et je tous laisse sur la bonne bouche.
6E0R6B DÀNDI^.
Arrête un peu.
LVBIN.
Point.
6E0R6B DANDIir.
Je ne te yeux dire quW mot.
LUBIN.
Nennin, nennin. Vous avez envie de me tirer les vers
du nez.
GEORGE DANDI5.
Non, ce nest pas cela.
LUBIN.
Hé ! quelque sot. . « Je vous vois venir^
GEORGE DANDIir.
C'est autre chose. Écoute.
LUBIN.
Point d'affaire. Vous* voudriez que je vous disse que
monsieur le vicomte vient de donner de Taisent à Clau-
dine, et qu'elle l'a mené chez sa maltresse. Mais je ne suis
pas si bête.
GEORGE DÀITDIIT.
De grâce.
y Google
Digitized by ^
44
GEORGE DANDIN,
EUE IN.
Non.
GEORGE. DANDIN^
Je te donnerai. . .
LUBIN.
Tarare.
SCÈNE VIII.
GEORGE DANDIN.
J3 n'ai pu me servir avec cet innocent ^ de la pen-
sée que j'avois. Mais le nouvel avis (jui lui est échappé
feroit la même chose; et, si le galant est chez moi, ce
seroit pour avoir raison aux yeux du père et de la mère,
et les convaincre pleinement de Teffronterie de leur fille.
Le mal de tout ceci, c'est que je ne sais comment faire
pour profiter dun tel avis. Si je rentre chez moi, je ferai
évader le drôle; et, ^elque chose que je puisse voir moi-
même de mon déshonneur, je n'en serai point cru à mon
serment, et Ton me dira que je rêve. S, d'autre part, je
vais quérir beau-père et belle-mèi e sans être sûr de trouver
chez moi le galant, ce sera la même chose; et je retom-
berai dans Finconvénient de tantôt. Pourrois-je point
m'éclaircir doucement s'il y est encore?
( après avoir été regarder par le trou de la serrure. )
Ah ciel! il n'en faut plus douter, et je viens de l'aperce-
voir par le trou de la porte. Le sort me donne ici de quoi
confondre ma partie; et, pour achever Faventure, il fait
venir à point nommé les juges dont j'avois besoin.
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ACTE H, SCÈNE IX. 45
SCÈNE IX.
M. DE SOTENVILLE, MADAME DE SOTENVILLE,
GEORGE DANDIN.
GEORGE DANDIN.
Enfin, vous ne m'avez pas voulu croire tantôt, et
votre fille Ta emporté sur moi : mais^j'ai en main de quoi
vous faire voir comme elle m'accommode ; et, Dieu merci ,
mon déshonneur est si clair maintenant, que vous n'en
pourrez plus douter:
M. DE SOTENVILLE.
Comment ! mon gendre , vous en êtes encore là-dessus ?
GEORGE DANDIN,
Oui, fy suis, et jamais je n'eus tant de sujet d'y être.
MADAME DE SOTEtîVILLE.
Vous nous venez encore étourdir la tête?
GEORGE DANDIN.
Oui, madame, et Ton fait bien pis à la mienne,
M. DE SOTENVILLE.
Ne VOUS lassez-vous point de vous rendre importun?
GEORGE DANDIN.
Non •, mais je me lasse fort d'être pris pour dupe.
MADAME DE SOTENVILLE, •
Ne voulez-vous point vous défaire de vos pensées
extravagantes?
GEORGE DANDIN.
Non , madame; mais je voudrois bien me défaire dune
femme qui me déshonore.
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4G GEORGE DANDIN.
MADAME DE SOTENVILLE.
' Jour de Dieu! notre gendre, apprenez â parler.
M, DE SOTENYILLS.
Gorbleul cherchez des termes moins offensants que
ceux-là.
GEORGE DANDIN.
Marchand qui perd ne peut rire.
MADAME DE SOTENVILLE.
Souvenez-vous que vous avez épousé une demoiselle^
GEORGE DANDIN.
Je m'en souviens assez ^ et ne m'en souviendrai que
trop.
U. DE SOTENVILLE.
Si vous vous en souvenez , songez donc à parler d'elle
avec plus de respect.
GEORGE DANDIN.
Mais que ne songe-t-elle plutôt à me traiter plus hon-
nêtement? Quoi! parce quelle est demoiselle, il faut
qu^elle ait la liberté de me faire ce qui lui plait sans que
j^ose souffler?
M. DE SOTENVILLE.
Qu'aïKZ-vous donc, et que pouvez-vous dire? PTavez-
vous parvu ce matin qu'elle s'est défendue de connoître
celui dont vous m'étiez venu parler?
GEORGE DANDIN*
Oui; mais, vous, que pourrez-vous dire si je vous fais
voir maintenant que le galant est avec elle?
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ACTE II, SCÈNE IX. 4^
MADAME 0£ SOTENVILLE.
Avetelle?
GEOB,GE DANDIN.
Ouî^ avec elle, et dans ma maison.
M. OE SOTENVILLB.
Dans^ votre maison?
GEORGE DAN9IN.
Oui , dans ma propre maison.
MADAME DE SOTENYILLE.
Si cela est, nous serons pour vous cbntre elle.
M. DE SOTENVILI.E.
Oui , l'honneur de notre famille nous est plus cher que
toute chose; et, si vous dites vrai, nous la renoncerons
pour notre sang, et labandonnerons à votre colère.
GEORGE DANDIN.
Vous n'avez qu'à me suivre.
MADAME DE 80TENVILLE.
Gardez de vous tromper*
m. DE SOTENVILLE.
N'allez pas faire comme tantôt.
GEORGE DANDIN.
Mon Dieu! vous allez voir, (montrant Clitandre qui tort
avec Angélique. ) T^pez , ai-je menti?
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43 GEORGE DANDIN.
SCÈNE X.
ANGÉUQUE, CLITANDRE, CLAUDINE; M. DE
SOTENVILLE et MADAME DE SOTENVILLE
AVEC GEORGE DANDIN, dans le fond du
THiATRE.
ANGÉLIQUE, à Clitandrc.
Adieu; j'ai peur qu'on vous surprenne ici, et faî
quelçjues mesures à garder.
** CLITANDRE.
Promettez-moi donc, madame, que je pourrai vous
parler cette nuit.
an6]£lique.
J'y ferai mes efforts.
GEORGE DANDIN, à monsieur et k madame de SotènT ille.
Approchons doucement par derrière, et tâchons de
n'être point vus.
CLAUDINE.
Ah ! madame , tout est perdu ! Voilà votre père et votre
mère accompagnés de votre mari.
CLITANDRE.
Ah ciel!
A N G É L I Q U E , bas , à Clitan dre et à Claudine.
Ne Élites pas semblant de rien, et me laissez faire tous
deux. (hautàClitandre.) Quoi! VOUS osez eu user de la
sorte, après l'affaire de tantôt, et c'est ainsi que vous dis-
simulez vos sentiments! On me vient rapporter que vous
avez de lamour pour moi, et que vous faites des desseins
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ACTE II, SCÈNE X. 49
de me solliciter; j'en témoigne mon dépit, et m'expligpo
à vous clairement en présence de tout le monde ; vous niez
hautement là chose, et me donnez pdrole de n'avoir au-
cune pensée de m'offeiiser : et cependant le même jour
vous prenez la hardiesse de venir chez moi me rendre
visite , de me dire que vous m aimez , de me faire cent sots
contes, pour me persuader de repondre à vos extrava-
gances, comme si j'étois femme k violer la toi que j'ai
donnée 4 un mari , et m'éloigner jamais de la vertu que
mes parents m'ont enseignée! Si mon père savoît cela, il
vou^ apprdndroit bien à tenter de ces entreprises! Mais
une honnête femme n aime point les éclats ; je n'd garde
de lui en rien dire;
(après ayoir fait signe à Claudine d'apporter un i)Àton. )
et je veux vous montrer que, toute femme que je suis, j'ai
assez de courage pour ine venger moi-niémé des offenses
qtie 1 oii me fait. L'action que vous avez feite n est pas
d'un gentilhomme, et ce n'est pas en gentillibmme aussi
que je veux vous traiter.
(Angélique prend le b^tôh et le lève siir Clitandre , qui se range
de façon que les coups tombent iur George Daâdiù. )
CLITANDRE, criant comme s'il afoit été frappé«
Ah ! àh î ah ! âh ! ah ! dîouceme'nt î
liïOLikBE. 5.
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6o GEORGE DANDIN.
SCÈNE XI.
M, DE SOTENVILLE, MADAME DE SOTENVILLE,
ANGÉUQ13E, GEORGE DANDIN, CLAUDINE.
GLAUDIKE.
Fort! madame, frappez comme il faut*
ANGELIQUE, faisant semblant de parler à Clitandre.
S'il VOUS demeure quelque chose sur le cœur, je suis
pour vous répondre.
CLAUDINE.
Apprenez à qui vous vous jouez.
A N G é L I Q U E , faisant rétonnée.
Ah ! mon père , vous êtes là!
M. DE SOTENVILLE.
Oui, ma fille; et je vois qu'en sagesse et en courage tu
te montres un digne rejeton de la maison de Sotenville.
Viens çàj approche-toi que je t embrasse.
MADAME DE SOTENVILLE.
Embrasse-moi aussi, ma fille. Las! je pleure de pie, et
reconnois mon sang aux choses que tu viens de faire.
M. DE SOTENVILLE.
Mon gendre, que vous devez être ravi! et que cette
aventure est pour vous pleine de douceurs ! Vous aviez un
juste sujet de ^us alarmer ; mais vos soupçons se trouvent
dissipés le plus avantageusement du monde.
MADAME DE SOTENVILLE.
Sans donte, notre gendre, et vous devez maintenant
être le plus content des hommes.
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ACTE H, SCÈNE XI. 5i
CLAUDINE.
Assurément. Voilà une femme , celle-là! vous êtes trop
heureux de ravoïr,,et tous deffriez baiser les pas où elfe
passe. \ .
GEORGE DANDIN5 àparti
Hé! traîtresse!
M. DE SOTENVltliB.
Qu'est-'cc j mon geiidre? Que ne remefciez-vous un peu
votre feinme de lamitié que vous voyez qu'elle montre
pour vous?
A!^GÉLÏQUÈ.
Non, non ^ mon père, il n est pas nécessaire : il ne in'a
aucune obligation de ce qu'il vient de voir, et tout cô que
j^en fais n*ést que pour l'amour de moi-même.
M. DE SOTENVILLB.
Oii allez-yous, ma 'fille 7
ANGELIQUE.
Je me retire, mon père, pour ne me voir point obligée
à recevoir ses compliments.
CLAUDINE, à George Daiydin.
Elle a raison d'être en colère. C'est une femme qui mé-
rite d'être adorée, et voùs^ ne la traitez pais comme vous
devriez.
GEOAOlt DAnDIK, a patt^
Scélfamtel
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5a GEORGE DANDIN.
SCÈNE XIL
M. DE SOTENVILLE, MADAME DE SOTENVILLE,
GEORGE DANDIN.
M. DE SOTEirviLLE^
C'est un petit ressentiment de l'affaire de tantôt, et
cela se passera avec un peu de caresses que vous lui ferez.
Adieu, mon gendre; vous voilà en état de ne vous plus
inquiéter. Âllez-rvous-en Êiire la paix ensemble ^ et tâchez
de l'apaiser par des excuses de votre emportement.
MADAME DE SOTENVILLE.
Vous devez considérer que c'est une jeune fille élevée
à la vertu, et qui n'est point accoutumée à se voir soup-
çonner d aucune vilaine action. Adieu. Je suis ravie de
voir vos désordres ' finis, et des transports de joie que
vous doit donner sa conduite.
SCÈNE XIII.
GEORGE DANDIN.
Je ne dis mot^ car je ne gagnerois rien k parler : et ja-
mais il ne s'est rien vu d'égal à ma disgrâce. Oui , j'admire
mon malheur, et la subtile adresse de ma carogne de
femme pour se donner toujours raison et me £ûre avoir
- " -*- ,
* Dluordret est là pour démêlés.
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ACTE II, SCÈNE XIII. 53
tort. Est-il possible |^e toujours j aurai du dessous avec
elle, que les apparences toujours tourneront contre moi,
et que je np; parvïeiîdyai point ^iqpnyaJi^Grp mon eflSrontée ?
Oâel, seconde mes desseins, et i^'accorde la grâce de
Êdre voif aux gens que l'on me déshonore !
FIN DU SÇCOKD AGTEl
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b4 GEORGE DANDIU.
^^»^^^^«^»^-^^»«^*^^^^»^~^-*>'^^^N»^'^^^«^>^^'^-^'^-^'^«^>^»*»'^'»-^'^'^«^-^^'^
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE I.
CLITANDRE, LUBIN,
CLITANDRE.
La nuit est avancée, et j'ai peur qu'il ne soit trop tari
Je ne vois point à me conduire. Lubin.
LTJBIN,
Monsieur?
CLITANDRB.
Est-ce par ici? *
LXJBIN.
Je pense que oui. Morgue I voilà une sotte nuit, d'être
si noire que cela!
CLITANDRE.
Elle a tort assurément; mais, si d'un c6té elle nous
empêche de voir, elle empêche de Fautre que nous ne
§Qyons vus.
LXJBIN.
Vous avez raison , elle n'a pa* tant de tort. Je voudrois
bien savoir, monsieur, vou^ qui êtes savant ^ pourquoi il
ne Élit point jour la nuit.
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ACTE III, SCENE I. 55
CLITAKDRE.
Cest uRe grande questipn , et qiû est difficile. Tu es
curieux, Lubin.
Oui. Si j'avois étudié, j^aufois été songer à des choses
où on n^a jamais songé*
CLITAWDRE.
Je le crois. Tu as la mine d avoir Kesprit subtil et pô«
nétiant.
Ll/BIN.
Cela est vrai. Tenez, j'explique du latin, quoî(jue ja-
mais je ne Taie appris ; et voyant l'autre jour écrit sur uns
grande porte, collegium, je devinai que cela vouloit dire
collège.
CXITANDRE.
Cela est admirable. Tu sais donc lii'e, Lubin? ^
LUBIN.
Oui, je sais lire la lettre moulée, mais je nai jamaiâ su
apprendre à lire l'écriture.
CLITANDRE.
Nous voici contre la maison, (après avoir frappé dans ie*
mains.) C'est le signal que m'a donné Claudine.
LUBIN.
Par ma foi, c'est une fille qui vaut de l'argent, et je
Taime &e tout mon cœur.
CLITANPRE.
Aussi t'ai-je amené avec moi pour lien tretenkr.
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56 GEORGE DANDIN.
LUBINf
Monsieur, je vous suis: . .
CLITAIÏDRB.
Chut, JTentends <juel<jue bruit.
SCÈNvË IL
ANGÉU.QUP, CLAUDINE, CLITANDRE^ LIJBIN.
▲ NGELIQUEt
Claudine.
GLAVDIIfE,
Hébion?
ANGÉLIQUE,
Laisse la porte entr^ouyerte.
CLAUDINE.
Voilà qui *est Êiit.
(Scène de nuit. Les acteurs s^ cherchent les un| Ips autres dans
robscurité.)
CLITANDRE, à Lubin,
Ce sont elles. St.
ANGÉLIQUE,
St.
LUBIN.
St,
CLAUDINE.
St.
CLITANDREjà Claudine, qnil prend pour Angélique.
Madame.
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ACTE III, SCÈNE II. 5y
ANGELIQUE, à Lubin , qu elle prend ponr Glitandre«
Quoi?
LIJBIN, à Angéli^qe, qu'il prend pour Claudine.
Claudine.
CLAUDINE, à Glitandre, quelle prend pour Lubin.
Qu'est-ce?
CLITANDRE,à Claudine, croyant parler à Angélique.
Ah î madame* que f ai de joie !
LUBIN, à Angélique , croyant parler à Claudine.
Claudine, ma pauvre Claudine!
CLAUDINE, à'Clitandre,
Doucement , monsieur.
ANGELIQUE, à Cubiq.
Tout beau, Lubin,
ÇLITANqRP.
Est-ce toi , Clfiudine ?
CLAUDINE.
Oui.
LUBIN.
Est-ce vous, madame?
ANGÉLIQUE,
Oui.
CLAUDINE, à Clitandr«0
Vous avez pris l'une ppur l'autre. .
LUB^IN, à Angélique..
Ma foi , la nuit on n'y voit goutte.
ANGÉLIQUE.
Est-ce pas vous, Clitandro?
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58 GEORGE DANDIN.
CLITANDRK.
Oui, madame.
Mon mari ronfle comme il faut, et j^ai pri» ce Umips
pour nous entretenir ici.
CLITANDRE.
Cbercbons quelque lieu pour nouç as^eoir^
CLAVDIIfS. •
C'est fort Irien. avi$é*
( Angélique , Clitandre et Clandiae y^^t ft'i^Meoir ^vu If fimd du
théâtre.)
L U B I N y' cherchant Claudine.
Claudine , où est-ce que tu es ?
SCÈNE III,
ANGÉLIQUE, CLITANDRE et CLAUDINE, assis au
roND DU THEATRE; GEORGE DANDIN, a MorriÉ
DÉSHABILLÉ; LUBIN.
GEORGE BAFDIN, à part.
Tai entendu descendre ma femme, et ja sue sui» yitc
habiUé pour descendre appèss. elle. Où peut-elle être allée?
Seroit-elle sortie?
LUBIN, olieffchjint Claudine.
Où es-tu donc ,. Claudine? (prenant Geotgç Danib pour
Claudine ) Ah ! te Yoilà. Par ma foi, ton maître est plaisam-
ment attrapé, et je trouve ced avssi drâle que les coups
de bâton de tantôt, dont on m^a &it récit. Ta maîtresse
dit qu'il ronfle à cette heure comme toqs les diautKS; et
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ACTE JII, SCÈNE III. Sg
il ne sait pas (jue monsieur le vicomte et elle sont ensemble
pendant qu^il dort. Je youebrois Uen savoir quel songe il
fait maipfen^t. Ceh e$l tout- à -fait ri^ible. De quoi
s'avise-t-il aussi d'être jaloux de sa femme, et de vouloir
qu elle soit â lui tout seul? C'est un impertinent 9 et pion-
sieur le vicomte lui fait trop d'honneur. Tu ne dis mot,
Claudine! Allons, suivons-les, et me donne ta petite me-
notte , que je la baise. Ah I que cela est doux , il me semble
que je mange des confitures.
( à George Dandin , <}u*il prend toujours pour Claudine , et qui le
repousse rudement. )
Tubleu! comme vous y allez! Voilà une petite menotte
qui est un peu bien rude.
QEORGE DÀNDIN,
Qui va là?
Personne,
GEORGE DANPIN.
n fuit, et me laisse in&rmé de la nouvelle perfidie de
ma coquine. Allons, il faut que, sans tarder, j'envoie ap-
peler son père et sa mère, et que cette aventure me serve
à Bfte Étire séparer d'elle. Holà! Colin! Cplin!
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6o GEORGE QANDIN.
SCÈNE IV.
ANGÉLIQUE et CLITANDRE avec CLAUDINE
ET LUBIN, ÀSSJS AU FOND DU THEATRE J GEORGE
DANDTN, COLIN.
COLIN, à la fenêtre.
Monsieur?
george dandin,
Allons vite, ici bas.
COLIN, sititant par la fenêtre, •
M'y voilà, on ne peut pas plus vite.
GEORGE DANDfN.
Tu es là?
COLIN,
Oui, monsieur. . •
(Pendant que George Dandiii ya chercher Colin du cdté où il a
entendu sa Toix , Colin passe de l'autre , et s*endort.]
GEORGE DANDIN, se tournant du cdté où il croit qu'est
Colin.
Doucement, parle bas. Écoute. Va-t'en chez mon beau-
père et ma belle-mère, et leur dis que je les prie très-ins-
tamment de venir tout à Fheure ici. Entends-tu? Hé!
Colin, Colin!
C O L I N , de l'autre cÀtê , se réyeiUant.
Monsieur?
GEORGE DANDIN.
Où diable es-tu?
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ACTE III, SCÈNE IV. Ci
COLIN.
Ici.
GEORGB DÀI^DIN.
Peste soit du marouâe qui s'éloigne de moi?
(Pendant que George Dandin retourne du cAté où il croit que
Colin est resté, Colin , à moitié eùdormi, passe de Tantre côté^
et se rendort. )
Je te diis que tu aifles de ce pas trouver mon beau-père et
ma l)elle-mère^ et leur dire que je les ccHijure de se rendre
ici tout à l'heure. M'entends -tu bien? Réponds. Colin >
Colin I
C 0 L I N , de Tautre c^té ^ st réreillant»
Monsieur?
GEORGE DÀNDIN.
Voilà lin pendard qui me fera enrager. Viétts-t'en
moii
( Ils se rencontrent , et tombent tbué deiix. )
Ah! le traître! il m'a estropié. Où est-ce que tu es?
Approche^ que je te donne mille coups* Je pense qu'il me
fuit
COLIN.
Assurément^
GEORGB BAirnim
Veux-tu venir?
COLIN*
Nenni^mafoi.
GEORGE DANÙIIT.
Viens, te dis- je.
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6a GEORGE DANDIN.
COLIN.
Points Vous me voulez battre.
GEORGE DANDINé
Hé bien! non. Je ne te ferai rien.
COLIN.
Assurément?
OEaRGE DAN^IN.
Otd. Appidcbe. Bon. ( à Colin , ^11 tient par !e bras. ) Tû
es bien heureux de ce (jue j'ai besoin de toi* Va-t'en tîte,
de ma part , prier mon beau-père et ma belle-mère de se
rendre ici le plus tôt qu% pourront, et leur dis que c'est
pour une affaire de la dernière conséquence; et s^ib Ëii-
soient quelque difficulté à cause de l'heure, ne manque
pas de les (presser, et de kur bien faire entendre quHL est
très -important qu'ils viennent, en quelque état qu'ils
soient. Tu m'entends bien tnaintensoit?
C0LIW4
Oui, monsieur^
GEORGE DAKDIN.
Va vite, et reviens de mêihe. (se croj.ant seul.) Et moi,
je vais rentrer dans ma maison, attendant que.. ^ Mais
j^cntends quelqu'un. Ne seroit-ce point ma femme? U faut
que j'écoute, et me serve de Fobscurîte qu'il fait.
( George Dandin se range près la porte de sa maison. )
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ACTE 111, SCÈNE V. C3
SCÈNE V.
ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, LUBIN,
GEORGE DANDIN.
ANGÉLIQUE, à ClitandTC.
Adieu , il est temps de se retirer.
CLITANDRE.
Quoi) sitôt?
ANGBIiIQUE*
Nous nous sommes assez entretoHis«
GLiTANDftB.
Ah ! madame , pt|îs-jé aÉset Vôm efllreleûir , et trouver,
en si peu de tempd, loutels les piffole» dont faà besoin?
n me faudroit des jouiHées entièfefs pom^ ma liien expli-
quer à vous de tout ce que je sens ; et je ne Vous ai pas dit '
encore la moindre partie de ce que j'ai à vous dire.
ANGELIQUE.
Nous en écouterons une autre fois davantage.
CLITANDRE.
Hélas! de quel coup me percez-vous Fâme, lorsque
vous parlez de vous retirer! et avec combien de chagrins
m'alTez-vous laisser maintenant !
ANGÉLIQUE.
Nous trouverons moyen de nous revoir.
CLITANDRE.
Oui; mais je songe qu'en me quittant vous allez trou-
ver un mari. Cette pensée m^ssassine, et les privilèges
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64 GEORGE DANDIN.
qu'ont les maris sont des choses cruelles pour un amant
qui aime bien.
ÀNGÉLÏQI^E.
Serez-YOtts assez foible pour avoir cette inquiétude? et
pensez-vous qu^on soit capable d'aimer de certains maris
qu'il y a? On leâ frend parce qu'on ne s'en peut défendre ,
et qt^e l'on dépend de paretits qui n'ont des yeux <}ué pour
le bien; mais on sait leur rendre justice, et Ton se moque
fort de les cbnsidérer au-delà de ce qu'ils méritent^
GEORGE DANDIN, àpart.
Voilà nos carognes de femmes I
GLITANDRE.
•Ahl qu'il faut avouer que celui qu'on vous a donné
étoit peu digne de l'honneur qu'il a reçu! et que c'est une
étrange chose que l'assemblage qu'on a £adtd'une personne
comme vous avec un homme comme lui!
GEORGE DANDIN, àpart.
Pauvres maris, voilà comme on vous traite!
CLITANDRE.
Vous méritez, sans doute ^ une tout autre destinée, et
le ciel ne vous a point faite pour être la femme d'uu
paysan.
ÔEÔItGE DANDIN^
Plût au ciel fût-elle la ti«;nnel tu changerois bien ie
langage* Rentrons, c'en est assez.
( George Dandin , étant rentré p fefme la porte en dedans. )
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ACTE m, SCÈNE VL 65
SCÈNE VL
ANGÉLIQUE, CUTANDRE, CLAUDINE^ LDBIN.
CLAUDINE.
MADAaiE, si VOUS ayez à dire du mal de votre mari,
déj^chez vite, car il est tard,
CLITANDRB.
Ah! Claudine, tu es cruelle!
ANGÉLIQUE, à Glicandr».
Elle a raison, séparons-nous.
CLITANDRE.
n Êiut donc s y résoudre , puisque vous le voulez ; mais
au moins je vous conjure de me plaindre un peu des mé-
chants moments que je "^is passer.
ANGÉLIQUE.
Adieu.
I.UBIN.
Où es- tu, Claudine? que je te donne le bonsoir.
CLAUDINE.
Va, va, je le reçois de loin, et je t'en Fenvoîe autant,
SCÈNE VIL
ANGÉLIQUE, CLAUDINE
ANGÉLIQUE.
Rentrons satis faire de bruit,
CLAUDINE.
La porte s'est fermée.
MOLX&llE. 5. ^
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66 GEORGE DANDIN.
ÀNGIÎLIQVE.
Tai le passe-partout.
CLÀVDIIfE.
Ouvrez donc doucement.
ANGELIQUE.
On a fermé en dedans^ et |e ne sais comment nous
ferons.
CLÀUDIIfB.
Appelez le garçon qui couche là.
ANGÉLIQUE.
Colin! Colinl Colin!
SCÈNE VIIL
GEORGE DANDIN, ANGÉLIQUE, CLAUDINE.
GEORGE DANDIN^ à la fenêtre.
Colin! Colin! Ah! je tous y prends donc, madame
ma femme ; et vous faites des escampatwos ' pendant que
je dors ! Je suis bien aise de cela , et de vous Yoir dehors à
Fheure qu'il est
ANGÉLIQUE.
Hé bien! quel grand mal est-ce qu'il y a à prendre le
frais de la nuit?
GEORGE DANDIN.
Oui, oui, ITieure est bonne à prendre le frais. C'est
bien plutôt le chaud, madame la coquine ; et nous savons
' Faire des escampativos , expression populaire , sortir a la
dérobée , s'esquiver en cachette.
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ACTE III, SCÈNE VIII. Cy
taate Fintrigue du rendez-vous et du damoiseau. Nous
ayons entendu yotre galant entretien , et les beaux vers à
ma louange que vous avez dits Tun et l'autre. Mais ma
consolation , c est que je vais être vepgé , et que votre père
et votre mère seront convaincus maintenant de la juinice
de mes plaintes , et du dérèglement de votre conduite. Je
les ai envoyé qûerir, et ils vont être ici dans un moment.
ANCiLIQUE, à part.
Ah ciel!
Madame!
CLÀUDIIfJK.
6B0R6B DANDIN,
Voilà un coup sans doute où vous ne vous attendiez
pas. C'est maintenant que je triomphe, et j'ai de quoi
mettre à bas votre orgueil et détruire vos artifices. Jus-
qu^ici vous avez joué mes accusations, éHoui vos parents,
et plâtré vos malversations.. J'ai eu beau voir et beau dire ,
votre adresse toujours la emporté sur mon bon droit, et
toujours vous avez trouvé moyen d'avoir raison; mais à
cette fois. Dieu merci, les choses vont être éclaircies, et
votre effi-onterie sera pleinement confondue.
ANGÉLIQUE.
Hé ! je vous prie , faites-moi ouvrir la porte.
GEORGE. DANDIN.
Non, non; il faut attendre la venue de ceux que jai
mandés, et je veux qu^ils vous trouvent dehors à la bdle
heure qu^il est. En attendant qu'ik viennent, songez, si
vous voulez, â chercher dans votre tête quelque nouveau
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68 GEORGE DANDIN.
détour pour vous tirer de cette affaire, à inventer quelque
moyen de rhabiller vôtre escapade; à trouver quelque
b^e ruse pour éluder ici les gens et paroitre innocente ;
quelque prétexte spécieux de pèlerinage nocturne, ou
d'amie en travail d enfant que vous veniez de secourir.
ANGÉLIQUE.
Non, mon intenrïon n'est j,as de vous rien déguiser. Je
ne prétends point me défen<be ni vous nier les choses,
puisque vous les savez.
GEORGB DANDIN.
C'est que vous voyez bien que tous les moyens vous en
sont fermés^ et que dans cette affaire vous ne sauriez in-
venter d'excuse qu'il ne me soit facile de convaincre de
fausseté.
ANGÉLIQUE.
Oui , je confesse que j'ai tort , et que vous avez sujet de
vous plaindre; mais je vous demande par grâce de ne
m exposer point maintenant à la mauvaise humeur de
mes parents, et de me faire promptement ouvrir.
GEORGE DANDIN.
Je vous baise les mains.
ANGÉLIQUE.
Hé ! mon pauvre petit mari, je vous en conjure.
GEORGE DANDIN.
Ah! mon pauvre petit mari? Je suis votre petit mari
maintenant parce que vous vous sentez prise. Je suis bien
aise de cela; et vous ne vous étiez jamais avisée de me
dire de ces douceurs.
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ACTE III, SCÈNE Vin 69
ANGÉLIQUE.
Tenez , je vous promets de ne vous plus donner aucun
sujet de déplaisir, et de me. . .
GEORGE DANDIW.
Tout ceh n'est rien. Je ne veux point perdre cette
aventure, et il m'importe qu'on soit une fois éclairci à
fond de vos déportements.
ANGÉLIQUE.
De grâce, laissez-moi vous dire. Je vous demande un
moment d'audience.
f EORGE DANDIN,
Hé bien? quoi?
ANGÉLIQUE.
Il est vrai que j'ai failli , je vous Favoue encore une fois ^
et que votre ressentiment est juste; que j ai pris le temps
de sortir pendant que vous dormiez, et que cette sortie
est un rendez-vous que j avois donné à la personne que
vous dites : mais enfin ce sont des actions que vous devez
pardonner à mon âge, des emportements de jeune per-
sonne qui n'a encore rien vu, et ne fait que d'entrer au
monde; des libertés où Ton s^abandonne sans j penser de
mal, et qui, sans doute, dans le fond n'ont rien de. . .
GEORGE DANi)IN.
Oui, vous le dites, et ce sont de ces choses qui ont
besoin qu^on les croie pieusement.
ANGÉLIQUE.
Je ne veux point m'excuser par-là d'être coupable en-
vers vous, et je vous prie seulement d'oublier une offense
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70 GEORGE DANDIN.
dont je vous demande pardon de tout mon cœur^ et de
m'épargner en cette rencontre le déplaisir que me pour*
roient causer les reproches fâcheux de mon père et de ma
mère. Si vous m accordez généreusement la grâce que je
TOUS demande, ce procédé obligeant, cette bouté que
vous me ferez ypir me gagnera entièrement^ elle touchera
tout-à-Ëdt mon cœur, et y fera naître pour yous ce que
tout le pouvoir de mes parents et les liens du mariage
nayoient pu y jeter; en un mot, elle sera cause que je
renoncerai à toutes les galanteries, et n aurai de rattache-
ment que pour yous. Oui, je yous donne ma parole que
vousm^allez yoir désormais la meilleure femme du monde,
et que je yous témoignerai tant d amitié, tant d'amitié,
que yous en serez satisfait*
GEORGE DANDIN.
Ah! crocodile qui flatte les gens pour les étrangler 1
ANGÉLIQUE.
Accordez-moi cette fayeur.
GEORGE DANDlNé
Point d'afiaire, je suis inexorable.
ANGÉLIQUE.
Montrez-yous généreux.
GEORGE DANDIN,
Non.
De grâce.
Point.
ANGELIQUE.
GEORGE DANDIN«
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ACTE m, SCÈNE VIII. 71
ANGÉLIQUE.
Je TOUS en conjure de tout mon cœur.
GEOUGE DANDIIf.
Non , non , non. Je veux (jti'ôn soit détrompé de vous ,
et que votre confusion éclaté.
ANGÉLIQTTË.
Hé bien! si vous me réduisez ait désespoir, je rou^
avertis qu'une femme en cet état est capable de tout, et
que je ferai quelque chose ici dont vous vous repeûtiirezt^
GEORGE DANDIN.
Et que ferez-vous, s'il vous plaît?
ANGÉLIQUE.
Mon cœur se portera jusqu'aux extrêmes résolutions,
et , de ce couteau que voici , je me tuerai sur la place.
GEORGE DANDIN.
Ahl ahl à la bonne heure.
ANGÉLIQUE.
Pas tant à la bonne heure pour vous que vous vous
imaginez. On sait de tous côtés nos diflEérents et les cha-
grins perpétuek que vous concevez contre moi. Lorsqu on
me trouvera morte, il n'y aura personne qui mette en
doute que ce ne soit vous qui m'aurez^ tuée ; et mes parents
ne sont pas gens assurément à laisser cette mort impunie^
et ils en feront sur votre personne toute la punition que
leur pourront offrir et les poursuites de la justice et la
chaleur de leur ressentiment. C'est par-là que je trouverai
moyem de me venger de vous ; et je ne suis pas la première
qui ait su recourir à de pareilles vengeances , qui n'ait pas
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-a GEORGE DANDIN.
fait difficulté de se donner la mort pbor perdre ceux qui
ont la cruauté de nous pousser à la dernière extrémité.
GEORGE DANDIN.
Je suis votre valet. On ne s'avise plus de se tuer soi-
même; et la mode en est passée il y a long-temps.
ÀNGiLIQUE.
C'est une chose dont^vous pouvez vous tenir sûr; et,
si vous persistez dans votre refus, si vous ne me faites ou-
vrir, je vous jure que tout à l'heure je vais vous faire voir
jusqu^où peut aller la résolution d'une personne qu'on
met au désespoir.
GEORGE DANDIN.
Bagatelles I bagatelles l'c'est pour me faire peur.
ANGELIQUE,
Hé bien I puisqu'il le faut , voici qui nous contentera
tous deux, et montrera si je me moque, (après avoir fait
semblant de se tuer.) Âh! c'eo est fait! fasse le ciel que ma
mort soit vengée comme je le souhaite , et que celiii qui en
est cause reçoive un juste châtiment de la dureté qull a
eue pour moi!
GEORGE DANDIN.
Ouais I seroit-elle bien si malicieuse que de s'être tuée
pour me faite pendre? Prenons un bout de chandelle pour
aller voir.
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ACTE III, scène; IX. 73
SCÈNE IX.
ANGÉLIQUE, CLAUDINE.
ANGÉLIQUE, àClandine.
St! Paix! Rangeons -nous chacune immédiatement
contre un des côtés de la porte.
SCÈNE X.
ANGÉLIQUE et CLAUDINE, eotrant dans ul ujlisov
AU MOMENT QUE GEORGE DANDIN EN SORT, ET FERMANT
LA PORTE EN DEDANS; GEORGE DANDIN, UNE CHAN-
DELLE A LA MAIN.
GEORGE DANDIN.
La méchanceté d une femme iroît-elle bien josque-là?
(tenl, après ayoir regardé partout.) Il vi^y a personne. Hé! je
m'en étois bien douté; et la pendarde s'est retirée, yoyant
qu^elle île gagnoit rien après moi,. ni par prières, ni par
menaces. Tant mieux, cela rendra ses afikires encore plus
mauvaises; et le père et la mère, qui vont venir, en ver-
ront mieux son crime, (après ayoir été à la porte de sa maison
pour rentrer.) Ah! ah! la porte s'est fermée! Holà! oh!
quelqu'un! qu'on m'ouvre promptement.
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74 GEORGE DANDIIT.
SCÈNE XL
ANGÉLIQUE et CLAUDINE, a tx fenêtre;
GEORGE DANDIN.
ANGÉLIQUE.
Comment I c'est toi I D'où viens-ta , bon pendard?
Est-il rheure de revenir chez soi quand le jour est près
de paroître? et cette manière de vie est-elle celle que doit
suivre un honnête mari?
CLAUDINE*
Cela est-il he^n d'aller ivrogndr toufe la nuit, et de
laisser ainsi toute seule une pauvre jeune femme dans la
maison?
GEORGE DANDIN.
Comment? vous avez. • .
ANGÉLIQUE.
Va, va, traître, je suis lasse de tes déportements, et je
m'en veux plaindre sans plus tarder à mon père et à ma
mère.
GEORGE DANDIN.
Quoi I c'est ainsi que vous osez. . .
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ACTE III, SCÈNE XII. 75
SCÈNE XII.
M. DE SOTENVILLE et MADAME DE SOTENVILLE,
EN DÉSHABILLÉ DE NUIT; COLIN, PORTANT UNE LAN-
TERNE ; ANGÉLIQUE et CLAUDINE a la fenêtre ;
GEORGE DANDIN.
ANGELIQUE, à M. et à madame de Sotenyille.
Approchez, de grâce; et venez me faire raison de
1 insolence la plus grande du monde , d(f n mari à qui le
vin et la jalousie ont troublé de telle sprte la cervelle,
qu'il ne sait plus ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait, et vous a
lui-même envoyé quérir pour vous faire témoins de Fex-
travagance la plus étrange dont on ait jamais ouï parler.
Le voilà qui revient, comme vous voyez, après s^étre &it
attendre toute la nuit : et , si vous voulez Fécouter , il vous
dira quil a les plus grandes plaintes du monde à vous
Ëdre de moi; que, durant qu'il dormoit, je me suis dérobée
d'auprès de lui pour m'en aller courir , et cent autres contes
de même nature qu'il est allé rêver.
GEORGE DANDIN, à part.
Voilà une méchante carognel
CLAUDINE.
Oui, il nous a voulu faire accroire qu'il étoit dans la
maison, et que nous en étions dehors ; et c'est une folie
qui] n'y a pas moyen de lui ôter de la tête.
M. DB SOTENVILLE.
Comment ! qu'est-ce A dure cela?
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yS GEORGE DANDIN.
MADAME DE SOTE^KVILLE.
Voilà une furieuse impudence (jue de nous envoyer
quérir?
GEOJaGE DANDIN.
Jamais...
ANGÉLIQUE.
Non, mon père, je ne puis plus souflSrir un mari de la
sorte; ma patience est poussée à bout : et il vient de me
dire cent paroles injurieuses,
M. DE SOTENTILLE, à George Dandîn.
Gorbleu! vous êtes un malhonnête homme!
CLAUDINE.
C'est une conscience de voir une pauvre jeune femme
traitée de la Ëiçon ; et cela crie vengeance au ciel.
GEORGE DANDIN.
Peut-on...?
M. DE SOTENVILLE.
Allez, vous devriez mourir de honte.
GEORGE DANDIN.
Laissez-moi vous dire deux mots.
ANGÉLIQUE.
Vous n'avez qu'à l'écouter, il va vous en conter de
belles.
GEORGE DANDIN, à part.
Je désespère.
CLAUniNE.
n a tant bu, que je ne pense pas quon puisse durer
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ACTE III, SCÈNE XIL yj
contre lui; et l'odeur du vin qu'il souffle est montée jus-
qu'à nous.
GEORGE DAIfDIN.
Monsieur mon beau-père, je vous conjure. . .
M. DE SOTENVILLE.
Retirez-vous, vous puez le vin à pleine boucle.
GEORGE DANDIK.
Madame , je vous prie. . .
MADAME DE SOTENVILLE.
Fi! ne m'approchez pas, votre haleine est empestée.
GEORGE DANDIN, à M. de Sotenyille.
Souffirez que je vous. . .
M. DE SOTENYILLE.
Retirez-vous, vous dis-je : on ne peut vous souflBrir.
GEORGE DANDIN, à madame de Sotenyille.
Permettez , de grâce , que. . .
MADAME DE SOTENVILLE.
Pouah! vous m'engloutissez le cœur. Parlez de loin, si
VOUS voulez.
GEORGE DANDIN.
Hé bien! oui, je parle de loin. Je vous jure que je nai
bougé de chez moi, et que c'est elle qui est sortie.
ANGÉLIQUE.
Ne voilà pas ce que je vous ai dit?
CLAUDINE.
Vou$ voyez quelle apparence il y a.
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78 GEORGE DANDIN,
M. D£ SOTEiryiLLB, à George Dandio.
Allez, VOUS VOUS moquez des gens. Descendez, ma
fille, et Tenez icL
SCÈNE XIIL
M. DE SOTENVILLE, MADAME DE SOTENVILLE,
GEORGE DANDIN, COLIN.
GEORGE DAKDIir.
/atteste le ciel qae fétois dans la maison, et que. •.
M. de SOTENVILLE,
Taisez-Tous, c^est une extravagance <jni n'est pas sup-
portable.
GEORGE DAUDIir.
Que la fondre m'écrase tont à Heure, si. . .
M. DE SOTENVILLE.
Ne nous rompez pas davantage la tète, et songez à de-
mander pardon à votre femme.
GEORGE DANDIN.
Moi ! demander pardon ?
M. DE SOTENVILLE.
Oui, pardon, et sur-le-champ.
GEORGE DANDIN.
Quoi! je...
• M. DE SOTENVILLE.
Corbleu! si vous me répliquez, je vous apprendrai ce
que c'est que de vous jouer à nous.
GEORGE DANDIN.
Ah ! George Dandin ! '
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ACTE III, SCÈNE XIV. 79
SCÈNE XIV.
M, PE SOTENVILLE, MADAME DE SOTENVILLE,
ANGÉUQDE, GEORGE DAIÎDIN, CLAUDINE,
COLIN.
M. DE SOTENVILLE.
Allons y venez, ma fille, que votre mari vous demande
pardon.
ANGÉLIQUE.
Moi! luî pardonner tout ce qu'il m'a dit? Non, non,
mon père, il m est impossible de m'y résoudre; et je vous
prie de me séparer d'un mari avec lequel je ne saurois plus
vivre.
CLAUDINE.
Le moyen d'y résister!
M. DE SOTENVILLE.
Ma fille, de semblables séparations ne se font point
sans grand scandale; et vous devez vous montrerions saga
que lui , et patienter encore cette fois.
ANGÉLIQUE.
Comment I patienter, api?ès de telles indignités? Non ,
mon père, c'est une chose où je ne puis consentir.
M. DE SOTENVILLE.
Il le faut, ma fille; et c'est moi qui vous le commande.
ANGÉLIQUE.
Ce mot me ferme- la bouche, et vous avez sur moi une
puissance absolue.
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8o GEORGE DANDIN
CLAUDINE.
Quelle douceur!
ANGELIQUE.
n est fâcheux d'être contrainte d oublier de telles in-
jures; mais, quelque violence que je me &sse^ c'est à moi
de vous obéir.
CLAUDINE.
Pauvre mouton I
H. DE SOTENVILLE, àAngéli^e.
Approchez,
ANGÉLIQUE.
Tout ce que vous me faites faire ne servira de rien ; et
VOUS verrez que ce sera dès demaili à recommencer.
M. DE SOTENVIU.E.
Nous y donnerons ordre, (à George Dandin.} Allons ^
mettez-vous à genoux.
GEORGE DANDJN.
A genoux?
M. DE SOTENVILLE.
Oui; à genoux, et sans tarder.
GEORGE DANDIN, à genoux , une chandelle II la maia.
(à part.) (àM. de Sotenville.)
O ciel! Que Êiut-il dire?
M. DE SOTENVILLE.
Madame , je vous prie de me pardonner. . •
GEORGE DANDIN.
Madame, je vous prie de mc.paidonner...
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ACTE III, SCÈNE XIV. 81
M. DE SOTENYILLE.
L'extravagance <jue j ai faite. . .
GEORGE DANDIN.
L'eztrayaganceque j'ai&ite. . . ( à part. ) devous épouser.
M. DB SOTENYILLE.
Et je vous promets de mieux vivre à Tavenir.
GEORGE DAKDIN.
Et je VOUS promets de mieux vivre à l'avenir.
M. DE SOTSNVILLE, à George Dandln«
Prenez-y garde, et sachez que c'est ici la dernière de
vos impertinences que nous souffirirons.
MADAME DE SOTENVILLE.
Jour de Dieu! si voils y retournez , on vous apprendra
le respect que vous devez à votre femme , et à ceux de qui
elle sort.
M. DE SOTENVILLE.
Voilà le jour qui va paroître. Adieu.
( à George Dandiii . )
Rentrez chez vous, et songez Ken à être sage.
(h madame de Sotenyille. )
Et nous, m'amour, allons nous mettre au lit
MoLiànB. 5.
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8a GEORGE DANDIN. ACTE IH , SCÈNE XV. .
■. SCÈNE XV.
GEORGE DANDIN.
t
Ah ! je le quitte * maintenant , et je n y vois plus de re-
mède. Lorscpon a, comme moi, épousé une méchante
femme, le meilleur parti qu*on puisse prendre, c'est de
s aller jeter dans Peau la tête la première.
I
■ Je le quitte, pour, j'y renonce*
riN DB 6EOROB DANriIT.
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RÉFLEXIONS
SCR
GEORGE DANDIN.
Ci'EST l'unique fois que Molière a présenté une femme mariée
manquant k ses devoirs. Ce sujet , très-délicat par lui-même ,
parut traité avec tant d'art et de mesure , qu'il n'excita dé
scandale, ni à Is^ cour de Louis XIY^ oà la pièce fit partie
d'une fête célèbre , ni à la ville , ^oh elle fut jouée avec le plus
grand succès. Dans le dix-huitième siècle y un prétendu phi-
losophe, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler dans
nos réflexions sur l'Ava&e , s'éleva contre le sujet de George
Danoin avec une austérité feinte, et prétendit que Molière
avoit attenté aux bonnes mœurs en le développant sur la
scène. Il oublîoit que lui-même avoit composé des ouvrages
bien plus répréhensibles , et qu'en donnant aux égarements
les plus condamnables les. dehors de la sensibilité %i de la
vertu, on s'expose plus à corrompre et à dépraver les cœurs
que si l'on o&e sans détour le vice dans toute sa difformité.
Quoi qu'il en soit, voici les questions que J. J. Rousseau agita
dans sa LFrraE sua les Spectacles.
« Quel est le plus criminel, dît-il, d'un paysan assez fou
fc pour épouser une demoiselle , ou d'une femme qui cherche
« « déshonorer son époux ? Que penser d'une pièce où le par-
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84 REFLEXIO:SS
<( terre applaudit à Pinfidélité , au mensonge , à l'impudence
K de celle-ci , et rit de la bêtise du manant puni ? »
Autant de mots, autant d'erreurs. Molière ne cherche pas
quel est le plus criminel des deux ëpoux; ce n'est point l'af-
faire du théâtre; il se borne à exposer avec vérité ce qui arrive
souvent. Un paj'san enrichi a trouvé à son goiit la fille d'un
gentilhomme de campagne; il l'a épousée sans la consulter; et
les parents , d'accord avec lui , ont seuls (ait ce mariage. Que
doit-il attendre, non-seulement d'une alliance aussi dispro-
portionnée, mais de la contrainte à laquelle sa jeune femme a
été réduite ? Ce qui lui arrive. Il sera obligé d'essuyer les hau-
teurs des nobles parents qui Pont adopté en le méprisant , et
de soufirir patiemment les désordres d'une femme dont il n*a
jamais été aimé , et qu'il a épousée malgré elle. Ne mérite- 1- il
pas son sort? Peut-on taxer de simple sottise la vanité d'un
paysan qui a voulu s'unir à une demoiselle , et qui n'a pas eu
la précaution de s'assurer de son aveu? Cette vanité ridicule,
ce défaut de délicatesse, ne sont-ils pas la cause principale de
presque tous^ les mauvais mariages ? Ne doivent-ils pas être
considérés comme des vices contraires k la société et à la mo-
rale? Et peut -on trouver mauvais que Molière en ait déve-
loppé les suites funestes?
Le grand écueil du sujet éloitle rôle d'Angélique : si l^^o-
lièrc i'eût peinte avec les charmes qu'il se plaît à répandre sur
les jeunes personnes qu'il met en scène, on auroit pu le blâ-
mer; mais il suit une route différente : le parterre n'applaudit
pas , comme le croit Rousseau , à l'infidélité et au mensonge.
Le moment où Angélique auroit pu être très-intéressante, est
celui où elle répond à George Dandin qui lui fait des re-
proches sur sa conduite , et qui lui rappelle la foi qu'elle lui a ^
jdrce : « Moi, dit-elle, je ne vous l'ai pas donne e de bon cœÛr,
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SUR GEORGE DANDIN. 85
« vous me l'avez arrachde. M'avez-vous, avant le mariagC)
a demandé mon consentement , et si je voulois bien de vous? »
Ici Molière auroit pu s'étendre beaucoup , comme n'auroient
pas manqué de faire plusieurs auteurs modernes, et Rousseau
lui-même : il auroit pu présenter Angélique comme une vic-
time de la tyrannie de ses parents, justifier sa foiblesse, et
montrer que des passions fortes sont une excuse suffisante pour
toutes les fautes; mais il est loin d'en agir ainsi : Angélique
continue gaîment, dit qu'à son âge elle veut s'amuser et vivre
dans le monde ; et rendez grâce au cUt, ajoute-t-elle, </« ce que je
ne suis pas capable de quelque chose de pis» Le reste de SOn rôle est
sur le même ton : elle n'intéresse jamais ; et si Ton rît des sot-
tises et des humiliations de George Dandifi, on ne peut ap-
plaudir au« ruses de sa femme. En efiet, ses justifications
n'annoncent ni délicatesse, ni esprit; elle profite de la foiblesse
de son mari et de la crédulité de ses parents pour nier avec
impudence des faits avérés : die ne cherche pas à tromper
George Dandin ; elle ne veut que l'asservir. Gomment donc
Rousseau a-t-il pu trouver que le parterre devoit applaudir à
une telle femme ? Il n'a pas senti que ce rôle , dont les diffi-
cultés paroîtroient insurmontables , si le génie de Molière ne
les eût pas aplanies, est dans la plus jujite mesure, et qu'il
oSie le premier exemple au théâtre d'une femme qui trompe
un homme sans avoir le public de son côté. G est un effort de
l'art qui ne nous frappe pas assez, parce qu'il paroît rentrer
dans la nature du sujet.
Les autres rôles sont parfaitement appropriés à l'action.
M. et madame de Sotenville présentent la peinture fidèle des
nobles campagnards du dix -septième siècle. Leur orgueil,
leur morgue, leur simplicité , donnent lieu à une multitude
de traits comiques. Lés indiscrétions de Lubin rappellent
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86 RÉFLEXIONS
quelquefois celles d'Horace dans l'École des Femmes : mais
la situation est absolument différente; et l'indiscret a un tout
autre caractère que celui de l'amant d'Agnès. On a prétendu
mal à propos que ce rôle de Lubin avoit servi de modèle
aux paysans si souvent employés dans les pièces de Dan-
court. On s'est trompé. Le comique de cet auteur consiste à
leur donner beaucoup d'esprit et de finesse sous l'apparence
de la niaiserie. L'intention de Molière , dans ce rôle y n'a pas
été la même : il a peint au contraire un paysan qui se croit de
l'esprit et qui n'en a point , dont toutes les ruses échouent, et
dont l'indiscrétion est un obstacle continuel aux projets de
son maître.
Il n'y a point de pièce de Molière où la naïveté des bour-
geois du dix-septième siècle soit plus franche et plus gaic^Le
rôle de George Dandin fourmille de traits qui lui sont arrachés
par sa situation, et qui peignent ce mélange de bonhomie et
d'égoîsme qui distinguoit cette classe. En général , dans cette
pièce, qu'on affecte aujourd'hui de dédaigner, on ne trouve
pas un mot, pas un incident qui ne soit du comique le plus
naturel et le plus fort.
Deux nouvelles de Bocace ont fourni à Molière l'idée de
cette comédie , dont tous les détails lui appartiennent.
Le fond du sujet est pris de la huitième nouvelle de la sep-
tième journée du Décaméron. Arriguccio Berlinghièri , riche
marchand, a épousé une demoiselle noble, appelée Sismonde :
cette jeune femme a un amant qu'elle reçoit la nuit. Arriguccio
s'aperçoit de leur intelligence^ et sort pour attaquer l'amant
dans la rue. Sismoude profite de son absence , et fait mettre
une servante à sa place dans sou lit. Le mari rentre, bat cette
fille, croyant battre Sismonde,, lui coupe les cheveux, et va
chercher les parents de sa femme* Aussitôt celle-ci renvoie la
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SUR GEORGE DANDIN. 87
servante 9 et attend tranquillement son mari y qui revient très-
irritë : il est accompagne de la mère de Sismonde; et quel est
son étonnementy au moment où il croit pouvoir couvrir sa
femme de honte, de la tj^ouver avec ses cheveux et sans contu-
sion! Elle Taccuse hardiment d'être un. ivrogne , un libertin ,
et d'avoir y dans son^vresse, maltraite une autre femme : elle
ajoute qu'elle lui pardonne, et prie généreusement sa mère
d'avoir la même indulgence. La mère fait grand bruit*. ' .'«Par
cela croix de notre Seigneur^ s'ëcrie-t-elle , il est indigne de
« cette grâce i au contraire, il faudroit faire périr sous le bâton
ce cet animal ingrat et orgueilleux. Jamais il ne fut digne d'a-
ce voir une femme de ta naissance et bcUe comme toi. H
« pourroit se conduire ainsi, s'il favoit prise dans la lie du
ce peuple, etc.» Cette femme furieuse raconte aux frères de
Sismonde l'outrage qu'elle a reçu : ils maltraitent Arriguiîcio,
et lui font promettre de n'être plus jaloux.
Le dénoûment de George Dajïdin a de grands rapports
avec celui de la quatrième nouvelle de la même journée.
Ghita, femme de Tofano^ a un ^ amant : son mari, jaloux, la
surveille de très-près. Malheureusemetit pour lui, il a l'habi-
lude de s'enivrer à Tentrée de la nuit; et sa femme profite de
ce moment pour aller voir celui qu'elle aime. Cependant,
ayant conçu quelques soupçons, il se ménage, et feint un soir
d'être plus ivre que de coutume. Gl^ta sort; il ferme aussitôt
la porte, et se met à la fenêtre pour attendre son retour. Elle
revient , fait de vains efibrts pour entrer chez elle , et soo mari
' Alla ciFoce d*Iddio figliuola mia, cotesto non si vorrebbe toie^ anâ si
Torrebbe uœidere questo can Êutidioso e scoooscente cbe egli nonne fil
degno dliavere aua figliuola fatta corne se* tu. Fraie Lene tta, basterebbt
k'egli t*l:aresse ricolta del faDgo, etc.
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88 RÉFLEXIONS
lui parle ainsi : ' « Vous vous fatiguez inutilement , madame ;
(f vous ne pouvez rentrer. Retournez dans Pcndroit d'où vous
(( venez; et soyez sûre que je ne vous laisserai pas reparoîtrc
c( ici, avant qu'en présence de vos parents et des voisins, j'aie
« dévoilé vos actions, et que vous en ayez retiré la récom-
(( pense qu'elles méritent.» Ghita, absolument dan^ la même
situation qu'Angélique, conjure son mari de lui ouvrir, en lui
faisant les plus belles promesses : il est inflexible , comme
George Dandin. Enfin elle a recours aux menaces : « Si vous ne
« m'ouvrez pas^Jui dit-elle, je vous rendrai l'homme le plus
« malheureux qui existe. — Et que pouvez-vous me faire? ré-
<( pliquo-t-il. — Avant , poursuit-elle , de supporter la honte
c( dont vous voulez me couvrir , je me jetterai dans le puits
« qui est près d'ici. Quand on m'y trouvera morte, personne
« ne doutera que dans un moment d'ivresse vous ne m'y ayez
« jetée. Alors il faudra fuir, et perdre tout ce que vous avez,
« ou plutôt on fera tomber votre tête sur l'échafaud ; et vous
c( mériterez ce supplice, comme mon assassin. » Tofano, ne la
croyant pas capable de cette résolution , persiste dans son re-
K Donna, ta ti &tîclii in vano , percio che qua entro non potrai tu ter-
nare. Ya, toroati là dove infino adliora se' stata, et habbi par cerio che eu
non ci tornerai mai infino a tanto che io di questa cosa, in presenza de*
parenti tuoi e de' vicini te n'havro fatto quello honore che ti 9 conviene.
La donna. . , — Se tu non m'apri , io ti faro il più tristo hnom che viva. A
cm ToÊmo rispose. E che mi puoi tu &re? — îïmanzi ch'io vogUa soffifrire
la vergogna che tu mi vuoi fare ricerere a toito, io mi gilterô in quesito
pozzo, che qui è vicino, nel quale essendo poi trovata morta , niona per-
«ona sarà che creda che'altri che tu per ebhrezza mi v'habbia gittata, e
o ti converrà fiiggire e perder cio che tu hai e «sere in bando, o con-
verràche ti sia tagliata la testa siccome a micidial di me , che tu veramente
sarai stato. — Hor ecco 10 non posso più soffiire qnesto luo Êutidio. Dio il
li perdoni, etc.
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SUR GEORGE DANDIN. 89
fus. a Allons, dit-elle, je ne peux plus souffrir tant de mépris,
<t je prie Dieu qu'il tous pardonne ma mort. » A ces mots, elle
j3tle une très -grosse pierre dans le puits, en s'écriant :
<f O Dieu, pardonnez-moi. » Tofano, trompé par le bruit de
la pierre , croit que sa femme se noie ; i| sort pour aller à son
secours. Ghita rentre précipitamment , ferme la porte , se met
à la fenôtre, et fait mille reproches à son mari : elle le traiic
d'ivrogne et de libertin. Les voisins accourent; elle leurraconie
en pleurant que son mari passe les nuits à boire hors de sa
maison, et demande ce qu'on penseroit, si, comme lui, elle
étoit dans la rue à une pareille heure. Les parents de Ghiîa
arrivent; et le mari, battu, maltraite par eux , est oblige de
demander pardon à sa femme.
On voit que Molière a beaucoup profité de cette nouvelle
pour le dénoûment de George Dandiit. Il a même employé
presque tout le dialogue de Bocace. Il ne faut pas conclure
de ces emprunts qu'il ait eu moins de mérite que s'il eût in-
?euté le sujet et le dénoûment de la pièce. «Je prie les con-
te noisseurs, dit Riccoboni, en oubliant un instant George
aDANDiN pris de deux. contes de Bocace, de lire ces contes,
<( et de juger après s'il est aisé ou s'il est possible d'en faire
xc une comédie. Je suis sûr qu'ils diront que non. Si quelque
« bel esprit le trouve facile , je lui donnerai à choisir le conte
« qu*il voudra mettre sur le théâtre , et je gagerai d'avance
<( qu'il n'en viendra pas à bout. » Le génie de Molière se
montre principalement dans son aptitude à tirer parti de tous
les sujets,' à leur donner une forme dramatique, et un but
moral dont on ne les auroit pas crus susceptibles.
La relation ofHcielle de la fête qui eut lieu pour la paix
de 1 668 est placée à la fin de ce volume. On lira avec inté-
lit cotte relation, qui donne une idce de .'a magnificence de
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90 RÉFLEXIONS SDR GEORGE DANDDÎ.
Louis XIV. On 7 voit que la pièce de Molière en fut un des
principaux ornements : elle of&e en outre les intermèdes que
l'auteur avoit joints à sa comëdie> afin de rendre le spectacle
plus varie et plus agréable.
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MONSIEUR
DE POURCEAUGNAC,
COMÉDIE-BALLET
EN TROIS ACTES ET EN PROSE,
Représentée à Ghambord, le 6 octobre 1669; et à Paris, sur le
théAtru du Palais-Rojal , le 1 5 norembre de la même année.
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PERSONNAGES DE LA COMEDIE.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
ORONTE, père de Julie.
JULIE, mie d'Oronte.
ÊRASTE, amant de Julie.
NËRINE, femme d'intrigue, feinte Picarde.
LUCETTE, feinte Languedocienne.
SBRIGANI, Napolitain, homme d'intrigue.
PREMIER MÉDECIN.
SECOND MÊDECIJV.
UN APOTHICAIRE,
UN PAYSAN.
UNE PAYSANNE.
PREMIER SUISSE.
SECOND SUISSE.
UN EXEMPT.
DEUX ARCHERS.
PERSONNAGES DU BALLET.
UNE MUSICIENNE.
DEUX MUSICIENS.
TROUPE DE DANSEURS.
D2LX MAÎTRES A DANSER.
DEUX PAGES dansants.
QUATRE CURIEUX DE SPECTACLES dansants.
DEUX SUISSES dansants.
DEUX MÉDECINS GROTESQUES.
MATASSINS dansants.
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9Î PERSONNAGES.
DEUX AVOCATS chantants.
DEUX PROCUREURS dansants.
DEUX SERGENTS dansants.
TROUPE DE MASQUES.
UNE ÉGYPTIENNE chantante.
UN ÉGYPTIEN chanunt.
UN PANTALON chantant.
CHOEUR DE MASQUES chantants.
SAUVAGES dansants.
BISCAYENS dansants.
La icéne est à Paris.
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MONSIEUR
DE POURCEAUGNAC.
ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
ÉRASTE; UNE MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS,
CHAKTAHTS) PLUSIEURS AUTRES, totjakt des
rasTRUMENTs; TROUPE DE DANSEURS.
ÉRASTE^ aux musiciens et aux danseurs.
Suivez les ordres qne je vous ai donnés pour la sérénade.
Pour moi, je me retire, et ne veux point paroître ici.
SCÈNE IL
UNE MUSICIENNE; DEUX MUSICIENS, chantants;
PLUSIEURS AUTRES, jouant des instruments:
TROUPE DE DANSEURS.
(Cette sérénade est composée de chants, d'instruments, et de danses. Les
paroles qui s'j chantent ont rapport à la situation ou Êraste se trouve
ivec Julie , et expriment les sentiments de deux amants qui sont tra-
Tersés dans leur amour par le caprice de leurs parents. )
USE MUSICIESVE.
Répasds , charmante nuit, répands sur tous les jeux
De tes pavots la douce violence ,
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9« M. DE POURCEAUGNAC
Et ne laisse yeiller en ces aimables lieux
Que les cœurs que l'Amour soumet à sa puiisanoe^
Tes ombres et ton silence,
Plus beaux que le plus beau jour,
Offrent de doux mom«pts à soupirer d'amour.
PBEMISE MUftlCIEN.
•Que soupirer d'amour
Est une douce chose ,
Quand rien k nos yœux ne s'oppose !
A d'aimables penchants notre cœur nous dispose;
Mais on a des tjrans à qui l'on doit le jour.
Que soupirer d'amour
Est une douce chose ,
Quand rien à nos yœux ne s'oppose !
SECOND MUSICIES.
Tout ce qu'à nos yœux on oppose
Contre tin parfait amour ne gagne jamais rien :
Et pour yaincre toute chose
Il ne faut que s'aimer bien.
TOUS TBOIS ENSEMBLE.
Aimons-nous donc d'une ardeur étemelle ;
Les rigueurs des parents , la contrainte cruelle ^
L'absence ,' les trayaux , la fortune rebelle ,
Ne font que redoubler une amitié fidèle.
Aimons-nous donc d'une ardeur étemelle ;
Quand deux cœurs s'aiment bien»
Tout le reste n'est rien.
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
( Dansé 'de deux maîtres à danset. )
DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET,
( Danse de deux pages. }
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ACTE I, SCÈNE II. 97
TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET.
(Quatre curieax de spectacles » qui ont pris quei*elle pec'dant la danse des
deux pages y 4u>Mnt en èe batunt Tépëe à 4a main. )
QUATRIÈME EIïtRÊE DE BALLET.
(Deux Suisses séparent les quatre ôombatUnts, et, après les avoir mis
d'accord , dansent àrec eux.)
SCÈNE IIL
JULIE, ÈRA5TÉ, NÉRINE.
iuLifi.
Mon Dieul Éraste, gardons d'être surpris, ie tremble
qu'on ne nous voie ensemble; et tout seroit perdu, après
la défense que Vàn ài'a lâîté.
ERAST^.
Je regardé de tàu^ côtés, et je n'aperçois rieti.
JULIE, àNérine.
Aie aussi fœil au guet, Nériile; et prends bien garde
qu'il ne vieàne personne.
NÉRINE, se retirant clans le lond du théàti'e;
Reposez-Vous sUr mbi,' et dîtes hardinient ce que vous
avez à Vous dil'e.
ixjî.iEÎ.
Avez-vous imaginé pour notre affaire quelque chose
de fevorable? et croyez-vous, Éraste, pouvoir venir à
bout de détourner ce fâcheux mariage que mon père s est
mis en têtd?
ERASTE.
Au moins y travailtotis-nous forteihent; et déjà nous
MoLikRC. 5* ;7
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y8 M. DE POURCEAUGNAC-
avons préparé un bon nombre de batteries poti^ renverser
ce dessein ridicule.
• N £ RI N £ 9 accDuvant » Julit»
Par ma foi , voilà votre père*
JULIE.
Ah ! séparons-nous vite.
NÉRÎNE*
Non, non, non, ne bougez; je m^étoîs trompée.
JUtlE.
Mon Dieu! Nérine, que tu es sotte de nous donner de
ces frayeurs!
ÉRASTE.
Ouij belle Julie, nous avons à-essé pour cela quantité
de machines; et nous ne feignons point de mettre tout en
usage, sur la permission que vous m'avez donnée. Ne
nous demandez point tous les ressorts que nous ferons
jouer, vous en aurez le divertissement; et, comme aux
comédies, il est bon de vous laisser le plaisir de la surprise,
et de ne vous avertir point de tout ce qu'on vous fera voir :
c'est assez de vous dire que nous. avons en main divers
stratagèmes tout prêts à produire dans Foccasion, et que
l'ingénieuse Nérine et l'adroit Sbrigani entreprennent
l'afiaire.
KÉRINÊ»
Assurément. Votre père se moque-t-îl, de vouloir vous
auger ' de son avocat de Limoges , nionsieur de Pourcéau-
* Jnger, pour» ckarjgerj embarrasser^
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ACTE îj SCÈNE lIL 99
gnac j qu'il n'a vu de sa vie , et qui vient par le côcké vous
enlever j à notre barbe? Fàut-il cjue trois ou quatre mille
éôus de plusj sur la parole dé vôtre oncle ^ lui faésent
réjeter un amant qui vous agrée? et une personne comme
vous est-elîe faite pour un Limôsin? S'il a envie de se ma-
rier, que ûe prend-il une Lîmosine, et ne laissé-t-il en
repos les chrétieùs? Le seul nom d# monsieur de Pbur-
ceaugnac m'a misé dans une col^e efitoyable. J'enrage de
monsieui' de PoiirceaugnaCi Quand il n'y àuroit que ce
nom-là^ moiisîeur de Pourceaugnac> jy brûlerai mes
livres, ou je romprai ce mariage, et vous ne iseréz point
madame de Pourceaugnac. Pourceattgnac ! (îela se peut-il
souffrir? Non, Pourceaugnac est une cbo^e que je ne sau-
rois Supporter; et nous lui jouerons tant de piècei^, nous
lui ferons tatit de niches sur niches , que nous renvoierotis
à Limoges monsieur de Pôurceaùgnaiî.
ÉRASTE.
Voici notre iubtil Napolitain j qui nbus dira des nou-
velles*
Sgèn.è ÎY.
jtjlïej éraste, sbrigani, nerinè
SBRIGAKt.
MoN^lÉtJil^ Votre tomme arrivé. Je l'ai Vu à trois lieues
dlcï, où a couché le coche; ét^j dans la cuisiné , o^iilest
descendu pour déjeuner, je l'ai étudié Utlé bonne grosse
demUieure , et je le sais déjà car cœuïi I*our sa figure , je
ne veux point vous en parler; vous verrez de quel air la
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100 M» DE POORCEAUGNAC.
nature Fa dessiné ^ et si rajustement qui l'accompagne y
répond comme il faut : mais pour son esprit, je vous aver-
tis par avance qu'il est des plus épais qui se fassent;^ que
nous trouvons en lui une matière fout-à-fait disposée pour
ce que nous voulons , et qu'il est homme enfin à donner
dans tous les panneaux * qu'on lui présentera.
^ ÉRASTE.
Nous dis-tu vrai?
sbrigànL
Oui 5 si je me connois en gens.
NÉRINE.
Madame, voilà un illustre. Votre affaire nepouvoît étr«
mise en de meilleures mains, et c'est le héros de notre
siècle pour les exploits dont il s'agit ; un homme qui vingt
fois en sa vie, pour servir ses amis, a généreusement
affronté les galères; qui, au péril de ses bras et de ses
épaules, sait mettre noblement à Sn les aventures les plus
difficiles , et qui , tel que vous le voyez , est exilé de son
pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a
généreusement entreprises.
SBRIGANI.
Je suis con^ des louanges dont vous m'honorez 5 et jd
pourrois vous en donner avec plus de justice sur les mer-
veilles de votre vie, et principalement sur la gloire que
vous acquiteâr, lorsqu'avec tant d'hoiinêteté votïs pipâtes
au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur* étranger
' Donner dans les panneaua:^ expression proverbiale tirée de la
ohassci On tend des panneaux ou lacets aux lapins , etc»
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ACTE I, SCÈNE IV. loi
que Ton mena^ chez vous; lorsque vous fites galamment
ce &UX contrat qui ruina toute une famille ; loi*squ^avec
tant de grandeur d'âme vous sûtes nier le dépôt qu'on
vous avoit confié, et que si généreusement on vous vit
prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnes
qui ne Favoient pas mérité.
Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu'on en
parle ; et vos éloges me font rougir.
SBRIGANI.
Je veux bien épargner votre modestie; laissons cela;
et , pour commencer notre afikire , allons vite joindre
notre provincial, tandis que de votre côté vous nous
tiendrez prêts au besoin les autyes acteurs de la comédie.
ÉRASTE.
Au moins j madame, souvenez-vous de votre rôle; et,
pour naieux couvrir notre jeu , feignez , comme on vous a
dit, d'être la plus contante du monde des résolutions de
votre père.
JULIE.
SU ne tient qu'à cela , les choses iront à merveille.
ÉRASTE.
Mais, belle Julie, si toutes nos machines venoient à ne
pas réussir?
JULIE.
Je déclarerai à mon père mes véritables sentiments.
ÉRASTE.
El si contre vos sentiments il s'obstinoit i son dessein?
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iQ2^ M, DE pourcï;augp^ac.
Je le menacerois de me jeter dans un cquyeiit,
KKASTE,
Mais si malgré touj cela il voflloif yP^. fo^Cei^ ^ ^
mariage?
JULIE.
Que VQ^lez-vous <jue je vous dise?
Ce (jue je veux que vous me disiez \
^UL|E,
Qui.
Çc qu'on dit quand on ^ime bieàiy
JULIE,
Mais quoi?
iRAST^.
Que rien ne pourra vous contraindrp, et que, malgré
tous les efforts d W père , vous me promette? d'êtye à qioi,
JU^IE,
Mon Dieu! Érî^çte, contentez^yous de ce que je feis
maintenant, et n'allez point tenter sur l'avenir les résolu^
tjons de mon cœu?; n^ fatiguez point n^on devoir pa^- les
propositions d'une fâcheuse ei^trémité dont peut-être
p'auroDÇ-nous pas besoin; et, sll y faut venir, sQufBrez
^i; mc^ins que fy 3ois entraînée par la suite des choses.
ÉRASTE.
Hé bien!...
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ACTE I, SCÈNE IV. ip3
SBRIGAiri.
Ma foi , voici notre homme ;%ongeoii$ à noii5.
NÉRINB* •
Ab ! comme U est bâti I
^ SCÈNE V,
M. DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI.
H. DE POURGEAUGlTi.Cp se retournant du côté doù ii est
venu , et parlant à des gens qui le suivent.
Hé bien? quoi? qu est-ce? qu'y a-t-il? Au diantre
soient la sotte ville et les sottes gens qui y sont! Ne pou-
voir faire un pas sans trouver des nigauds qui vous re-
gardent et se mettent i rireî Hél messieurs les badauds,
faites vos affaires, et laissez passer les personnes sans leur
rire au nez. Je me donne au diable , si je ne baille un coup
de poing au premier que je verrai rire.
s B R { 6 AK I , parlant ûux nêmeB peivionnes.
Qu'est-ce que c'est, messieurs? que vewl <ttrc cela? A
qui en avez-vous? Faut^ii é^ moquer ainsi des honnêtes
étrangers qui arrivent ici?
M. DE PdUR6JI4rGNAG.
Voilà un homme raisonnable, celiri-là.
sBri^aA.
Quel procédé «st le vôtrci Et «p'avez-^ous à rire ?
M, DE PeURGEAVONAa
Fort bien.
SBRIGÀiri.
Monsieur a-t-5! quelque d|o«e de jrutcttle en a^?
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io4 M. DE POURCEAUGNAC.
M. D£ POURGEAUGITAC.
Oui?.., •
SBEI^Airi.
Est-il autrement que les autres?
M. DE P0URCE4U69AC,
Suis-je tortu ou bossu?
ÇBRIGAITI,
Apprenez à connoître les gens.
M. DE POURCBÂirONACf
Qest bien dit.
SBRIGANI.
Monsieur est d^mie mine à respecter.
il. DE rOURCÇAUGICAC.
Çelfi $st vrai.
SBI^IGANI,
Personne de condition .
M. DE POURGEAUGITAC,
Oui, gentilhomme limosin.
SBRIGAIfl.
Homme d esprit.
M. DE BOTJBÇEAUGNAC,
Qui a étudié en droit.
S^IGANI.
n youi Êdt trop d'honneur de venir dans votre ville.
M. DE POURCEAUGNAC.
Çans doute.
SBRIGANI.
Monsieur n'est point une personne à faire rire.
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ACTE I, SCÈN-E V. io5
M. DE POURCEAtJGNAC,
AssuriSment.
SBRIGAKI.
El quiconque rira dç lui aura afiaim à moi,
M. DE POURCEAUGNAC, à Sbrigani.
Monsieur, je vous suis infiniment obligé.
SBRI6ANI.
Je suis fâché ^ monsieur, de voir recevoir de la sorte
une per3onne comme vous, et je vous demande pardon
pour la ville.
M. DE P0VRCEAU6ICAC
Je sub votre serviteur.
/■.-..■
8BRI6ANI.
Je yous ai vu ce matin, monsieur, avec le coche, lors-
que yous avez déjeuné; et la grâce avec laquelle vous
mangiez yotre pain ip'a ^it naître d'abord de Famitié pour
vous : et comme je sais que vous n'êtes jamais vepu ein ce
pays, et que vous y été? tout neuf, je suis bien aise de
vous avoir trouvé pour vous offrir mon service à cçtte ar-
rivée, et vous aide^;* à yous çopduire parmi ce peuple , qui
n'a pas parfois pour les honnêtes gens toute la considéra-
tion qu'il &udroit.
M. DE POURCEAUGNAC.
C^est trop de grâce que vous pie Êtites.
SBRIGANI.
Je vous Fai déjà dit ; du moment que je vous ai vu , je
me suis senti pour vous de Tinclination.
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loâ M, DE POURCEAUGNAC
M, DE POU^CEÀVGIV^G^
Je VOUS suis obligé,
BBKlGAVh
Votre phywonomie m'a plu,
M, DE POURCEAVGVA<:,
Ce m'est beaucoup d^honneur.
SBEIGAiri.
J'y ai vu quelcjue chose d'honnête. . ,
M, DE POURCEAVGNAC,
Je suis votre serviteur.
jgBRIGANI, ^
Quelque chose d'aimable. . .
¥. PÇ POURCEAUGIfAC,
Ah! ah!
SBRIGANI,
Degracieuj(.,.
M, P« POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De doux. . ,
M, DE POURCEAUGKAC^
Ah! ah!
SBRIGANI,
De majestueux. . ,
If. DE POURCBAUOÎCAIU
Ah! ah!
6Bmi«Airi.
De franc. . .
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ACTP I, SCÈNE V, 107
AhUh!
Et4p<3prdial, ^
Abjahî
SBRIOAiri,
Je vous assure que je suis tout 4 YQ^t
M. DB PeVRGEATJGKAqi
Jç YQus aj beaucoup 4'obUgatiQU,
SBRTGAiri.
C'est du fbud du cœur que je parle.
¥t Dp PQUHCE4UGKAG,
Je le crqis,
SBRIOANI,
Si j ayois rhonneurd'étfe copnu devoirs, voua sauriez
que je suis un homme tont-&-fait sincère, . ,
M, PB PpIJRÇEAVGI^AÇi
Je n'en doute poînt.
E!nnen)i de la fourherie, , ,
M. DE POXJRClEAVGNAq^
J'en mis persuadé,
SBRIGÀiri.
Et c;.uî n'est pas capable de déguiser ses sentiments,
Vous regardez mon habit, qui n'est pas fait comme los
autres : mais je suis originaire de Naples, à votre service,
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io8 M. DE PODRCEAUGNAC,
cl j'ai voulu conservor un peu la manière de sliabîUer et
la sincérité 4e mon pays.
M. DE POURCEAUGNAC.
Ce^ fort bien fait. Pour moi, j^ai yoi^u me mettre à la
mode de la cour pour la campagne.
SBRIGANI.
Ma foi, cela vous va mieux qu'à tous nos courtisans.
M. DE BOURCEAU6NAC.
C'est ce que n^'£^ dit mon tailleur. Lliabit est propre et
riche, et il fera du bruit ici.
SBRIGANI.
Sans doute. N'ire;z^vous pas au Louvre?
M. DE POURCEAUGNAC,
n faudra bien aller faire ma cour.
SBRIGANI.
Le roi ser^ ravi de vous voir.
M. DE POURCEAUGNAC.
Je le crois.
SBRIGANI.
Avcz-vous arrêté un loffîs?
b'*
I
M. DE POURCEAUGNAC.
Non^ j'allois en chercher un.
SBRIGANI.
Je serai bien aise d'être avec vous pour cela , et je con-
nois tout ce pays-ci.
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ACTE I, SCÈNE VI. 109
SCÈNE VL
ÉRASTE, M. DÉ POtRCEAUÛNAC, S^RIGANL
ÉRASTE.
AhI qu'est-ce cieciîque vois-jé? Quelle heureuse ren-
contre! Monsieur de Pourceaugnacl Que je suis ravi de
vous voir! Comment ! il semble que Totis ayez peine à me
reconneître!
M. DE POURGEAUOKAO.
Monsieur 9 je suis votre serviteur.
ÉRASTE.
Est-il possible que cinq où six atinées in^^nt àté de
votre mémoire, et que vous ne reconnoissiez pas le
meilleur ami de toute k Ëunille des Pèurceaugiiacs!
H. DE, POURCEAUGNAC.
Pardônnez-moi. ( bas , à Sbrigaj|i. ) Ma foi j je ne sais qui
il est4
^RAâTS.
n n'y a pas un Pourceaugnac à Limoges que je ne con-
noisse, depuis le plus grand jusqu'au plus petite je ne finé-
quentois qu'eux dans le temps que j'y élob, et j'avois
l'honneur de vous voir presque tous les jours.
M. DE POURCEAU6NAC4
C est moi qui lai reçu, monsieui^<
ÉRASTE»
Vous tie vous remettez point mon visage?
M. DE POURGEAUONAC.
Si fait, (à ^rigani.) Je ne le connoiâ point.
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no M. DE POUÏlCBAUGNAa
Vous tie vous ressouvenez paâ que j'ai eu le bonheur
(ie boire avec vous je ne sais combien de fois?
il. U£ POUHCEAUGNAG.
Ë»msât^môié (à Sbrigam.) Je Be sais ce (px^ cWsft*:
éltASTE.
Coiutnént a]pjpeioz*yôuS ce toîteUr â» LimDg^fr ijui lait
si bonne chère?
04 BB f dtJRCBÀVdlfiLCi
Petit4ean?
litJLBTBi
Le imii. Neilâ âllidos le pkis èenùfem &AÈéiaùAe chez
lut soUs réjouin Commdul est-ce ^e rots nommei à
Limdge» ce Iktt ùk Ton se pr<>inène ?
Ui DE POUECB'AU.éKAfii
L« Cimetière deâ arabes?.
ÉRASiB.
«Justement. C'est où- je. passbis de A doUces beUrés â
jouL^ de vdtre agréable cbnvenatiom Vous ne tous re-
mettez pas tbut cela?
JH. DB t»0XJR<3£AUaNA0«
Ëicusez-moi, je ine lé mmefts (k Sb^ni.) Diable effl^
porte si je m'en souyienst
SBRlGANIy bas, 2i Bf. de Pcittrdea4ignâ<}.
Il y a cent choses comUie cela qui passent de la téte^
ÉRASTBi
Embraiteèz*ffldi donCj je' vous priej et resserrons les
nœuds de nùtr^ ancienne amitiéi
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4lCTB I, SCÈNE VI. III
Sfi&IGANIj àfif« de Poareeai^aCk
Voilà un homme qtii vous aime fcHrt»
iRASTEk
Ûiteâ-mot un peu des nouyelles cb tottte la parente.
Comment se porte monsieur yotrci ^. IL *« ^i ^ si hon-
nête homme?
M. DÉ POTJAeitAU(ïKAG^
Mon frère le consul?.
iRASTlt*
Ouï»
iL Dit PdVACBAlFIȣfA<}.
11 se porte le mieux du monde.
ÉltASTfc.
Certes j fen suis ravi. Et celui qui èâl de Si bonne hu»-
meur ? là». « . moûsieilr votre* * •
M» DÉ POURGSAUdNACSk
Mon cousin FasiSeSseiff?
liRASTlE.
Justement»
M» DE PÔURCfiAUGlTAt.
Toujours gai et gaillard»
ÉRAStÊ.
Ma foi) j'eiji ai beaucoup de joié^ Et mônsiettr Votid
oncle j le**.?
M. D£ POlTRdËAU&KAG.
Je n^ai point dWde.
Vous ayiez pourtant en ce temps-là. • «
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112 M. DE POORCEAUGNAC.
M. DE fOURCEAUaKAC.
Non y rien qu'une tante.
ÉaASTl^.
C'est ce que je Toulois dire ; madame rotre tante ^ com<*
ment se porte-t-elle?
M. DE POURCEAÙGIfACi
Elle est morte depub six mois;
ÉRASTE.
Hélâs! la pauvre fenmiel Elle étoit si bontie personne!
M. DE POURCEAVGNAC.
Nbiîs avons aussi mon neveu le chanoine^ qui a pensé
mourir de la petite vérole.
ERASTE.
Quel dommage c auroit été !
M. DE POURGEAUGN'AGi
Lé connoissez-vous aussi?
ÉRASTB.
Vraîiment si je le connoisl Un grand garçon bien fait.
M. DE POURGEAUGNAC.
Pa^ des plus grands^
^RASTEi
Non, mais de taille bien prise.
H. DE POURCEAVGNAC^
Hél oui.
'ÉRASTEi
Qui est votre neveu. . .
M. DE POTJRCBAUGNAC.
Oui.
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ACTE I, SCÈNE VI. ii3
ÉRASTE.
Fils de votre frère ou de votre sœur. . .
M. DB POtRCEAUGNAC.
Justement.
ÉRASTE.
Chanoine de Téglise de. . . Comment Tappelez-vous?
M. DE POURCEAUGNAC.
De Saint-Etienne.
iRASTE.
Le voilà -, je ne connois autre.
M. DE POURCEAVGNAC) à Sbrigani.
Il dit toute la parenté,
SBRIGANI.
n vous connoît plus que vous ne croyez.
M. DE POURCEAUGNAC.
A ce que je vois, vous avez demeuré long-temps dans
notre ville?
ERASTE.
Deux ans entiers.
M. DE POURCEAUGNAC.
Vous étiez donc là quand mon cousin Télu fit tenir son
enfant à monsieur notre gouverneur?
ÉRASTE.
Vraiment oui , j'y fus convié des premiers.
M. DE POURCBAUGICAC.
Cela fut galant.
ÉRASTE.
Très-galant.
MoLikEX. $•
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ii4 M. DE POURCEAUGNAC.
M. DE POUKr.EAUGVAC.
C'étoit un repas bien troussé.
ÉRASTE.
Sans doute.
M. DE POURCEAUGNAC.
Vous Vîtes donc aussi la querelle que feus avec ce gen-
tilhomme périgordin?
ÉRASTE.
Oui.
M. DE POURCEAUGNAC.
Parbleu! il trouva à qui parler.
iRASTE.
Ahlah!
M. DE POURCEAUGNAC.
Il me donna un soufflet ; mais je lui dis bien son fait.
ÉRASTE.
Assurément. Au reste, je ne prétends pas que vous
preniez d^autre logis que le mien.
M. DE POURCEAUGNAC.
Je n'ai garde de. . .
ERASTE.
Vous moquez-vous? Je ne soul&irai point du tout quf
mon meilleur aôû soit autre part que dans ma maison.
M. DE POURCEAUGNAC.
Ce seroit vous. . .
ERASTE.
Non; le diable m'emporte ! vous logerez chsz moi. '
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ACTE I, SCENE VI. nô
SBAf GANI , à M. de Ponroeaugnac.
Puisqu'il le yeut obstinément , je vous conseille d'ac-
cepter Tolfre.
ÉRASTE.
Oh sont vos bardes?
H* DB POURCEAUGNAC.
Je les ai laissées arec mon valet où je suis descendu.
ÏRASTE.
Envoyons-les quérir par quelqu'un.
M. DE POURCEAUGNAC.
Non, je lui ai défendu de bouger, à moins que fy fiissc
moi-même , de peur de quelque fourberie.
SBRIGANI.
C'est prudemment avisé,
M. DE POURGEAUGNAC.
Ce pays-ci est un peu sujet à caution.
^RASTE.
On voit les gens d'esprit en tout.
SBRIGANI.
Je vais accompagner monsietir, et le ramènerai où
vous voudrez,
BRASTE.
Oui. Je serai bien aise de donner quelques ordres, et
vous n'avez qu à re^'enir à cette maison-U.
SBRIGANI.
Nous sommes â vous tout à l'heure.
ÉRASTE, àM. dePomceftuÇBae, .
Je VOUS attends avec impatience.
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ii6 M. DE POURCEAUGNAC
H. DB POURCEAUGNAC, à Sbrigani.
Voilà une coDnoissance oh je ne m'attendois point.
SBRIGANI.
Il a la mine d*étre honnête homme.
ÉRASTE, seul.
Ma foi, monsienr de Pourceaugnac, nous vous en don-
nerons de toutes les façons : les choses sont préparées, et
je n'ai qu'à frapper. Holà!
SCÈNE VIL
UN APOTHICAIRE, ÉRASTE.
ÉRASTE.
Je crois , monsieur, que vous êtes le médecin à qui Ton
est venu parler de ma part?
l'apothicaire.
Non , monsieur, ce n'est pas moi qui suis le médecin ; à
moi n'appartient pas cet honneur; et je ne suis qu^apothi-
caire, apothicaire indigne, pour vous servir.
ÉRASTE.
Et monsieur le médecin est-il à la maison?
l'apothicaire.
Oui. U est là embarrassé à expédier quelques malades,
et je vais lui dire que vous êtes ici.
ÉRASTE.
Non , ne bougez ; j attendrai qu'il ait fait. C'est pour lui
mettre entre les mains certain parent que nous avons ^
dont on lui a parlé, et qui se trouve attaqué de quelque
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ACTE I, SCÈNE VIL 117
folie que nous serions bien aises quli pût guérir ayant que
de le marier.
L^APOTHIGAIRE.
Je sab ce que c'est , je sais ce que c est, et j'étois ayec
lui quand on lui a parlé de cette affaire. Ma foi, ma foi,
TOUS ne pouviez pas vous adresser S uu médecin plus ha-
bile; c^est un homme qui sait la médecine à fond, comme
je sais ma croix de par Dieu, et qui, quand on devroit
creyer , ne démordroit pas d'un iota des règles des anciens.
Oui , il suit toujours le grand chemin , le grand chemin , et
ne va pas chercher midi à quatorze heures; et, pour tout
lor du monde, il ne voudroit pas avoir guéri une personne
avec d'autres remèdes que ceux que la faculté permet.
ERASTE.
Il fait fort bien. Un malade ne doit point vouloir gué-
rir , que la ÊLCulté n'y consente.
l'apothicaire.
Ce n est pas parce que nous sommes grands amis que
j'en parle ; mais il y a plaisir d'être son malade : et j aime-
rois mieux mourir de ses remèdes que de guérir de ceux
d'un autre; car, quoi qu'il puisse arriver, on est assuré
que les choses sont toujours dans l'ordre; et quand on
meurt sous sa conduite , vos héritiers n'ont rien à vous re*
procher.
iRASTE.
C est une grande consolation pour un défunt.
l'apothicaire.
Assurément On est bien aise au moins d'être mort mé-
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ci3 M. DE PODRCEAUGNAC.
thodiquement. Au reste, il n'est pas de ces médecins qui
marchandent les maladies : c'est un homme expéditif , ex-
pédîtif, gui aime à dépêcher ses malades; et quand on a
à mourir, cela se fait avec lui le plus vite du monde.
En eâèt, il n*est ifen tel que de sortir promptement
daffaire.
l'apothicaire.
Cela est vrai. A quoi bon tant barguigner , ' et tant
tourner autour du pot ? Il feut savoir vitement le court ou
le long d'unie maladie.
^RASTE.
Vous avez raison.
l'apothicaire.
Voilà déjà trois de mes enfants dont il ma fait Thon-
neur de conduire la maladie, qui sont morts en moins de
quatre jours, et qui, entre les mains d'un autre, auroient
langui plus de trois mois.
ÉRASTE.
Il est bon d'avoir des amis comme cela,
l'apothicaire.
Sans doute. Il ne me reste plus que deux enfants dont
il prend soin comme des siens; il les traite et gouverne à
sa fantaisie, sans que je me môle de rien; et le plus sou-
' Barguigner vient de bàrcanîare, qu'on trouve dans les cap-
tulaires de Charles-le-Chauve. On en a fait bargagner, puis bar-
guigner. Ce mot, <}ui ne s'emploie plus, signifioit marchander; au
figuré , késUer,
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ACTE I, SCÈNE Vil. ,19
vent, quand je reviens de la ville, je suis tout étonné que
}c les troave saignés ou purgés par son ordre.
ÉRASTS.
Voilà des soins fort obligeants. «
l'apothicaire.
Le voici , le voici , le voici qui vient»
SCÈNE VIIL
ÉRASTE, PREMIER MÉDECIN, L'APOTfflCAlRE,
UN PAYSAN, UNE PAYSANNE.
LE PAYSAN, au médecin.
Monsieur, il n'en peut plus; et il dit qu'U sent daii5
la tête les plus grandes douleurs du monde.
premier J*IÉD£CIN.
Le malade est un sot; d autant plus que, dans la ma-
ladie dont il est attaqué, ce n'est pas la tête , selon Galien,
mais la rate, qui lui doit faire maL
le paysan.
Quoi que c'en soit, monsieur, il a toujours avec cela
son cours de ventre depuis six mois.
PREMIER MÉBECIN.
Bon , c est signe que le dedans se dégage. Je Tirai visiter
dans deux ou trois jours : mais s'il mouroit avant ce temp-
le, ne manquez pas de m en donner avis, car il n'est pas
ie la civilité qu'un médecin visite un mort.
LA PAYSANNE, au médecin.
Mon pire, monsieur, est toujours malade de plus en
plus.
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lao M. DE ^OURCEAUGNAC.
PREMIER MÉDECIN.
Ce n^est pas ma faule. Je lui donne des remèdes, que
ne guérit-il? Combien a-^-il été saigné de fois ?
LA PAYSANNE.
Quinze, monsieur, depuis vingt jours.
PREMIER MEDECIN.
Quinze fois saigné?
LA PAYSANNE.
Oui.
PREMIER MÉDECIN.
Et il ne guérit point?
tA PAYSANNE.
Non ^monsieur.
PREMIER MÉDECIN.
C'est signe <p.e la maladie n'est pas dans le sang. Nous
le ferons purger -autant de fois, pour voir si elle n'est pas
dans les humeurs; et, si rien ne nous réussit, nous l'en-
voierons ans bains»
l'apothicaire.
Voilà lef fin cela , voilà le fin de la médecine.
SCÈNE IX.
ÉRASTE^ PREMIER MÉDECIN, L'APOTfflCAlRE.
É-R A STE) Au médecin.
C'est moi^ monsieur, qui vous ai envoyé parler ces
jours passés pour un parent un peu troublé d esprit que
je veux vous donner chez vous, afin de le guérir avec
plus de commodité, et qu^il soit vu de moius de monde.
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ACTE I, SCÈNE IX, lai
PREMIER MEDECIir.
Oui, monsieur; j'ai déjà disposé tout, et promets d'en
avoir tous les soins imaginables.
ERASTE.
Le voici.
PREMIER MÉDECIN.
La conjoncture est tout-à-fait heureuse, et j^ai ici un
anciea de mes amis avec le({uel je serai bien aise de con-
sulter sa maladie.
SCÈNE X.
M, DE PODRCEAUGNAC, ÉRASTE, PREMIER
MÉDECIN, L'APOTHICAIRE.
ÉRASTE, à M. de Pourceaugnae.
Une petite affaire m^est survenue , qui m'oblige à vous
quitter; (montrant le médecin) mais voilà uue personne
entre les mains dé qui je vous laisse, qui aura soin pour
moi de vous traiter du mieux qu'il lui sera possible.
PREMIER MÉDECIN.
Le devoir de ma profession m'y oblige, et c'est assez
que vous me chargiez de ce soin.
M. DE POURCEAUGNÀC,kpaTt.
C'est son maitre-dliôtel, sans doute; et il &ut que ce
soit un homnie de qualité.
PREMIER MÉDECIN, à Éraste.
Oui , je vous assure que je traiterai monsieur méthodi-
quement^ et dans toutes les régularités de notre art
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laa M. DE PO L RCEAtTGNA C.
M. DE POURCEAUGICAG.
Mon Dieu ! il ne &ut point tant de cérémonies ; et je ne
viens pas ici pour incommoder*
PREMIER MEDECIN.
Un tel emploi ne me donne que de la joie.
ERASTE^au médecin.
Voilà toujours dix pîstoles d'avance, en attendant ce
que j'ai promis.
M. DE POURCEAUGKAC.
Non, s'il vous plaît, je n'entends pas que vous fassiez
de dépnse, et que tou5 envoyiez rien acheter pour moi.
ÉRASTE.*
Mon Dieu! laissez fairç^ ce n'est pas pour ce que vous
pensez.
M. Dï POURCEAUGNAC.
Je vous demande de ne me traiter qu'en ami.
ÉRASTE.
C'est ce qoe je veux faire. ( bas , au médecin. ) Je vous re-
commande surtout de ne le point laisser sortir de vos
mains; car parfois il veut s'échapper.
PREMIER MEDECIN.
Ne vous mettez pas eiLpeine.
ÉRASTE, à M. de Pourceaugnac.
Je VOUS prie de m'^jxcuser de Fincivilité que je com-
mets.
M, DB POURCEAUGNAC.
Vous VOUS moquez 9 et c'est trop de grâce que vous me
faites.
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ACTE I, SCÈNE Xi ja3
SCÈNE XL
M. DE POURCEADGNAC, PREMIER MÉDECIN,
SECOND MÉDECIN, L'APOTfflCAIRE.
PREMIER MÉDECIN.
Ce m'est beaucoup dliODneur , monsieur, d*étre choisi
pour vous rendre service.
M. DE POTJRCEAUGNAC.
Je suis votre serviteur.
PREMIER MÉDECIIf.
Voici un habile homme, mon confrère, avec lequel je
vais consulter la manière dont nous vous traiterons.
M. DE POURCEAUONAC.
Il ne feut point tant de façons, vous dis- je; je suis
homme à me contenter de l'ordinaire.
PREMIER MJ^D^CIN.
Allons, des sièges.
( Des laquais entrent et donnent des sièges. )
M. DE P0URCEAUGI7AC, àpart.
Voilà, pour un jeune homme, des domestiques bien
lugubres.
PREMIER MÉDECIN.
AUons, monsieur; prenez votre place, monsieur.
( Les deux médecins font asseoir M. de Pouicca;îgnac entre
eax denx. '^
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if4 M, DE POURCEAUGNAC
M. DE POURCEAUGNAC, fl'asieyaat.
Votre très-humble valet.
( Les deux médecins lui prenant chacun une main pour lui
tâter le pouls.)
Que veut dire cela?
PREMIER MEDECIN.
Mangez-vous bien , monsieur?
M. DE POURCEAUGNAC.
Oui 9 et bois encore mieux.
PREMIER MÉDECIN,
Tant pis. Cette grande appétition du froid et de Thu-
mide est une indication de la chaleur et sécheresse qui est
au-dedans. Dormez-vous fort?
M. DE POURCEAUGNAC.
Oui, quand j^ai bien soupe.
PREMIER MÉDECIN.-
Faites-vous des songes?
M. PE POURCEAUGNAC
Quelquefois.
PREMIER MÉDECIN.
De quelle nature sont-ils?
M. DE POURCEAUGNAC.
De la nature des songes. Quelle diable de conversation
est-ce là?
PREMIER MEDECIN.
Vos déjections ; comment sont-elles?
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ACTE I, SCÈNE XL t%S
M. DE P0URCEAU6NAC.
Ma foi, je ne comprends rien à toutes ces questions :
et je yeux plutôt boire un coup.
PREMIER MÉDECIN.
Un peu de patience : nous allons raisonner sur votio
affaire devant vous ; et nous le ferons en françois pour être
[dus intelligibles.
M. DE P0URCEAU6NAC.
Quel grand raisonnement &ut-il pour manger un mor-
ceau?.
PREMIER MÉDECIir.
Comme ainsi soit qu on ne puisse guérir une maladie
quon ne la çonnoisse parfaiteinent, et qu'on ne la puisse
parÊiitement counoître sans en bien établir l'idée particu-
lière et la véritable espèce par ses signes diagnostiques et
progiiostiqifes,vous me permettrez , monsieur notre an-
cien , d^'entrer en considération de la maladie dont il
s agit, avant que de toucher à la thérapeutique, et aux
remèdes qu'il nous conviendra faire pour la parfaite cura-
tion dlcelle. Je dis donc, monsieur, avec votre permis-
sion, que notre malade ici présent est malheureusement
attaqué, affecté, possédé, travaillé de cette sorte de folie
que nous nommons fort bien mélancolie hypocondriaque ;
espèce de folie très-fâcheuse, et qui ne demande pas moins
quW Esculape comme vous, consommé dans notre art;
vous^dis-je, qui avez blanchi, comme on dit, sous le har-
noîs, et auquel il en a tant passé par les mains de toutes
1a5 £iço]is.~Je rappelle mélancolie hypocondriaque, pour
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laS M. DE POURCEAUGNAC.
la distinguer des deax autres ; car le célèbre Galien établit
doctement, à son ordinaire, trois espèces de cette maladie
que nous nommons mélancolie, ainsi appelée non-seule-
ment par les Latins, mais encore par les Grecs; ce qui est
bien à remarquer pour notre chaire : la première, qui
Tient du propre vice du cerveau; la seconde , qui vient de
tout le sang fait et rendu atrabilaire ; la troisième , appelée
hypocondriaque, qui est la nôtre, laquelle procède du
vice de quelque jftirtie du bas-ventre, et de !a région in-
férieure , mais particulièrement de la rate , dont la cbaleuf
et l'inflammation portent au cerveau de notre malade
beaucoup de fuligines épaisses et crasses, dont la vapeur
noire et maligne cause dépravation aux fonctions de la
faculté princesse, et fait la maladie dont, par notre rai-
sonnement, il est manifestement atteint et convaincu.
Qu'ainsi ne soit : pour diagnostique incontestable de ce
que je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux
que vous voyez , cette tristesse accompagnée de crainte et
de défiance , signes pathognomonîques et individuels de
cette maladie, si bien marqués chez le divin vieillard
Ètippocrate; cette physionomie , ces yeux rouges et ha-
gards, cette grande barbe, cette habitude du corps menue,
grêle, noite, et velue; lesquels' signes le dénotent très-af-
fecté de cette maladie , procédante du vice des hypocondres ;
laquelle maladie , par laps de temps naturalisée , ehvîeillie ,
habituée , et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pour-
loit bien dégénérer .ou en manie, ou en phthisîe , ou en
apople3[:ie , ou même en fine plirénésie et fureur. Tcmt ceci
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ACTE I, SCÈNE XL raj
soj^posé^ {mkc(u'tine maladie bien connue est à demi
guérie, car ignoti nidla est curatio morbî, il ne vous sera
pas difficile de convenir des remèdes que nous devons
âdre à monsieur. Premièrement , pour remédier à cette
pléthore obturante, et à cette cacocbymie luxuriante par
tout le corps, je suis d'avis qu'il soit phlëbotomisé Jiibéra-
lemcnt, c'est-à-dire que les saignées soient j&équentes et
plantureuses, en premier lieu de la basilique, puis de la
céphalique , et même , si le mal ^est opiniâtre , d^ hii ouvrir
la veine du front, et que l'puvertiu'e soit large, afin que
le gros sang puisse sortir, et en même temps de le purger ,
désopiler, et évacuer par purgatife propres et convenables,
c'est-à-dire par cholagogues, mélanagogues, ef cmtera :
et comme la véritable source de tout le mal est , ou une
humeur crasse et féculente, ou une vapeur noire et gros-
sière qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux, il
est à propos ensuite qu'il prenne un bain d'eau pure et
nette, avec force ptit-Iait clair, pour purifier par Feau la
féculence de rhumeur crasse, et éciaircir par le lai^ clair
la noirceur de cett(3 vapeur : mais, avant toute chose, je
trouve qu'il est bon de le réjouir par agréables conversa-
tions^ chants et instruments de musique; à quoi il n'y a
pas d^inconvénient de joindre des danseurs , afin que leurs
mouvements , disposition et agilité , puissent exciter et ré*
veiller la paresse de ses esprits engourdis, qui occasione
répaîsseur de son^ng, d'où procède la maladie. Voilà les
:emèdes que j'imagine , auxquels pourront être ajoutés
beaiicoap d'auti^s meilleui^ par monsieur notre mattre et
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laS M. DE PODRCEAUGNAC.
aucien, suivant lexpërience, jugement, lumière et sufii*
sance qu'il s^est acquis dans notre art DixL
SECOND UéDECIlf.
A Dieu ne plaise, monsieur, quil me tombe en pensée
d'ajouter rien à ce que vous venez de dire! Vous avez si
bien discouru sur tous les signes, les symptômes et les
causes de la maladie de monsieur; le raisonnement que
vous en avez fait est si docte et si beau, qull est impos*
sible qu'il ne soil pas fou et mélancolique Hypocondriaque ;
et ^ quand il ne le seroit pas , il faudroit qu il le devint pour
la beauté des choses que vous avez dites, et la justesse du
raisonnement que vous avez fait. Oui, monsieur, vous
avez dépeint fort graphiquement , graphicè depinxisti,
tout ce qui appartient à cette maladie : il ne se peut rien
de plus doctement, sagement, ingénieusement conçu,
pensé, imaginé, que ce que vous avez prononcé au sujet
de ce mal , soit pour la diagnose ^ ou la prognose ,, ou la
thérapie; et il ne me reste rien ici que de féliciter mon-
sieur d'être tombé entre vos mains, et de lui dire qull est
trop heureux d'être fou, pour éprouver Tefficace et la
douceur des remèdes que vous avez si judicieusement
proposés. Je les approuve tous, manibus et pedibus des-
cendo in tuam sententiam. Tout ce que j'y voudrois, c'est
do faire les saignées et les pulsations en nombre impair,
numéro deus impare gaudet, de prendre le lait clair avant
le bain ; de lui composer un fronteàu où il entre du sel, le
sel est synibole de la sagesse ; de faire blanchir les mu-
raïUes de sa chambre , pour dissiper les ténèbres de ses
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ACTE I, SCÈNE XL lag
«sprits, album est disgregativum visus; et de lui donner
tout à rheure un petit lavement, pour servir de prélude
et d'introduction à ces judicieux remèdes , dont , s'il a à
guérir, il doit recevoir du soulagement. Fasse le ciel que
ces remèdes, monsieur, qui sont les vôtres, réussissent ao
malade selon notre intention!
M. DE POURCEAUGNAC.
Messieurs, il y a une heure que je vous écoute. Est-ce
jue nous jouons ici une comédie?
PBEMIER MEDECIN.
Non, monsieur, nous ne jouons point.
M. DE POURCEAUGNAC.
Qu'est-ce que tout ceci? et que voulez-vous dire avec
votre galimatias et vos sottises?
PREMIER MÉDECIN.
Bon. Dire des injures, voilà un diagnostique qui nous
manquoit pour la confirmation de son mal j et ceci pour-
roit bien tourner en manie.
M. DE POURCEAUGNACj^à part.
Avec qui m'a-^-on mis ici? ( Il crache deux ou troîs fois. )
PREMIER MÉDECIN.
Autre diagnostique , la Siputation fréquente.
M. DE POURCEAUGNAC.
Laisson3 cela, et sortons d'ici.
PREMIER MÉDECIN.
Autre encore , l'inquiétude de changer de place.
MoLtkRE. 5. 9
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f3o M. DE POURCEAUGNAC.
M. DE POURCEAUGICAC.
Qu est-ce donc que toute cette affaire? et que me vou-
lez-vous?
PREMIER MÉDECIN.
Vous guérir selon Tordre qui nous a été donné.
M. DE POURCEAUGNAC.
Me guérir]
PREMIER wéDECIN.
Oui.
M. DE POURCEAUGNAC.
Parbleu ! je ne suis pas malade.
PREMIER MEDECIN.
Mauvais signe, lorsqu'un malade ne sent pas son mal.
M. DE POURCEAUGNAC.
Je vous dis que jç me porte bien.
PREMIER MÉDECIN.
Nous savons mieux que. vous comment vous vous
portez 5 et nous sommes médecins qui voyons clair dans
votre constitution.
M. DE POURCEAUGNAC
Si vous êtes médecins , je n'ai que faire de vous, et je
me moque de la médecine.
PREMIER MÉDECIN.
HonJ bon! voici un bomme plus fou que nous ne
pensons.
M. DE POURCEAUGNAC.
Mon père et ma mère n ont jamais voulu de remèdes;
et ils sont morts tous deux sans lassistance des médecins!
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ACTE I, SCÈNE XL i3i
PREMIER MÉDECIN.
Je ne m'étonne pas s il|s ont engendré un fik qui est in-
sensé ( au second médecin. ) Allons, procédons à lâ curation ;
et, par la douceur exhilarante de rbarmonie, adoucissons,
lénifions, et accoisons l'aigreur de ses esprits, q[ue je vois
prêts k s^enflammer.
SCÈNE XII.
M. DE POURCEAUGNAC.
Que diable est-ce là? Les gens de ce pays- ci sont-ils
insensés? je n ai jamais rien vu de tel , et je n'y comprends
rien du tout.
SCÈNE XIII.
M. DE POURCEAUGNAC, DEUX MÉDECINS
r GROTESQUES.
(Us s*asseyent cl*abord tous trois; les médeckis se lèvent à différentes
reprises pour saluer M. de Ponrceaugnac , qui se lève autant de fois
pour les saluer. )
LES DEUX MÉnEClHS.
BnoR di, buon di, buon di.
Non yi lasciate uccidere
Dal dolor malinconico :
Noi vi faremo ridera
Col nostro canto armonico ;
Sol' per guarirvi
Siamo yenuti qui.
Buon di , buon di , buon di.
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i32 M. DE PODRTCEAUGNAC.
PREMIER HlËDECIir.
Altro non é la pazzia
€he malinconia.
llmalato
Non « disperato ,
Se yol pigliar un poco d'allegria^
Altro non é la pazzia
Che malinconia.
8ECOHD MéDECIU.
Su f cantate , ballate » ridete ;
E , se far meglio voleté,
Quando sentite il delirio vicino,
Pigliate del yino ,
■£ qualche volta un poco di tabac,
Ayegramente , monsu Pourceaugnac.
SCÈNE XIV.
M. DE POURCEAUGNAC, DEUX MÉDECINS
GROTESQUES, MATASSINS.
ENTRIËE DE BALLET.
(Danse dn niMassins aatonr de M. de Pourceauginac. )
SCÈNE XV.
M. DE POURCEAUGNAC, UN APOTHICAIRE
tenant une seringue.
l'apothicaire.
Monsieur, voici un petit remède, un petit remède
qu'il vous faut prendre, s il vous plaît, s'il vous plaît.
M. DE POURCEAUGNAC.
Comment! je n'ai que feiire de cela.
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ACTE I^ SCÈNE XV. i33
l'apothicaire.
Ua été ordonné, monsieur, il a été ordonné.
M. DE POURCEAUGNAC.
Âhl<]ue de bruit!
l'apothicaire.
Prenez-le, monsieur, prenez-le; il ne vous fera point
de mal, il ne vous fera point de mal.
M. de POURCEAUGNAC.
Ahî
l'apothicaire.
C'est un petit clystère , un petit efystère , bénin, bénin ;
il est bénin, bénin; là, prenez, prenez, monsieur; c'est
pour déterger, pour déterger, deterger.
SCÈNE xvr.
M. DE POURCEAUGNAC,. UAPOTHICAIRE,
LES DEUX MÉDECINS GROTESQUES, et
LES MATASSINS. AVEC DES SERINGUES.
I»ES DEUX MiDECIBS.
' PlGLZALO SU,
Signor monsu ;
Pîglialo , piglialo , piglialo ,6Ù
Che non ti farà maie.
Piglialo su questo seryiziale ;
Piglialo su,
Signoc monsu ;
Pîglialo, piglialo, piglialo su.
M. DE POURCEAUGNAC.
Allez-vous-en au diable.
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i34 M. DE POURCEAUGNAC.
( M. de Pourceaugnac, mettant son chapeau ponr se garantir des seringues,
est suivi par les deux mëdecins et par les matassins; il passe par der-
rière le théâtre, et revient se mettre sur sa chaise, auprès de laquelle il
trouve l'apothicaire qui l'attendoit; les deux médecin» et les matassins
rentrent aussi }
LES DEUX MiDEClSS.
Piglialo su,
Signer monsu :
Piglialo , piglialo , piglialo su ,
Ghe non ti farà maie.
Piglialo su questo seryiziale ;
Piglialo su,
Signor monsu ;
Piglialo , piglialo , piglialo su.
(M. de Pourceaugnac s'enfuit avec la chaise, l'apothicaire appuie sa se-
ringue contre, et les médecins et les nc^tassins le suivent. }
Fil» pu PREMIER ACTE.
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M. DE POURCEAUGNAC. i35
r'.*x%»»<»-«^.^sr-*^^^««»'-^«*>o -
ACTE SECOND.
SCÈNE-I.
PREMIER MÉDECIN, SBRIGANI;
s
PREMIER MÉDECIN.
Il a forcé tous leSypbstacles que j'avois mis , et s'est dérobé
aux remèdes que je commençoîs de lui faire.
SBRIGANI.
C'est être bien ennemi de soi-même que de fiiir des re-
mèdes aussi salutaires que les vôtres.
PREMIER MÉDECIN.
Marque d'un cerveau démonté et d'une raison dépravée ,
que de ne vouloir pas guérir.
SBRIGANI.
Vou5 Fauriez guéri haut la main.
PREMIER MÉDECIN.
Sans doute,quand il y auroit eu complication de douze
maladies.
SBRIGANI.
Cependant voilà cinquante pistoles bien acquises qu'il
vous fait perdre.
PREMIER MÉDECIN.
Moi, je n'entends point les perdre, et je prétends le
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i36 M. DE POURCEAUGNAC.
guérir en dépit qu'il en ait. Il est lié et engagé à mes rer
mèdes; et je yeux le faire saisir où je le trouverai , comme
déserteur de la médecine, et infracteur de mes ordon-
nances.
SBRIGANI.
Vous ayez raison. Vos remèdes étpient un coup sûr, et
c*est de l'argent qu'il yous yole.
PREMIER MÉDECIN.
Où puis-je en ayoir des nouvelles?
SBRI6ANI.
Chez le bon homme Oronte , assurément , dont il yient
épouser la fille, et qui, ne sachant rien de l'infirmité de
son gendre futur, youdra peut-être se hâter de conclure
le mariage.
PREMIER MÉDECIN.
Je yais lui parler tout à l'heure.
SBRIGANI.
Vous ne ferez point maL
PREMIER MÉDECIN.
Il est hypothéqué à mes consultations; et un malade
ne se moquera pas d'un médecin.
SBRIGANI.
C'est fort bien dit à yous; et, si yous m en croyez, yous
ne souflfrirez point qu'il se marie que yous ne layez pnsé
tout yotre soûl.
PREMIER MÉDECIN.
Laissez-moi faire.
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ACTE II, SCÈNE L iSj
SBRI6ANÏ, à part, en s*en allant.
Je vais, de mon côté, dresser une autre batterie; et le
beau-père est aussi dupe que le gendre.
SCÈNE IL
ORONTE, PREMIER MÉDECIN.
PREMIER M^nEGIN.
Vous avez, monsieur, un certain monsieur de Pour-
ceaugnac qui doit épouser votre fille.
ORONTE.
Oui; je l'attends de Limoges, et il devroit être arrivé.
PREMIER MEDECIN.
Aussi i'est-il, et il s'est enfui de chez moi après y avoir
été mis : mais je vous défends, de la part de la médecine,
de procéder au mariage que vous avez conclu, que je ne
Taie dûment préparé pour cela , et mis en état de procréer
des enfants bien conditionnés et de corps et d'esprit.
ORONTE.
Comment donc?
PREMIER MÉDECIN.
Votre prétendu gendre a été constitué mon malade : sa
maladie, qu'on m'a donnée à guérir, est un meuble qui
«l'appartient , et que je compte entre mes effets ; et je vous
déclare que je ne prétends point qu'il se marie, qu'au préa-
lable il n'ait satisÊdt à la médecine, et subi les remèdes
que je lui ai ordonnés.
ORONTE.
II a quelque mal?
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i3a M. DE POURCEAUGNAa
PREMIER MEDBGIir.
Oui.
ORONTE.
Et (juel mal, s il vous platt?
PREMIER MEDECIN.
Ne vous en mettez pas en peine.
ORONTE.
Est-ce quelque mal. . . ?
PREMIER MÉDECIN.
Les médecins sont obligés au secret. Il suffit que je
VOUS ordonne , à vous et à votre fille , de ne point céléhrer
sans mon consentement vos noces avec lui, sur peine
d'encourir la disgrâce de la faculté, et d'être accablés de
toutes les maladies qu il nous plaira.
ORONTE.
Je n'ai garde, si cela est, de faire le mariage^
PREMIER MEDECIN.
On me la mis entre les mains, et il est obligé d'être
mon malade.
ORONTE.
A la bonne heure.
PREMIER MEDECIN.
Il a beau fîiir, je le fa:ai condamner par arrêt à se Êiire
guérir par moi.
ORONTE.
J'y consens.
PREMIER MÉDECIN.
Ouï, il faut qu'il crève , ou que je le guérisse.
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ACTE II, SCÈNE II. iSg
ORONTE.
Je le yeux bien.
PREMIER MEDECIN.
Et si je ne le trouve, je m'en prendrai à vous; et je
vous guérirai au lieu de lui.
ORONTE.
Je me porte bien.
PREMIER MÉDECÏIC.
II n'importe; il me faut un malade, et je prendrai qui
je pourrai.
ORONTE.
Prenez <jui vous voudrez; mais ce ne sera pas moi.
( seul. ) Voyez un peu la belle raison !
SCÈNE III.
ORONTE; SBRIGANI, en marchand flamand.
SBRIGANI.
MoNTSiR, avec le fostre permission, je suis un tran-
cher marchend flamane qui foudroit bienne fous deman-
dair un petit nouvel.
ORONTE.
Quoi, monsieur?
SBRIGANI.
Mettez le fostre chapeau sur le tête, montslr, si ve
plaît.
ORONTE.
Dites-moi, monsieur, ce que vous voulez.
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i4o M. DE POURCEADGNAC.
SBRIGANI.
Moi le dire rien , montsir ^ si fous le mettre pas le cha-
peau sur le tête.
ORONTE.
Soit. Qu'y a-t-il, monsieur?
SBRIGANI.
Fous connoître point en sti file un certe monlsir
Oronte,
O BONTE.
Oui, je le connois.
SBRIGANI.
Et quel homme est-il, montsir, si ve plaît ^
ORONTE.
C'est un homme comme les autres.
SBRIGANI.
Je fous temande, montsir, s'ij est un homme riche, qui
a du bienne.
ORONTE.
Oui.
SBRIGANI.
Mais riche beaucoup grandement, montsir?
ORONTE.
Oui.
SBRIGANI.
J'en suis aise beaucoup, montsir.
ORONTE.
Mais pourquoi cela?
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ACTE II, SCÈNE III. i4i
SBRIGANI.
L'est, montsir , pour un petit raisonne de consécjuence
pour nous.
ORONTE.
Mais encore, pourquoi?
SBRIGANI.
L'est, montsir, que sti montsir Oronte donne son fille
en mariage à un certe montsir de Pourcegnac.
ORONTE.
Hé bien?
SBRIGANI.
Et Sti montsir de Pouï*cegnac, montsir, l'est un homme
que doive beaucoup grandement à dix ou douze mar-
chanes flamanes qui être venus ici.
ORONTE.
Ce monsieur de Pourceaugnac doit beaucoup à dix ou
douze marchands?
SBRIGANI,
Oui, montsir; et dépuis huite mois nous afoir obtenir
un petit sentence contre lui; et lui a remettre à payer tou
ce créancier de sti mariage que sti montsir Oronte donne
pour son fille.
ORONTE.
Hon, bon, il. a remis là à payer ses créanciers?
SBRIGA^rr
Oui, montsir; et avec un grant défotion nous tous
attendre sti mariage.
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i42 a DE POURCEAPGNAa
ORONTE^à part.
L'avis nW pas mauvais, (haut.) Je vous donne le bon-
jour.
SBRI6ANI.
Je remercie montsir de la Êiveur grande.
ORONTE.
Votre très-humble valet. '
SBRIGANI.
' Je le suis, montsir, obliger plus (jue beaucoup du bon
nouvel <jue montsir m'avoir donné.
(seul, après avoir ôté sa barbe, et dépouillé l'habit de flamand
qu'il a par-dessus le sien. )
Cela ne va pas mal. Quittons notre ajustement de fla-
mand pour songer à d autres machines; et tâchons de
semer tant de soupçons et de division entre le beau-père
et le gendre, que cela rompe le mariage prétendu. Tous
deux également sont propres à gober les hameçons qu on
leur veut tendre; et, entre nous autres fourbes de la pre-
mière classe, nous ne Ëiisons que nous jouer lorsque nous
trouvons un gibier aussi facile que celui-là.
SCÈNE IV.
M. DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI.
M. DE POURCEAUGNAC , se crojant senU •
PiGLiALO su, pîglialo su,
Signor nLonsu. . .
Que diable est-ce là? ( apercevant Sbrigani.) Ah!
SBRIGANI.
Quest-ce, monsieur, qu'avez-vous?
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ACTE II, SCÈNE IV. i43
M. DE POURCEAUGNAC.
Tout ce que je vois me semble lavement.
SBRIGANl.
Comment?
M. DE POURCEAUGNAC.
Vous ne savez pas ce qui m'est arrivé dans ce logis à la
porte duquel vous m avez conduit?
SBRIGANl.
Won, vraiment. Qu'est-ce que c'est?
M. DE POURCEAUGNAC
Je pensois y être régalé comme il faut.
SBRIGANl.
Hé bien?
M. DE POURCEAUGNAC
Je vous laisse entre les mains de monsieur. Des méde-
cins habillés de noir. Dans une chaise. Tâter le pouls.
Comme ainsi soit. Il est fou. Deux gros joufflus. Grands
chapeaux. Buon di, buon dl. Six pantalons. Ta, ra, ta,
la; ta, ra, ta, ta; aïlegramente, monsu Pourceaugnac,
Apothicaire. Lavement. Pren^, monsieur, prenez, pre-
nez. Il est bénin, bénin. C'est pour déterger, pour dé-
terger, déterger. Piglialo su, signôr monsu; piglialo,
piglialo, piglialo su. Jamais je n'ai été si soûl de sottises.
SBRIGANl.
Qu'est-ce que tout cela veut dire?
M. DE POURCEAUGNAC.
Cela veut dire que cet homme-là , avec ses grandes em-
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i44 M. DE POURCEAUGNAC.
brassades, est un fourbe, (jui m'a mis dans une maison
pour se moquer de moi et me faire une pièce.
SBRIGANI.
Cela est-il possible?
H. DE POURCEAIJGNAC.
Sans doute. Ils étoient une douzaine de possédés après
mes chausses; et j'ai eu toutes les peines du mondé à
m'échapper de leurs pattes.
SBRIGANI.
Voyez un peu; les mines sont bien trompeuses! Je
Taurois cru le plus affectionné de vos amis. Voili un de
mes étonnements , comme il est possible qu'il y ait des
fourbes comme cela dans le monde.
M. DE POURCEAUGNAC.
Ne sens-je point le lavement? Voyez , je vous prie.
SBRIGANI.
Hé! il y a (juelque petite chose gui approche de cela.
M. DE POURCEAUGNAC
J'ai l'odorat et l'imagination tout remplis de cela; et il
me semble toujours que j^ vois une douzaine de lave-
ments qui me couchent en joue.
• SBRIGANl.
Voilà une méchanceté bien grande! et les hommes
sont bien traîtres et scélérats!
M. DE POURCEAUGNAC
Enseignez-moi, de grâce, le logis de monsieur Oronte ;
je suis bien aise d y aller tout à l'heure.
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AjCTE II, SCÈNE IV. 145
SBRIGANI.
Âh! ah! yous^tes donc de complexion amoureuse; et
vous avez ouï parler que .ce monsieur Qronte a une fille...
M. DE PÔURCEAUGNAC.
Ouï , je viens lepouser.
SBRIGANI;
L'é... Fépouser?
H. DE POURCEAUGNAC.
Oui.
SBRIGANI.
En mariage?
H. DE POURCEAUGNAC.
De quelle Êiçon donc?
SBRlGÀNt.
Âhl c'est une autre chose; je vous demande pardon.
M. DE POURCEAUGNAC
Qu est-ce que cela veut dire?
SBRIGANI.
Rien.
M. DE POURCEAUGNAC
Mais encore?
SBRIGANI.
Rien, vous dis-je. «Tai un peu parlé trop vite.
M. DE POURCEAUGNAC
Je vous prie de me dire ce qu'il y a là-dessous.
SBRIGANI.
Non , cela n'est pas nécessaire.
MoLikiiE. 5. to
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i46 M. DE POURCEAUGNAC.
M. DB 1»OURCEAUONAG
De grâce.
sfiRiaAîrî.
Point : je vous prie de m'en dispensert
M. DE POURGBAUGNAC.
Est-ce que vous n'êtes point de mes amis?
SBRIGAI^I.
Si fait; on ne petit pas l^étre davantage.
M. DE POURGEAUGNAG*
Vous devez donc ne me rien cacher.
SBRIGANI.
C'est une chose où il y va de Fintérêt du prochain.
M. DE POURGEAUGNAG.
Afin de vous obliger à m'ouvrir votre cœur^ voilà une
petite bague que je vous prie de garder pour l'amour do
moi.
SBRlGAirt«
Laissez-moi consulter un peu si je le puis faire en
conscience. ( après s'être un peu éloigné de M. de Pourceaugnac. )
C'est un homme qui cherche son bien, qui tâche de pour-
voir sa fille le plus avantageusement quil est possiUe; et
il ne faut nuire à personne : ce sont des choses qui sont
connues à la vérité; mais j^îraî les découvrir à un homme
qui les ignore , et il est défendu de scandaliser son pro-
chain, cela est Vtai. Mart d'autre part voilà un étranger
qu^on veut surprendre^ «t\]^^ de bonne foi, vient se ma*
rier avec tme fille qu^il m ooBtoit pas /et qu'A n'a jamais
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ACTE II, SCiNE iV. i47
vue ; un geUtilboiàBie plesi i& franchise^ pour qui |e me
sens de l^Inclination, qui me fait rhonueur de me tenir
poui" son ami, prend confiaBce tia moi, et me donne une
bague A garder pour l'amour de lui. ( ^ M. fie Pvrutceangiiac. )
Oui , je trouve que je puis vous clire les clioses isan3
blesser tna couscienct ; mais tâcbôns dé vous les dire le
plus doucement qu'il ndus ^ra possible, et d'épargoer les
gens le plus que nous pourrons. De vous dire que cette
fille-là mène tine yi« déshounéte, cda seroit uii peu trop
fort; cherclions, pour uOQs expUqtlet^ quelques termes
plus doul. Le mot dé galante aussi n'est pas assez, celui
de côqilette achevée me semble propre à ce que nous vou-
lons, et je m'eti puis servir pour vbUâ dire honuêtemerit
ce qti elle est»
L*on me veiit donc prendre peur dupe if
SBRIOÀNIi
Peut-être dâiis le fond n'y û'^t-it pas tant de mal que
tout le monde croit ; et pui^ il y â àeÉ geiis après fout
qui se mettent au'^dessus dé te$ sortes de choses j et qui
ne croient pas que letu* honneur dépende. . «
Je suis votre s<}rvitéU^,^ \é ne Me vetix p^int n^ttre sur
la tête un chapeau comme celui-là; et Ion aim« à aller le
firent levé dans la famille des PoUrceaugnacs.
SB&IOAKIi
Voilà le père.
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i48 M. DE POURCEAUGNAC.
M. DB POU&GEAUGNAO.
Ce yieillard-li?
SBRIGANI.
Oui. Je me retire.
SCÈNE V.
ORONTE, M. DE POURCEAUGNAC.
M* DE POURCEAUGNAC.
Bonjour , monsieur , bonjofur.
ORONTE.
Serviteur, monsieur, serviteur.
M. DE POURCEAUGNAC.
Vous êtes monsieur Oronte, nVt-ce pas?
ORONTE.
Oui.
M. DE POURCEAUGNAC.
Et moi, monsieur de Pourceaugnac.
ORONTE.
A la bonne heure.
M. DE POURCEAUGNAC.
Croyez -VOUS, monsieur Oronte, que les Limosins
soient des sots? .
ORONTE.
Croyez-vous, monsieur de Pourceaugnac, que les Pa-
risiens soient des bétes?
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ACTE II, SCÈNE V. i4g
M. DB POURCEAUGNAC.
Vous imaginez-vous, noionsleiir Oronte, <juW homme
comme moi soit si aflfâmé de femme?
ORONTE.
Vous imaginez -vous , monsieur de Poniceaugnac ,
qu'une fille comme la mienne soit si afiamée de mari?
SCÈNE VI.
JULIE, OROKTE, M. DE PODRCEAUGNAC.
JULIE.
0 N vient de me dire , mon père , que monsieur de Pour-
ceaugnac est arrivé. Ah ! le voilâ sans doute , et mon cœur
me le dit. Qu il est bien fait! Qu'il a bon air! Et que je
suis contente d'avoir un tel époux! SouflSi^ez que je l'em-
brasse, et que je lui témoigne. . ;
ORONTH.
Doucement, ma fille, doucement. •
M. DE PbURCEAUCNAÇ,àpart. .
Tudieu! quelle galante! Comme elle prend feu d'abord I
QRQNTE.
Je voudrois bien savoir, monsieur de PourceaugnaC)
par^ quelle raison vous yenez. . .
JULIE s'approche 'de M., de Pourceaugnac , le regarde d'un air
languissant , et lui veut prendre la main.
QUe je suis aise de vous voir! et que je brûle d'impa«
tience. . .
ORONTE.
Ah ! ma fille , ôtez-vous de là , vous dis-je.
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iSft M. DE POUKCEAiJGNAC.
M, DE P^URCEAUGNAq, ipait.
Obi oh! ^elb égrillarde!
QRONTB^
Je voudrois bien, dis-je, savoir par quelle raisop, ii\
j4m jplait, YQ^ avez }a hardiesse de. . .
( Julie continue le même jeu, )
M. DE POURCEAUGN4C,2»p^|jt,
Vertu de ma vie I
OR0NTB,àJul^,
Encore ! qu'est-ce à dire , cela ?
Jtj|:,iE.
Ne voulez-vous pas que jç caresse l^pwjç qtïe vou?
mWez choisi?
ORONTE,
Non. Rentrez fà-dedans.
JULIE,
Jjaissez-moi le regarder,
CROifTtI,
Rentrez , tous dis-je,
;ruiiB,
Je veux demeurer là, s'il vous plaît,
ORONTE.
Je ne veux pas, moi ; et , si tu ife rentres tout à l'heure ^
je...
^ULIE.
*
fié bien! je rentre.
ORONTE.
Ma fille est une sotte , qui ne sait pas les choses.
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ACTE II, SCÈNE VI. i5i
M. DE POURCEAUGNAG.
Comme nous lui plaisons!
ORONTE, à ft^ip ^ui est restée après «Toir fait citriques pat
pour s en aller.
Tu ne veux paii te retirer?
Quand est-ce donc que tous, me iparieree àfec mon-
sieur? ♦'
e OBiOI^TE.
Jamais ]^et tu x^W-pas pour lui.
JUtlE.
J^T€W,j^Wi^9«i^^9 puisque ypju^ xn^^lav^z pomis.
8i *jt te Tai pv|>mis,*je te U dëpromett.
M. DE POURGBirUGNAC,àpart.
EHe Voudroit bien me tenir.
JULIE.
Vous avez beau fiiire. nous serons maries ensemble eo
dépit de tout le monde,
OROtr^E.
Je vous en empéclieraî bien tous deux ^ je vous assure.
Voyez un p€lu quel vertigo lui prend !
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i52 M. DE POURCEAUGNAC.
SCÈNE VIL
ORONTE, M. DE POURCEAUGNAC.
M. DE POURCEAUGNAC.
Mon Dieu ! notre beau-père prétendu, ne tous fatiguez
point imt ; on n'a pas envie de you& enlever votre fille , et
vos grimaces n^attraperont rien.
ORONTE. %
Toutes les vôtres n'auront pas graâd éftt
H. DE POURGEAUONAC.
Vous êtes-vous mis dans la lêtt qtfe Lioniferd de 1^)ur-
ceaugnac soit un homme à acheter chat en poche , et qu'il
n ait pas là-dedans quelque iporceau de judiciaire pour se
conduire, pqur sp faire informer dp lliistoire du monde,
et voir, en se mariant, si son honneur a bien toutes ses
sûretés?
ORONTE.
Je ne sais pas ce que cela veut diçe : mais vous étes-
vous mis dans la tête qu'un hoinme de soixante et trois
ans ait si peu de cerVelle, et considère si peu sa fille, que
de la marier avec un hogune qui a ce que vous savez, et
^i a été mis' chez un m^ecin pour être pansé?
M. DE POURCEAUGNAC.
C'est une pièce que l'on m'a faite, et je n'ai aucun mal.
ORONTE.
Le médecin me Fa dit lui-mâiAe.
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ACTE II, SCÈNE VIL i53
M. DE POURGEAUGNAC.
Le médecin en a menti. Je suis gentilhomme, et je
veux le voir Fépée 4 la main-
ORONTE.
Je sais ce que j'en dois croire; et vous ne m'abuserez
pas là-dessus, BOîn plus que sur les dettes que vous avez
assignées sur le mariage de ma fille.
M. DK POURCEAUG^AG.
Quelles dettes?
ORONXE.
La feinte ici est inutile; et j'ai vu le marchand flamand
qui, avec les autres créanciers, a obtenu depuis huit mois
sentence contre vous.
M. DB POURCEAUGNAG.
Quel marchand flamand? Quels créanciers? Quelle
sentence obtenue contre moi?
ORONTE.
Vous saVez bien ce que je vçux dire.
SCÈKE VIII.
LUÇETTE, ORONTÉ, M. DE PODRCEADGNAC.
LXJCETXE, contrefaisant une Languedocienne.
Âh! tu es assi, et à la fi jeu te trobi apr^s abé fait tant
de passés! Podes-tu, scélérat, podes-tu sousteni ma bisto?
M. DE POURCEAUONAG.
Qu'est-ce que veut cette femme-là?
LUCETTE.
Que te boli, ioJfame? Tu lis sémblan de nou me pas
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i54 M. DE POURCEAUGNAC,
connouisse, et nou rougisses pas, impudint que tu sios,
tu ne rougissd^pas de me beyre? (à Oronte) Nou sabi pas,
moussur, sacpos bous dont m an dit que bouillo espousa
la fiUo; may jeu bous déclari que yen soun sa fenno, et
que y ja set ans, n^oussur, qu'en passant à Pézéuas, e]
auguet F adresse , dambé sas mignardisos , commo saptabla
fayre, de me gagna lou cor, et m'oubligel pra quel
moueyeu à ly donna la man per l'espousa.
ORONTU,
Oh! oh!
M, DE POURCEAUGNAC
Que diaUe est-ce ci?
LUCETTB.
Lou trayté me quitel très ans après, sul préteste de
cpal^as ^(kyTts qœ lltpelabon dtns soun paySj et des-
pey nouD Vy resçau put quA$o -de sdubelo ; may dius lou
tens qu^ soungeabi lou« mens, m'an donnât abist que
begnio dins aquesto UUq per se remarida dami>é un autro
jouena fillo, que sous parens ly an procurado, sensse
saupé res de soun premier mtriàtge. Yen ai tout quittât
en diligenfiso, et m^ souy rendu^Mlinsaqnestebc, lou pu
leu quay pouscut , per m'oupousa en aquel criminel ma«*
riatge5 et ^confondre as elys de tout h ^Un3e lou plus
méchant day hommes.
M. DE POURCEAUGNAC.
VoUà une étrange elErôntée !
LUÇETTE.
ImpocUnt, n^a pas honttdeVn'injiuria, alloc d'être con-
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ACTB Uj SC6NB VIU, a56
tm 4»j Tep9po]i«0 tecÀ)|9 ^ue ti^ ooiiso»ek)C|K> 10 dau
fcyrç?
M. D£ ÇOURC9AUOI74Ç,
]y(oi| je suis yotre m^?
Ï.UCETTE.
Infâme, gausos-tu diSB îpu contrairi? Hé! tu sabes bé,
per ma penno , c[ue n*e9 que ti^p Wtat ; ejt pbgue^SQ al
cel qu'aco nous fouguesso pas^ çt que pi'auquesso lays-
çaclo dins Tétat dlunoue^senco et dins la tra^quillitat pun
moun amo bibio daba,n que tà^s charmes et tas trou^pa-
riés oun m'en benguesson malheurousomeu fayre sourti!
yeu nou serio pas réduite À layré lou triste pefsounatge
queyeufayepréseptemeu,' àbeyre un marit cruel meSpresa
touto Fardou que yeu ay |fer el , et me laissa sensse cap de
piélat abandpunado & las -indurteles 4oulous que yeû re^
s^ti de sas perfidos açci&^'
Je ne saurois m'eriipêcber de pleurer. (àM. de^our-
oeaugnacO Allez, VOUS étes un méchant hon^me,
M. DE ï><)TÎRCEAU«NiC,
Je ne connois riei à to«t ceci.
SC^NE IX.
TÎÉRINE, LUCETtE, ORONTE, M. DE
POURCfiAUGNAC.
K é m ir £ , conmfaHttirt «ne Picarde.
Ah! je n'en pis plus, je sis tout essoflée. Ah! finfaron,
tu m'as bien Ëiit, courir, tu ne mecaperas <ndl. Juatiche!
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i56 M. DE PODRCEAUGNAC.
justichel je boute empéchemeaf au mariage. (àOronte,)
Chés mon méri, moQsieu, et je yeux £dre peindre dié
bon pendard-là.
M. DE POURGEAVGirAG.
Encore!
ORONTE, àpai^.
Quel diable d^homme e6t-ce ci ?
LUCETTE.
Et que boblez-bous dir^ ambé bostre empachomen et
bostro pendarie? qu^aquel bomo est bostre marit?
Oui, i^edéme, et je sis sa femme.
lucei:j:e.
Âc[«o e^ fau^, aquos jeu ^e soun sa fenno; et se
deustre pendut, aquo sera yeii (^e lou ferai penjat.
lïÉRJIïE.
Je n'entains mie cbe baragoin-là.
LUCETTE.
Yeu bous disi que ye\L soim sa feni^o.
NBRIItE. *
Sa femme Z
LUCETTE.
Oy. . ♦
UTERINE.
Je vous di que chest mi, ewore in co«qp, qui le sis.
LUCETTE.
Eliyeu bous sousteni, yeu, qu'aquos yeu.
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ACTE II, SCÈNE IX. 167
NÉRINE.
Il y a c[uetre ans qu'il m'a éposëe.
liUCETTB.
Et yéu set ans 7 a que m'a preso pr fenno.
NARINE.
J'ai des gairants de toi^ ce que je di.
LUCfiTTB.
Tout ition pay lo sap.
NiaiNB.
No TÎlle en est témoin.
LUCEtTE.
Tout Pézénas a bistn^re mariatge.
irtRINE.
Tout Chin-Quentin a assisfé à nos noches.
LUCETTE.
Nott y a res de tant téri^able.
N^ft Vf E.
11 gn'y a rien de plus chertain.
LUCETTE, à Mi de Pôutceaugnac.
Gausos-tu dire loii contrari, yaliquos?
NARINE, à M. dé Pourcfiau^ac;
Est-che que tu me démentiras, méchaint homme?
M. DE POURCEAUGNAG.
Il est aussi vrai l'un que lautre
LUCETTE.
Quakign impudensso! Et coussy,- misérable, nou te
soubennes phiç de la pauro Françbn et d^l panré Jeaoïnet ,
que soun lous fruits de nostre mariatge?
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t58 M.. DE PÔURCEAUGNAC.
Bàjéz tiki peu l'insoIeDcel Quoi ^ tune tff soturkis' mie
de ciiette pauvre aiki&m, no petite Madelaine/que tu
m^as laichée pour gaige de ta &i?
Mi DE POVKCEJLVÙVkCt
Voilà deux impiudeàtes ciffognes.
LUQEtTE.
Béni, Françoû; betii, Jeatmet; béni tOu^ttftl,lleb^ teus-
taine, béni fajt^ beyré i un payre dénaturât la duretat
qu*elap9nosires.
VeneZ) Bbdeiaine^ tBeii*ii|Jiin^ TendB^^teg^eit îclit
fidre honte à yo père de Pimptdaindie qu'il a»
SCÈNE X.
ORONTÈ, M. t)Ë POUROgAUGNAC, LUCÉÏTE,
NÈRINE, PLUajEÉRS ENFANTS.
Ah! mou papal inon papal mon papdl
M. DE P0tRGJEfAU6NAG«
Diantre soit des petits fils de putaitis I
ttJCETTÈ.
Coussy , tjrayte, tii nou sios par dihs la demiare cônfii*
siu de reitôaupre à tal tous enfanta ^ et dé (étmâk Foreillo â
la tetldresso paternello ? Tu Aôu ni e^caparas pa^ y infâme :
yen te boly fleguy pertout , et te reproucha ton crime y jus-
quoa à taàtipiie Bie sio benitdo ^ et que t'ayo %t penjat y
couquy, te boly layre puqat.
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ACTE II, SCÈNE X. 159
NÉRINE.
Né rougis-tu mie de dire ches mots-là,, et d'être insain-
sible aux cairesses de chette pauvre ainfain? Tu ne te sau-
veras mie de mes pattes : et , en dépit de tes dains , je ferai
bien voir que je sis ta femme , et je te ferai pindre.
LES ENFANTS.
Mon papa ! mon papa ! mon papa !
M. DE POURCËAtJGNAC.
Au secours! au secours! Où fuirai- je? Je n'en puis
plu^»
0 R 0 N t E , à Lticette et à Nërine»
Allez, vous ferez bien de le Êiire punir; et il mérite
d^ètre pndu.
SCÈNE XL
SBRIGANL
Je conduis de Toeil toutes choses, et tout cela ne va pas
mal. Nous fatiguerons tant notre provincial ^^ qu'il Êiudra,
ma foi, qu'il déguerpisse.
SCÈNE XIL
M. DE PODRCEAIIOIfAC, SBRIOANI.
if. de pourgeauokac.
An! je suis assommé. Quelle peine! quelle maudite
ville! Assassiné de tous côtés!
iSBRIGANI.
Qu'est-ce > monsieur? Est- il eucord arrivé queljuô
thôse?
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i6o M. DE POURCEAUGNAC.
M. DE POURCEAUGNAC.
Oui; il pleut en ce pap des femmes et des lavements.
SBRIGANI.
Comment donc?
M. DE POURCEAUGNAC.
Deux carognes de baragouineuses me sont venues ac-
cuser de les avoir épousées toutes deux, et me mçnacent
de la justice.
SBRIGANI.
Voilà une méchante affaire; et la justice en ce pays-cî
est rigoureuse en diable contre cette sorte de crime.
M. DE POURCEAUGNAC
Ouf; mais quand il y auroit information, ajournement,
décret et jugement obtenu par surprise, défaut et contu-
mace , j'ai la voie du conflit de juridiction pour temporiser
et venir aux moyens dé nullité gui seront dans les procé-
dures.
SBRIGANIi
Voilà en parler dans tous les termes; et Ton voit bien,
monsieur, que vous êtes du métier.
1*. IJE POURCEAUGNAC.
Moi! point du tout; je suis gentilhomme. :
SBRIGANI.
Il faut bien, pour parler ainsi, que vous ayez étudié la
pratique.
M. DE POURCEAUGNAC.
Point; ce n'est que le sens commun qui me fait juger
que je serai toujours reçu à mes Êiits justificatifs, et qu'on
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ACTE II, SCÈNE XIL i6i
oe me sauroit condamner sur une simple accusation , sans
un récolement et confrontation avec mes psBrties.
SBRIGANI.
En voilà du plus fin encore.
M. DE POURGEAUGNAC.
Ces mots-là me viennent sans que je les sache.
SBRIGANI.
Il me semble que le sens commun d'un gentilhomme
peut bien aller à concevoir ce qui est du droit et de Tordre
de la justice, mais non pas à savoir les vrais termes de la
chicane.
M. DE POURCEAUGNAC.
Ce sont quelques mots que j ai retenus en lisant les
romans.
SBRIGANI.
Ah! fort bien.
M. DE POURCEAUGNAC.
Pour vous montrer que je n'entends rien du tout à la
chicane, je vous prie de me mener chez quelque avocat
pour consulter mon affaire.
SBRIGANI.
Je le veux, et vais vous conduire chez deux hommes
fort habiles : mais j'ai auparavant à vous avertir de n^étre
poînt surprb de leur maniée de parler; ils ont contracté
du barreau certaine habitude de déclamation , qui Êiit que
l'on diroit qu'ils chantent, et vous {^rendrez pour musique
tout ce qu'ils vous diront.
MOLllmS* 5. Il
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iGa M. DE POURCEADGNAa
M, DE POURCEAUGNAC.
Qu'importe comme ils parlent , pourvu qu'ils me disent
ce que je veux savoir.
SCÈNE XIIL
M. DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI, DEUX
AVOCATS, DEUX PROCUREURS, DEUX
SERGENTS.
PESMIEB ÀTOCÀT, traînant ses proies en chantant.
La poljgamie est un cas ,
Est un cas pendable.
SECOVD ATOCÀT, chantant fort vite en bredouillant.
Votre fait
Est clair et net ,
Et tout le droit ,
Sur cet endroit ,
Conclut tout droit.
Si vous consultez nos auteurs ,
Législateurs et glossatéurs ,
Justinian , Papinian ,
Ulpian et Tribonian ,
Fernandy Rebuffe, Jean Imole,
Paul Castre , Julian , Barthole ,
Jason , Alciat , et Cujas ,
Ce grand homme si capable ,
La polygamie est un cas ,
Est un cas pendable.
ENTRÉE DE BALLET.
( Danse de deux procureurs et de detif serments. Pendant que le second
avocat chante les paroles qui suivent :)
Tous les peuples policés ,
Et bien sensés,
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ACTE, II, SCÈNE XIII. i63
Les François , Anglois , Holïandots ,
Danois , Suédois , Polonois ,
Portugais , Espagnols , Flamands ,
Italiens , Allemands ,
Sur ce fait tiennent loi semblable ;
Et l'affaire est sans embarras.
La poljgamie est un cas ,
Est un cas pendable.
LE phemieh atocat chaaU eelles^L
La polygamie est un cas ,
Est un cas pendable.
( M. de Pourceangnao , impalienté , les cbaMe. )
ri5 DU SECOND ACTE.
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i64 M. DE POURCEAUGNAC.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE L
ÉRASTE, SBRIGANI.
SBRIGANI.
O XJI9 les choses s^acheminent où nous voulons ; et comme
ses lumières sont fort petites, et son sens le plus borné du
monde, je lui ai feit prendre une frayeur si grande de la
sévérité de la justice de ce pays, et des apprêts cpi'on fai-
soit déjà pour sa mort, qu'il veut prendre la fuite; et,
pour se dérober avec plus de facilité aux gens que je lui ai
dit qu'on avoît mis pour Tarrêter aux portes de la ville, il
s'est résolu à se déguiser, et le déguisement qu'il a pris est
rhabit d'une femme.
ÉRASTE.
le voudrois bien le voir en cet équipage.
SBRIGANI.
Songez de votre part à achever la comédie ; et tandis
que je jouerai mes scènes avec lui, allez-vous-en. (il lui
parle à l'oreille. ) Vous entendez bien?
SRASTE.
Oui.
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ACTE III, SCÈNE L i65
SBRIGANI.
Et lorsque je l'aurai mis ob je veux. • • ( n lui parle k l'o-
reîUe,)
ÉRA8TE.
Fort bien.
SBRIGANI.
Et quand le père aura été averti par moi. . . ( a lui parl«
encore à Toreille. )
ÉRASTB.
Cela Ta le mieux du monde.
SBRIGANI. .
Voici notre demoiselle. Allez vite , qu'il ne nou» voie
ensemble.
SCÈNE II.
M. DE POURCEADGNAC, en femme; SBRIGANI.
SBRIGANI.
Pour moi, je ne crob pas qu'en cet état on puisse ja-
mais vous connoitre ; et vous avez la mine comme cela
d'une femme de conditioiL
M. DE POITRGEAUGNAC.
Voilà qui m'étonne, qu^en ce pays-ci les formes de la
justice ne soient point observées.
SBRIGANI.
Oui, je vous l'ai déjà dit, ils commencent ici par fidn>
pendre un homme, et puis ils lui font son procès.
M. DE POURCEAUONAC.
Voilà une justice bien injuste.
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i6(î M. DE POURCEAUGNAC.
SBRIGANI.
Elle est sévère comme tous les diables , particulière-
ment sur ces sortes de crimes.
M. DE POURCEAUGNAC.
Mais quand on est innocent?
SBRI6ANL
N'importe, ils ne s'enquêtent point de cela : et puis ils
ont en cette ville une haine eflfroyable pour les g«is de
votre pays ; et ils ne sont pas plus ravis que de voir
pendre un Limosin.
M. DE POURCEAUGNAC
Qu'est-ce que les Limosins leur ont donc fait?
SBRIGANI.
Ce sont des brutaux, ennemis de la gentillesse et du
mérite des autres villes. Pour moi , je vous avoue que je
suis pour vous dans une peur épouvantable-; et je ne me
consolerois de ma vie si vous vpniez à être pendu.
M. DIS POURCEAUGNAC.
Ce n'est pas tant la peur de la motl qui me fait fiiir ,
que de ce qu'il est fâcheux à un gentilbonuxie d'éU'e pendu ,
et qu'une preuve comme celle-là feroit tort à nos titres de
noblesse.
SBRIGANI.
Vous avez raison ; on vous contesteroit après cela le
titre d'écuyer. Au reste, étudiez -vous, if^nà je vous
mènerai par la main, à bien marcher oQmiQe une femme,
et à prendre le engage et toutes 1^ manières d'une per-
sonne de qualité.
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ACTE III, SCÈNE IL 167
M. DB POURCEAUOVaC.
Laissez-moi Êiire 5 j'ai yu les persoimes du bel air. Tout
ce qu'il y a, cest que j'ai un peu de barbe,
SfiRIGANI.
Votre barbe n^est rien; il y a des fenunes qui en ont
autant que vous. Çà, voyons un peu comme vous ferez.
(après que M. de Pourceaugnac a contrefait la femme de condi-
tion.) Bon.
M. DS POURCEAUftlTAC.
Allons donc, mon carrosse; où est-ce qu'est mon car-
rosse? Mon Dieu! Qu'on est misérable d'avoir des gens
comme cela! Est-ce quon me fera attendre toute la
journée sur le pavë^ et qu'on ne me fera point venir mon
carrosse ?
S6AI6AN1.
Fort bien.
M. OB POURCEAUGNAC.
'Holàl ho! cocher, petit laquais. Ah! petit fripon,
qiié de coups de fouet je vous ferai donner tantôt ! Petit
laquais, petit laquais. Où est-ce donc qu'est ce petit la-
quais? ce petit laquais ne se trouvera- t-il point? ne me
fera-t-on point venir ce petit laquais? Est-ce que je n'ai
point un petit laquais dans le monde?
SBRIGANI.
Voilà qui va à merveille, Mab je remarque unechosc ;
cette coiffe est un peu trop défiée; j'en vais quérir une un
peu plus épaisse , pour vous mieux oacher lé visage en cas
(le quelque rencontre.
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i68 M. DE POURCEAUGNAO.
M. DE POURCEAUGNAC.
Que deyiendrai- je cependant?
SBRIGANI.
Attendez-moi là, je suis k vous dans tm moment; vous
u avez qu'à vous promener.
(H. de PouTceaugnac fait plusieurs tours sur le théâtre , eu conti-
nuant à contrefaire la femme de qualité. )
SCÈNE IIL
M. DE POURCEAUGNAO, DEUX SUISSES.
PREMIER SUISSE, sans voir M. de Pourceau;. oac.
ALLoiTS,dépêchons , camerade ; Ijr &ut allair tous deux
nous à la Crève pour regarter un peu chousticier sti
montsir de Porcegnac, qui Fa été contané par ortonnancc
à Tétre pendu par son cou.
SECOND SUISSE, sans voir M. de Pourceaugnac.
Ly Êiut nous loer un fenestre pour foir sti choustice.
PREMIER SUISSE.
Lj disent que Ton Êiit téjà planter un grand potence
foute neuve, pour ly accrocher sti Porcegnac.
SECOND SUISSE.
Ly sira, ma foi, un grant plabir d'y regarter pendre sti
limossin.
PREMIER SUISSE^
Oui, te ly foir gambSler les pieds en haut te£mt tout
le monde.
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ACTE III, SCÈNE III. 169
' SECOND SUISSE.
Ly est un plaisant trôle, oui : ly disent cpic s'être marié
Iroy foie,
PREMIER SVrsSE.
Sti diable ly fouloir troy femmes à ly tout seul$ ly être
bien assez t We.
SECOND SUISSE, en aperceyant M. de Pourceauçnac.
Ah! pon cbour, mameselle.
PREMIER SUISSE.
Que faire fous là tout seul?
M. DE POURCEAUGNAC.
Tattends mes gens, messieurs.
SECOND SUISSE.
Ly être belle, par mon foi.
M. DE POURCEAUGNAC.
Doucement, messieurs.
- PREMIER SUISSE.
Fous , mameselle, fouloir finir rechouir fous à la Crève?
Nous foire foir à fous un petit pendement pien choli.
M. DE POURCEAUGNAC.
Je vous rends grâce.
SECOND SUISSE.
Uêtre un gentilhomme limossin , qui sera pendu chan-
timent à un grand potence.
M. DE POURCEAUGNAC.
Je n'ai pas de curiosité.
PREMIER SUISSE.
Ly être là un petit tétoft qui Test trôle.
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170 M. DE POURCEAUGNAC
M. DE POURCEAUGNAC.
Tout beau.
PHEMIEH SUISSE.
Mon foi , moi couchair pien afec fous.
M. DE P0URGEAV6ITAC.
Ah ! c'en est trop ; et ces sortes d'ordures-Ià ne se disent
point à une femme de ma condition.
SECOND SUISSE.
Laisse, toi; l'être moi qui veux couchair afec elle.
PREMIER SUISSE.
Moi , ne fouloir pas laisser.
SECOND SUISSE.
Moi , \y fouloir, moi.
( Les deux Suisses tirent M. de Pourceaugnac ayec Tiolence. )
PREMIER SUISSE.
Moi, ne faire rien,
SECOND SUISSE.
Toi , Tafoir pfen menti.
PREMIER SUISSE.
Parti, toi, l'afoir menti toi-même.
M. DE POURCEAUGNAC.
Au secours, à la force!
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ACTE III, SCÈNE IV. ijf
SCÈNE IV.
M. DE POURCEAUGNAC, UN EXEMPT, DEUX
ARCHERS, DEUX SUISSES.
L^EXEMPT.
Qu'est-ce? ,Quelle violence est-ce là? Et que voulez-
vous Élire à madame? Allons , que Ion sorte de là , si vous
ne voulez que je vous mette en prison.
PREMIER SUISSE.
Parti , pon , toi Fafoir point.
SECOND*SUISSE.
Parti, pon aussi, toi ne 1 afoir point encore.
SCÈNE V.
M. DE POURCEAUGNAC, UN EXEMPT.
M. DE POURGEAtJGNiC.
Je vous suis obligé, monsieur, de m'avoîr délivrée de
ces insolents.
l'exempt.
Ouais I voilà un visage qui ressemble bien à celui que
Ton m'a dépeint.
M. DB FiOUilCBAUGHAa
Ce n'est pas moi , je vous assure.
l'exempt.
Ah ! ah ! qu est-ce que veut dire. * . ?
M. I^E POURGSAIfGNAC.
Jecesabpas.
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lya M. DE PODRCEAUGNAC.
l'exempt.
Pounjaoi donc dites-vous cela?
M. DE POURGEAUGNAC.
Pour rien.
l'exempt.
Voilà un discours qui marque quelque chose , et je vous
arrête prisonnier.
M. DE POVRCEAUGNAC.
Hél monsieur 9 de grâce!
l'exempt.
Non, non; à votre mine ^t à vos discours, il faut que
^ ous soyez ce monsieur de Pourceaugaac que nous cher-
chons, qui se soit déguisé de la sorte; et vous viendrez en
prison tout à Theure
M. DE POURCEAUGNAC.
Hélas!
SCÈNE VL
M. DE PODRCEAUGNAC, SBRIGANI, UN EXEMPT,
DEUX ARCHERS.
SBRIGANI, à M. de Pomceangnac.
Ah ciel I que veut dire cela?
M. DE POURCEAUGNAC.
Ils m'ont reconnu.
L^ËXEMPT.
Oui , oui ; c'est de quoi je sub ravL
SBRIGANI, à TcxempU
Hél monsieur y pour l'amour do moi, vous savez que
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ACTE III, SCÈNE Vl. 173
nous sommes amis depuis long-temps , je vous conjure de
ne le point mener en prison.
l'exempt.
Non , il m est impossible.
SBRI6AN1.
Vous êtes homme d'accommodement. N'y a-t-il pas
moyen d'ajuster cela avec quel(jues pistoles?
l'exempt, à ses archert.
Retirez-Yous un peu.
SCÈNE VIL
M. DE PODRCEAUGNAC, SBRIGANI, UN
EXEMPT.
SB RIGA Kl, à M. de Pourceaùgnac.
Il faut lui donner de l'argent pour vous laisser aller.
Faites vite.
M. DE POU&CEAU6NAC, donnant de largent à Sbrigàni.
Ah! maudite ville!
SBRIGANI.
Tenez, monsieur.
l'exempt.
Combien y a-t-il?
SBRIGANI.
Un, deux, Joroîs, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf,
dix.
l'exempt.
Non , mon ordre est trop exprès.
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i2\ M. DE PODilCEAUGNAC.
SBRIGANI^à l'oxempt qui yeut s*eB aller.
Mon Dieu ! attendez. ( à M. de Ponrceaugnac. ) Dépéchez,
donnez-lui-en encore autant.
M. DE POURCEAXrGNAC
Mais...
SBRI6ANI.
Dépêchez -VOUS, vous dis -je, et ne perdez point de
temps. Vous auriez un grand plaisir quand vous seriez
pendu I
M. DE POURCEAUGNAC.
Ah I ( Il donne encore de l'argent à Sbrigani. )
SBRIGANI, à l'exempt.
Tenez, monsieur.
l'exempt, à Sbrigani.
n faut donc que je m'enfuie avec lui; car il n y auroit
point ici de sûreté pour moi. Laissez-le-moi conduire, et
ne bougez d'ici.
SBRIGANL
Je vous prie donc dW avoir un grand soin.
l'exempt.
Je vous promets de ne le point quitter que je ne Taie
mis en lieu de sûreté.
M. DE PO VRCEATJGKAC, à Sbrigani.
Adieu. Voilà le seul honnête homme que j'aie trouvé
en cette ville.
SBRIGANL
Ne perdez point de t!emps. Je vous aime tant, que \^
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ACTE III, SCÈNE VII. 175
voudrois que vous fussiez déjà bien loin, (seul.) Que le
ciel te conduise! Par ma foi, voilà une grande dupe. Mais
voici. . .
SCÈNE VIII.
ORONTE, SBRIGANI.
SBRIGANI, feignant de ne point yoir Oronte.
AhI quelle étrange aventure! Quelle fâcheuse non-
veUe pour un père ! Pauvre Oronte , que je te plains ! Que
diras-tu? et de quelle façon pourras-tu supporter cette
douleur mortelle?
ORONTE.
Qu*est-ce2 Quel malheur me présages-tu?
SBRIGANI.
Ah! monsieur, ce perfide Limosin, ce traître de mon-
sieur dePourceaugnac vous enlève votre fille!
ORONTB
Il m'enlève ma fille?
SBRIGANI.
Oui. Elle en est devenue si folle, qu'elle vous quitte
pour le suivre ; et Ton dit qu'il a un caractère pour se faire
aimer de toutes les femmes.
ORONTE.
Allons vite 4 la justice. Des archers après eux.
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176 M. DE POURCEAUGNAC
SCÈNE IX,
ORONTE, ÉRASTE, JULIE, SBRIGANI.
iRASTE, à Julie.
ALLONS; VOUS viendrez malgré vous, et je veux vous
remettre entre les mains de votre père. Tenez , monsieur,
voilà votre fille que j ai tirée de force d^entre les mains de
1 homme avec qui elle s'enfiiyoit : non pas pour Famour
délie, mais pour votre seule considération; car, après
Faction qu'elle a faite, je dois la mépriser, et me guérir
absolument de Famour que j'avois pour elle.
ORONTE.
Ah ! infâme que tu es !
iRASTE; à Julie.
Comment! me traiter de la sorte après toutes les mar-
ques d'amitié que je vous ai données! Je ne vous blâme
point de vous être soumise aux volontés de monsieur
votre père; il est sage et judicieux dans les choses qu'il
fait; et je ne me plains point de lui de m'avoîr rejeté pour
un autre. S'il a manqué à la parole qu'il m'avoit donn&,
il a ses raisons pour cela. On lui a fait croire que cet autre
est plus riche que moi de quatre ou cinq mille écus; et
quatre ou cinq mille écus est un denier considérable, et
qui vaut bien la peine qu'un homme manque à sa parole.
Mais oublier en un moment toute Fardenr que je vous ai
montrée, vous laisser d'abord enflammer d amour pour
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ACXEJU, SCÊiNE IX. i;^;
un nouveau venu, et le suivre honteusement, sans le
consentement de monsieur votre père, après les ^crimes
qu'on lui impute, c est une chose condamnée de tout le
monde, et dont mon cœur ne peut vous faire d^assez san-
glants reproches.
JULIE*
Hé bien! oui. J ai conçu de lamour pour lui, et je Fai
voulu suivre, puisque mon père me Tavoit choisi pour
époux. Quoi que vous me disiez , c est un fort honnête
homme; et tous les crimes dont on l'accuse sont faussetés
épouvantables. -
0R0NT£.
Taisez-vous, vous êtes une impertinente, et je sais
mieux que vous ce qui en est
JULIE.
Ce sont sans doute des pièces que Ton fait, et cest
peut-être lui (montrant Eraste) qui a trouvé cet artifice
pour vous en dégoûter.
ERASTE.
Mol! je serois capable de cela?
JULIE.
Oui, vous.
ORONTE.
Taisez-vous, vous dîs-je^ vous êtes une sotte.
liRASTE.
Son, non, ne vous imaginez pas que faie aoeime
Moi.i)Litz. 5. <t
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178 M. DE PODRCEÀUGNA€.
envie de détourner ce mariage, et que ce soit ma passion
qui m ait forcé \ courir après vous. Je vous Taî déjà dit,
ce n^est que la seule considération que j'ai pour monsieur
votre père; et je* n'ai pu souffrir qu'un honnête homme
comme lui fût exposé à la honte de tous les hruits qtii
pourroient suivre une action comme la vôtre.
OROKTZ.
Je vous suis, seigneur Eraste, infiniment obligé.
ÉRASTE.
Adieu, monsieur. J avois toutes les ardeurs du monde
d'entrer dans votre alliance, j'ai Êiit tout ce que j'ai pu
pour obtenir un tel honneur; mais j ai été malheureux, et
vous ne m'avez pas jugé digne de cette grâce. Cela n em-
péchera pas que je ne conserve pour vous les sentiments
d'estime et de vénération où votre personne m oblige; et,
si •je n'ai pu être vjotre gendre, au moins serai-je éternel-
lement votre serviteur.
ORONTE.
Arrêtez, seigneur Éraste; votre procédé me touche
l'âme, et je vous donne ma fille en mariage.
JULIE.
Je ne veux point d'aulrè mari que monsieur de Pour-
ceaugnac.
ORONTE.
Et je veux, moi, tout à JHieure, que tu prennes le sei-
gneur Érasie. Çà^ la main.
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ACTE III, SCÈNE I3Û 179
JULIE.
• . « ■
Non , je n'en ferai rien.
ORONTE.
Je te donnerai sur les oreiUês.
ifRASTE.
Non, non, monsieur; ne lui Eûtes point de riolence,
je vous en prie.
ORONTE.
Cest à elle à m obéir, et je sais me montrer le maître.
ÉRASTE.
Ne voyez-vous pas l'amour qu eUe a pour cet homme-
là? et voulez'-vous que je possède un corps dont un autre
possédera le cœur?
ORONTE.
Cest un sortilège qu'il lui a donné; et vous verrez
qu'elle changera de sentiment avant qu'i]»SQit peu. Don-
nez-moi votre main. Allons. ^ #
JULIE.
Je ne. . .
ORONTE.
Ah! que de bruit! Çà., votre maio, vous dis- je. Ah!
ah! ah!
Ne croyez pas que ce soit pour ramojrir de vous que je
vous donne la main; Ce n'est* que monsieur votre père
dont je suis amoureux, et c'est lui que j'épousie.
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i8n M. DE PODRCEAUGNAC.
ORONTE.
Je TOUS 8ub beaucoup obligé ; et j augmente de dix
mille écus le mariage de ma fille. Allons , qu'on fasse venir
le notaire pour dresser le centrât.
ÉRASTE.
En attendant qu'il vienne, nous pouvons jouir du di-
vertissement de la saison , et faire entrer les masques que
le brait des noces de monsieur de Pourceaugnac a attirés
ici de tous les endroits de la viUe»
SCÈNE X.
TRQUPE DE MASQUES dansahtk et chaotaïits.
us MASQUE, en È^yptUnnê,
Sortez , sortez *de ces lieux ,
Sonois , chagrins , et tristess:) ;
Venez , yenez , ris et jeux ,
Plaisirs , amours et tendresse.
Ne songeons qu'à nous réjouir,
La grande affaire esrt le plaisir.
CBCBUR DE MASQUES CHAVTAVTf.
Ne songeons qu'à nous réjouir,
La grande affaire est Ik plaisir,
VÉGTPTtElVVE.
A me suivre tous.ici ,
Votre ardeur est ndh coftmiune ;
Et TOUS êtes en* souci
' De votre 1>onne Ibrtiine :
SojieZk toujours amoureux ,
C'esrie mojen d*étre htorenx*
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ACTE III, SCÈNE X. tSi
Aimons jusques au trépas f
La raison nous j convie..
Hélas l si Von n aimoit pas^
Que seroit-ce de la rie !
Ah! perdons plutétle jour
Que de perdre notre amour.
t'ÉOÏPT^EBr. "
Les biens, *
La gIoi»&,
Les grandèutt y
l'£otptienhe.
Lêê sceptres » qui font tan^ d'e&yi»^
L*^GT.PT;LE.JI. ♦
Tout n'est rten, si Tamoiiv n j mêle ses aftiëurs»'
L*ioTPTiENne. .-'
Il n'est point, sansJ'amoHi^ de plaisirs dans la rie»
». . TOUS DEU^ ENSEMV«B*
Soyons toujours ai^oureujL.,.
C'est le moyen cFlb^ hefareus.
\ «HOEIIIl.
Sus f SUS /ckanïo^s^tous jsnSemble ,
k^nsonflB ,.$aihojis*,JouonMOus*.
jDS MASQUE, en Pantalon,
Lorsque pour tire on s'fs^emble ,
Les plu% sages , ce me semble ,
Sont ceux qui sont les plul fous»
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i82 M. DE PODRCEADGNAC. ACTE IH, SC, X.
TOVS ENSEMBLE.
Ne songeons qa*à nous réjouir^ .
La grande affaire est le plaisir.
PREMIÈRE-ENTRÉE DE*BALLET.
( Danse^e S9uvages. ]
* ..
DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET,
f
( Danse de Biscaye^. )
FIN DE M. â^ P0U!IC£AI;GNAC
* ♦'
Digitized by VjOOQ IC •
REFLEXIONS
SUR
M. DE POURCEAUGNAC.
VJETTE pièce, faite prëcîpîtamment pour une fête que
Louis XIV donnoit à Chainbord^ e$t une farce à laquelle
Molière n'altachoit aucune importance : c'est une de celles
où Pon retrouve le moins de ces idées profondes ({u'il rëpan-
doit dans ses moindres' ouvrages. Cependant elle offre encore
plusieurs traits de haute comédie f et l'on y reconnoît souvent
lecaehet original de Fauteur.
Potnrceaugnac, le jour-même où il arrive à Paris, se trouve
livre à des intrigant :.oi>-le berne, on le trompe, on le^joue
impunément. Elposé sans défense à une multitude depîëges,
cr.tourë sans cesse d'ennemis; ne trouv/int personne qui le
soutienne et qui Pëclaire, il est enfin forcé de quitter la partie.
Mérîte-t-il ce traitement ?41ji'y a dans son caractère rien de
bas ni de vraiment condamnable : on n'y voit que des ridicules
qui peuvent s'excuser^ usqu'à un certain point. N'étant qu'avo-
cat à Limoges, il veut se faire passer à Paris pour gentil-
homme : il a l'imprudence et Ictopt de venir épouser uno
demoiselle qu'il n'a jamais vue, sans savoir s'il pourra lui
plaire , et sans s'être iyforifië si par hasard^ elle n'a pas une
autre inclination. Ces travers sont si communs dans la société,
qu'on a fini par ne presque plus les ^apercevoir : on ne s'en
moque que lorsqu'ils s» joignent à la sottise ou à la crëdul«té.
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i84 RÉFLEXIONS
Pourceaugnac ^ne mërite donc pas^ comme l'Arare^ d'être
puni avec rîgacur; et [es tours sanglants qu'on lui joue passent
les bornes. Voilà pourquoi Boileau, qui s'étoit montre le plus
zélé défenseur de l'Avaee, blâmoit le sujet de Pou&ceaugnac y
tant parce que refTet moral lui paroissoit manqué, que parce
qu'il regrettoit de voir un si grand géûie descendre jusqu'à la
farce. Cependant il est essentiel de remarquer que Molière ,
par une réserve digne de son excellent esprit , n'inspire aucun
intérêt pour les amants : les caractères d'Ëraste et de JuMe
n'ont aucun charme ; et les deux fripons qui conduisent l'in-
trigue soQtles êtres les plus vils, puisque l'un est un échappé des
galèros ^ et que l'autre a fait des faux.. On ne peut donc pas dire
que , dans cette pièce y le parterre applaudisse aux fourberies
de Sbrigani et de Nérîne , et les approuve : il rit de la crédu-
lité de Pourceaugnac , et méprise ceux qui en abusent. Cet
effet paroît devoir suffire dans une pièce de ce genre, quî, en
dernier résultjft , fut peut-être à cette époque une leço9 utile
pour les provinciaux.
La scène la plus forte de cette pièce est celle où Ëraste per-
suade à Pourceaugifac qu'il a passé deux ans à Limoges , et
qu'il l'a connu, ainsi que sa fiimille. En suivant la gradation
de cette scène, on ne peut s'empêcher d'être frappé du talent
de l'auteur. Sans blesser la vraisemblance , sans rendre Pour-
ceaugnac absolument stupidé, Molière parvient à lui faire
dire ce qu'Ëraste veut savoir, tandis qu'il croit que c^est à lui
qu'Ëraste donne tousices détails. Il pe balance plus à croire
qu'il a connu autrefois ce jeune homme*, renoue la liaîson qu'il
croit avoir eue avec lui , et donne nêfb baissée dans le piège
qu'on lui tend. Si toutes les ruses^u'on eiflploic contre Pour-
ceaugnac étoient aussi fortement combinées, cette pièce pour-
roU figurer au rang des chefs-d'œuvre de l'auteur.
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SUR M. DE PODRCEAUGNAC. i85
Le rôle du premier médecin ne ressemble pas aux carac-
tères de ce genre qui se trouvent dans l'amour médecin et
dans LE Malade imaginaire. C'est un homme brusque et ex-
pëditif , qui ne doute nullen^ent de la certitude de sa docti'ine^
qui is'inquiète peu des suites , et don; la franchise et le sérieux
sont très-comiques. La cousultatîoivcst une excellente scène ^
où l'on ne voit aucune charge. Qu'on se figure jun hooime tel
que Pourceaugnac entre deu\ médecins' qui dissertent grave-
ment sur une maladie qif il n'a pas, qui toufmei^tcnt ce pauvre
homme de la meilleure Toi du. mopde ; et Von trouvera qu'il
ëtoit impossible de tirer un meilleur parti de sa situation. Il j
avoit deux ëcueils« évitefr, l'ennui et la farce exagérée : l'au-
teur s'est tenu dans la plus juste milieu.
La scène de la LanguedociennoKît de la Picarde est remar-
quable, en ce qu'elle présente lej*deux idiçmes qui ëtoient
autrefois en .usage dans le nord et dans le midi de la France :
les langages d'oui et d'oc. Quoique Molière ait été obligé de
les franciser un peu pour être entendu par le spectateur, on
j trouve le véritable génie de ces deux'idionies. Le Hinguedo-
cien a de la douceur et de la vivacité ; mais il paroît éloigné
de notre langue , et l'on voit pourquoi sqs tournures çt ses lo-
cutions n'ont pas été adoptées. Le^picard au contraire semble
beaucoup plus conforme à notre esprit et à nos usages : la
construction esfr plus claire, la syntaxe plus régulière; et l'on
voit qu'il a dû prendre le dessus lorsque la langue françoise
s'est formée. Il n'appartenoit qu'à Molière de fournir des ré-
flexions de ce genre dans une scî^ne de farce.
On trouve dans le rôle de Nérine une imitation heureuse
d'une plaisanterie de Pascal^ Ce grand homme, voulant cou-
vrir les jésuites de'ridicule, Rassemble dans une Provinciale
plusieurs n.oms bigarres de ces pères, et fait dire à l'interlo-
Digitr^ed by CjOOQiC
t86 RÉFLEX.SURM.DEPOURCEAUGNAC.
euteur étonne : Ces.gens-U ëtoienUib chrétiens? Nërine se
moque sur le mCme ton de Poorceaugnac et des Limosins ;
«S'il a envie de se marier , dit- elle ^ que ne prend^^il uu«
a Limosiue, et ne lais$e*t-il en repos les cbrëtiens? i>
Quoiquen;ette pièce soit dans un genre que Boileau dësap-
prouvoit; quoiqu'elle nofire pas, comme les chefs-d'œuvre de
Tauteur^ une suite d» vues profondes et de peintures des bi-
zarreries du cœur humain, elle est' digue de l'examen des.
connoisseurs, qui-pourront y remarquer une multitude de
traite d'autant plus admirables, que le sujcfne sembloit pas
les indiquer, et que Molièi^ , n''attachant aucune importance
à cet ouvrage , le composa dans \a^ seule jntention d'égajer
quelques moments Une fête de la cour..
*
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LES AMANTS
MAGNIFIQUES,
COMÉDIE-BALLET
EN CINQ ACTES ET EN PROSE,
Représeotée à Saint-Germaln-en'Laje, sous le tître de DU'eriisse"
ment royal, le y septembre 16^0.
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PERSONNAGES t)E LA COMÉDIE.
ÂRISTIONE, princesse y mère d'Ëriphiieé
ERIPEILE, 611e de la princesse.
IPIHGRATE, prince, amant d'Ëriphîle.
TIMOCLÈS, prince, amant d'Êriphile.
SOSTRAXE, général d'armëe^ amant d!£riphile..
GLËONIGE, CQpfîdente d'Ëriphile.
AN AX ARQUE, astrologue.
CLÉON, fils d'Aoaxarque.
CH0R{:B£, suivant d'Aristione.
CLITiDAS, gisant de cour.
UNE FAUSSE VENUS, d'iotelligcnce avec Anaxarque.
PERg^ONNAGES DES INTERMÈDES
PREMIER INTERMÈDE.
ÉOLE.
TRITONS chantants.
FLEUVES chantant*.
AMOURS chantants.
PÉCHEURS DE CORAIL dansants.
NEPTUNE.'
SIX DIEUX MARINS dansants.
DEUXIÈME INTERMÈDE;
TROIS PANTOMIMES dansants.
TROISIÈME JNTERMÈDE.
LA NYMPHE DE LA VALLÉE DE TEMPE.
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PERSONNAGES. 189
PERSONNAGES DE LA PASTORALE EN MUSIQUE.
TIRGISy berger, amant de Galiste.
CALISTE, bergère.
LICASTE, berger, ami de Tircis.
MÊNANDRE, berger, ami de Tircis.
PREMIER SATYfc, amant de Calistc.
SECOND SATYRE, amant de Caliste»
SIX DRYÂPES dansantes.
SIX FAUNES dansants.
CLIMÈNE, bergère.
PHILINTE, berger.
TROIS HtTITES DRYADES, dansantes.
TROIS PETITS FAUNES j dansants.
QUATRIÈME INTERMÈDE.
HUIT STATUES qui dansent.
CINQUIÈME INTERMÈDE.
QUATRE PANTOMIMES dansants.
SIXIÈME INTERMÈDE.
Fête des j<*ux pifthient,
LA PRÊTRESSE.
DEUX SACRIFICATEURS chantants.
SIX MINISTRES DU SACRIFICE, portant des haches,
dansants.
CHOEUR DE PEUPLES.
SIX VOLTIGEURS, sauUnt sur des chevaux de toîa.
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igo PERSONNAGES.
QUATRE CONDUCTEUKS D'ESCLAVES, dansants.
HUIT ESCLAVES dansants.
QUATRE HOMMES ARMÉS A LA GRECQUE.
QUATRE FEMMES ARMEES A LA GRECQUE,
UN HÉRAUT.
SIX TROMPETTES.
UN TIMBALIER. «•
APOLLON.
SUIVANTS D'APOLLON dansants.
La scène est en Theti«tie, dans U yaliée de Tempe.
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LES AMANTS
MAGNIFIQUES.
PREMIER INTERMÈDE.
(Le tHéàtre représente une vaste mer, bordée de cbo^Ue côté de quatre
^lands rochars dont le sOtfittiet de cbaean porte un ieute appuyé sur une
urne. Au pied de ces rochers sont douae tritons , et, dans le milieu de la
mer, quatre amours sui des dauphins : Éole est élevé aa-desant été ondes
sur un nuage.)
SCÈNE I.
ÉOLE, FLEUVES, TRITONS, AMOURS.
éOLE.
V EBTS qui troublez les plus beaux jotirt.
Rentrez dans vos grottes profondes ;
Et laissez régner sur les ondes
Les zéphjrs et les amours.
SCÈNE IL
(La mer se cahne, et, du milieu des ondes, on voit sVever nr« vil te»
Huit pécLeurs sortent du ùmd de la mer avec des nacres de perle» et
des branches de corail. )
ÊOLE, FLEUVES, TRITONS, AMOURS,
PÊCHEURS DE CORAIL.
un TRITOB.
QtJEXS beaux jeux ont percé nos demeures bumidèt?
Venez , venez , tritons j cache/.- vous , néréides.
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iga LES AMANTS MAGNIFIQUES.
CHOBUB DI TAITOirt.
Allons tous au^evant de ces diyimtés ,
Et rendons par nos chants hommage à lenrt beautés.
UN AMOUR.
Ah ! qne ces princesses sont belles I
UB AUTBE AMOUR.
Qvels sont les cœurs qui ne s y rendroient pas ?
UV AUTRE AMOUR^
La plus belle des immortelles ,
Notre mère a bien moins d appâta
CHOBUR.
Allons tous au-^e^ant de ces divinités ,
Et rendons par nos chants hommage à leurs beautés.
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALILET.
( Les pécheurs forment une Hanse, après laquelle ils yont se placer cbacon
sur un rocher au-dessous d'un fleure. )
UV TRITOV.
Quel noble spectacle s*ayance 1
Neptune le grand dieu , Neptune , ayec ta cour,
Vient honorer ce beau séjour
De son auguste présence.
CHCEUR.
Redoublons nos concerts ;
Et faisons retentir dans le yague des airs
Notre réjouissance.
SCÈNE III.
NEPTUNE, DIEUX MARINS, £OLE, TRITONS, FLEUVES,
AMOURS, PÊCHEURS.
DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
(lïeptune danse avec sa suite. Les tritons, les fleuyes et les pécheurs acoom-
pagneiit ses pas de gestes difîl'rents, et de hruits de conques de perleS.)
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LES AHÂ.I9T3 ÉIÂGNIFiIQUES. Kg3
TERS
Pour EE Roij représentant Neptune.
Lit, ciel , entre lesi dieux les plus conMclétés ,
' Me donne pour partage un «rang considérable ,
Et , me faisant régner knx lesi fl0ts azurés ,
Rend a tout Vuniyers itiûi^ pauvoi^ redoutable*
Il n*ést aucune terre ^ à me bien regarder,
Qui ne doive trembler que je ne lay répande ;
Point d'États qu'à l'instant je ne puisse inonder
Des flots impétueux que mon pouvoir commande.
RiEV n'en peut arrêter le fier débordement ;
Et d'une triple digue à leur force opposée
On les yerroit forcer le ferme empêchement ,
Et se faire en tous lieux une ouverture aisée.
Mais je sais retenir la fureur de ces flots
Par la sage équité du pouvoir que j'exerce ,
Et laisser en tous lieux , au gré des matelots ,
La douce liberté d'un paisible commerce.
Oir trouve des écueils parfois dans mes Ëtats,
On voit quelques vaisseaux j périr par l'orage ;
Mais contre mi puissance on n'en murmure pas ,
Et cbez moi la vertu ne fait jamais naufrage.
Pour M. Le Graïid, représentant un dieu marin.
L'emviee où nous vivons est f|p'tile en trésors,
Tous les mortels en foule accourent sur ses bords ;>
Et , pour faire J>ien tôt une haute fortune »
Il ne faut rien qu'avoir la faveur de Neptune.
MoLiknE. 5. i3
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194 LBS AMANIVS -MAGNIFIQUES.
Poîir le marquis Di^YiLLERiHj représentant undieu marin,
SuB la foi de ce dieu de 1 empit'e flottant
On peut l>ien sembarqner avec toute assurance :
h/» fiott ODt de l'incoitf tance",
Mais le Neptune est constant.
Pour le marquis W ^JiSSEïXT^représentant un dku n^rin.
Voguez sur cette mer d'un Me inébranlable ;
G*ett le àio jeti* d'ayoir Neptune favorable.
V
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ïjES amants MAGMIPI<2UES. i^
»^ ^ ^^■^- ^^^^^'■^■^'^'■^S^^ -^ '^' >^y»».»N^^^^ ^S<
ACTE PREMIER.
SdÈNE L
sostaate, clitidas.
ttiTtÙAs^ àpa]<t.
Il c$st attaclié à ses^dsée^i
SOSTIIATE^ se crojant seul.
Not, Sôstrate, je ne vois rieii-où lii puisses avoir re-
cours; et tes maiijc sont d'une nature à ne te laisser nulle
espérance d'en sortir* "^
CLtTIDAS.» àpatt.
n raisonne tout seul*
SOSTRÀÏËi ée croyant seul*
Hélasi
CLÎTÎDJi^y à part.
Voilà des soupirs qui veulent dire quelque chose ^ et ma
conjecture se trouvera véritable.
$ 0 s T R A T 3 9 se crûjant seill .
Sur quelles dumèros^ di^moi y poarroi5''tu bâtir quelque
espoir? et que pcux^tu envisager, qiw l'affircuse longueur,
d'une vie maUieuroise) et 4^ ennuis k nefinir qu£ par la^
mort?
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r^S LES AMANTS MAGNIFIQUES.
CLITIDÀS, à part.
Cctie téte-k eirt plus embarrassée (jue la lilieiine.
s 0 STRATE, se crojaat seul»
Ah ! mon cœur ! ah ! mon cœur ! où m^avez-vous jeté?
CLITI4)AS.
Serviteur, seigneur Sostrate.
SOStRATE.
Où vas-tu, Clîtidas?
CLITIDAS.
Mais, vous, plutôt, que £iites-yous ici? et quelle se-
crète mélancoUe, quelle humeur sombre, s^ vous plak,
TOUS peut retenir dans ces bois tandis que tout le monde
a couru en foule à la magnificence de la fête dont Famour
du prince ^hicrate vient de régaler sur la mer la prome-
nade des princesses, tandis qu'elles y ont reçu des ca-
deaux merveilleux de musique et de danse, et qu'on a vu
les rochers et les ondes se parer de divinités pour ùiie
honneur àleurs attraits?
SOSTRATE.
Je me figure assez, sans la voir, cette magnificence; et
tant de gens d'ordinaire ^empressent â porter de la confu-
sion dans ces sortes de fêtes, que f ai cru à propos de ne pas
augmenter le nombre des importuns.
CLITIDAS.
Vous savez que vo&e présence ne gflte jamais rien, et
que vous n'êtes point de trop en quelque lieu que vous
^6yez. Votre visage est bien venu partout, et il n^a garde
d'être de ces visages disgraciés qui ne sont jamais bien
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ACTE I, SCÈNE I. 197
reçus des regards souyërâins. Vous êtes égialement bien
auprès des deux princesses; et la mère et ht fflëTOUS font
assez connoitre lestime qu'elles fbnt de vous^pcMir n'aip-
préhender pas de hûffcktr hats yeux; et ce n'est pas cette
crainte enfin qui vous a retenu
SOSTRATE. '
J'atx)ue que je n'ai pas natureHement grande ciM*il)sité
pour ces swtes'de choses.'
CL^TIDAS.
Mon Dieu! quand on n'auroit nulle curiosité* ptfur leS
choses, on en a' toujours pour aller ou Ttolxoiive tout le
monde; et, quoi que vous puissiez dire, on ne demeure
point tout seiil pendant une fête à rêver parmi des arbres
comme vous &îtes, à moins d'avoir en tète quelque chose
qui embarrasse.
StUSTRAjTB.
Que voudrois-tu qiie j'y pusse avoir?
ClilTlDAS.
Ouais ! je ne sais d'oîi cela vient ; mais il sent ici Famour.
Ce n'est pas moi. Ah! p^ ma £)i, c'est vous.
S1»STRAXE.
Qu^ tu es fou, CKddctsJ
Je ne suis ppînt fou. Volis êtos amoureux; j'ai le nez
SéKcat, et j'aieentlcald d'abord.
■ so^t^a'Ïs.
Sur qiïbi prends-tu cette pensée ?
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i9« LES AïflAJilTS MAGNIFIQUES.
CLITU>A9.
Spc cpioi? Yoms çqrkz bien éu^iné^i y^ yc(us éi$9tvei^
core de c[ui i^us âtes as^onrenx.
«OSTliAT-lk .
Moi?
CI.Ii;iDAS.
Oui* Je;gag# ^pM jefaUdevwr V^ai ii l'heure celle x[ue
Y01I6 aimez. J'ai mes secrets aàs6i-b^,<{i;Le40otr& astri^-
logue dont la princesse Aristi#ne est entêtée ; et s'il a la
sqieQee de lire dan^ les astrç3 la fortune des bo^meSi, j^ai
celle de l^:e daçs les yeux le qom des personnes ^^od
aime. Tenez-vous mi peu, et ouvrez les yeux. É, par soi,
é>r, i, ri, éri; p, h, i, jAi; ériphi; I, c, le; Eripjiile. Voijs
êtes amogoreux de la princesse Éciphife^ ,
SOSTRATB.
Ah ! Clitidas, j'avouçque jenç^puis cacher mon trouble;
et tu me frappes d'un cqup de £}u4re.
C^IT^DAS.
Vous voyez si je suis savant !
SOSTHATE.
Hélas! si par quelque aventure »i as pu découvrir le
secret de qion coeur, je te conju/eaû moins de ne le révé-
ler à qui que ce soit, et surtout 9e le tenik' caché à la belle
princesse dont tu viens dç-dbe le nom.
gXI'PIDAS.
Et, sérieusement parlant, si è^v^ yos actioi^ f aï hi^n
pu connoître depub ua^rpps la passion que vous voulez
tenir secrète , pensez-vous cgiie la prince^ Ér^hile puisse
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ACTE I, SjGÊKE «. igg
avoir manqué de lumières pour s'en apercevoir? Les
bdles, croyez-moi^ sont'toqo^s.les'pli^clairvofaofes à
décoiwrir les ardeurs qu'elles causent; et le langage deç
yeux et des $(mfks sa fdt «iteuAr», mieuib qu'à tout
autre , à oelb à qui îl ^'adresse.
S0STAATB^ '
Lûwotta^k y Clitidaft, laissonvb voir^ ji elle peut^daus
mes soupirs et mes regcffdfi lamour que ses charmes m'ins*"
pireut; Biids gardornsbien cpie par nulle futre voie^çUe en
apprenne jamais rien. ^ 4.
CUTIDAS^
Et qu'appréhçndez-vQUS? Est- il possible que ee même
Sostrate qui n a pias craint ni Brt&nus ni tous les Gaulois ,
etdou,t W bms a si glo^eusemeut toutribué à nousdéftire
de oe déktge dfi bs^hoxm qui raw^ienl la Grèce ]^ e^il
poi^ie, dis-je, qu'un homme si assuré dans la* guerre
soit 91 tiûûde ^^mour, st que j^ le voie tremUer à dice
seulemen t. qu'il aime 1
SOSTRATE.
At ! Clitidas, je tremble avec raispn j et tous les Qan-
lois du ukuideuensêiml^e sont bien moins cedei^^es que
dieux beaux yeu^<plein^ de cliarmes,.
CLBTI0iiS.
Je ne suis pas.de cei^avis; et je saifr bien, pour moi,
qu'un seul Gaulois, l'épéeà la muin, me feroit beaucoup
ptu^tr^ml^er «pie oinquante beaux yeux ao^embLe les
lèi8 cbanuauts du »onde. Mm, dites-^CH un peu., q«'^-
pérez-vous faire?
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2«o LES AMANTS MAG1SIFIQUES.
SOSTRA¥E«
Mourir, $a]i6 déclarer ma passion.
eLItîDAS. -
L'espérance est hetk I AHez , dlkz , vous vous mo^ez;
un pea de hardiesse réussit toujours aux aBaabts : il n^ a
en amour que les hobteux qui perdent; et je dirois ma
passi^B à pne déesse, moi, A fen de^enob amouNuz.
SOSTRATE.
Trop de chdfees, héks! condamnent mes feux à qq
éternel silence.
«LITIDAS.
Et quoi?
SOifTRATB.
La bassesse de ma fonune, dont il plçit au dal de
rabattre l'ambition de mon amoor; ie rang de k prin-
cesse, qui met entre elle et mes désirs une distànoe in
fêcbeuse ; la concurrence dfe deux princes appuj^és de tous
les grands titres qui peuvent soutenir les piétentîons de
leurs flammes; dé deux princes qui, par mille et njiille
magnificences, se disputent à tous moments la gloire de
sa conquête, et sur lamoùr de qui Ion attend tous les
jours de voir son choix se déclarer; mais plus que tout,
Clitidas, le respect inviolable où ses beaux yeux assujet-
tissent toute la violence de mon «œdeur.
CLITIBAS.
Le respect Hen souvent n'oblige pas tant que Tafindur ;
et je iné titompe fert , ou la jeune princesse a connu votre
flamme, et n'y est pas insensible.
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ACTE I, SCÈKE ï. mi
SOSTRAT£.
Ahl ne tWse pcânt de vouloir flatter par pitié le cceur
d*aii toiséral^Q. * *
GUTI-DAS:
Msi conJ€||t:tiire^ ast bitn fond^.- J^ lui vois reculer
beaucoup je choix, dç son époux, et yp veux édfircis. un
p^ e^tte pcrtite ^aire4à. Vou$ saar^z«f[i]^ je sui^ aupiçès
dyte^ eÉk qtyskpe-^espèce de fav;epr , qoe- j]y at les ^oçè^
oof^rts^e^ qn!à£krce de œç tourment^ )e«mf .Siiisaccpiis
le piiv^^e deîne méier à 1^ conversation ^tde-parler à
tort et j(^traver3 de toutes choses. Quelquefois o^la nf me
féus^t pius, mais ({uçr<|uçfoiis aussi c§}a.me;çéussit, Lai^z*
moi ^iie , ^ ^ûà^ 4e vos ;dBÛs , les gens de tgxériie jï^
touchent 9 et je veux prendre mon temps po^.e^^t<Niir
la princesse de...
sosjraTb;
Abî de gn^ce, quelque bonté qjie mon maUxeuf t'îns-
pj»e, garde-toi bien de hii^rjôïiL d^g de ma flamme. Taî-
merois mievjx mourir , (que de paUvQir être accise par die
de la moindre témiérité;. et jce pirofousl respect oh ses
cb^^^es divins. . .
ÇXI*riDAS.
TaifQUS-nous, isoici.tout I^ mond^.
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aoa LES AMAKTS MAGNIFIQUES.
SClÈT^E IL
ARiSnONE, iplriCRÀTE, TIMOdLÈS^ SQSTR^E,
ApîAXARQDE, QLÉON, CLITIDAS.
AMsttt)IIE,l'jptiiofatfe. % ' '
FRïKrt) je Bft jwîs me hésev defedire, if^!^ point
dè'spectadie au nj^ncl^qnr puisse' le (l»pal«>r en ma'gmfr-
eeilce à celui que vous Vêtiez de Aoifi lïonifer,' Cette *ftte
â eu des dmemétits qui l'empoit^nt saus dou\e surtout ce
que Ytïtk Sâm^it Têir; et eBe vient ié fPoâaixe^èM^yeoft
quelque chose de tf lioble, Vîe s} grand et dé'-aî majês-
ttiefix y que le^ciel méfhe he saurèît aîlér au-dblà ;^ je^puis
âkte assu^nient qu'il n'y 'à fieti datis*J\irïivers (|ui s^
pitfsse'ifgalSr.
, TIMOCLis.
Ce sont dç6 ooB^ments iloii^oÀ jae peut p^ts^ espérer que
toutes les listes soient 'feUkbêlltes; d je dois fi>rt tremlJer ,
Qiadame, pour la simpllîcité'àh petit- divertissement <Jlie
je ra'apprëte à vous dfonber dans le l)ois de Dt£(ne.
* ' " AKI^TIONB.
Je crois que noua n'y verrons rien que de f(Ht agreâMe ;
et, certes, il Êiut avpuw ^m la campagne a lieu de nous
parottre belle , et qiie iioos n Woni» p'às le temps de bous
ennuyer dans cet agréable s^ur qu'ont célébré tous les
poètes soiis le nom de Tempe. Car enfin, sans parler des
plaisirs deila chasse qçe no«s y prenons à toute heure, et
'de la sdenuité àts jeux pytiiièns que l'on y célM)re. tan-
tôt, vous prenez soin Fun et l'auti^e de nous y cambler de
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AGÎE 1, SCKNE U ao3
tous les divertissements qui peuyçnt charmer les chagrins
les flus mélaucolicpés. D^où vieuit, Sçstrate, cpi^oq ne
vous a point vu dans notre promenade? .
SaSTRATB.
Une petite indisposition, madame ) m'a enipéché de
m'y trouver.
IPHICRATl?.
Sostrsite est de ces gens, madame, qm oEoiest qttU ne
sied pas bien d'être curieux comme les autres, et qu'il est
beau d'affecter de ne pas courb où tout le monde court
SOSTRATE.
Sélgûénr, Tafifectation âfa guère de part à tout ce cftte
je feis; et, sans vous feire compKûient, il y avok dès
choses à voir dans cette fête qai pouyoïent m'attiref, A
quelque autre motif ne m'àvdit retenu. ,
ARISTIOITE.
Et Clîtidas â-t-il vu cela?
CLITIDAS,
Oui; madame, mais du nvage.
ARISTlONi;,
Et pourquoi du rivage ?
CLITIBAS.
n^' foi,, madame, )]ài'Crdint qt|iJ^W dos accidents
qui arrivent d'ordinanpç.dans^ ots confusions. Celte nuit
jUsoflgéde|>cis6on mOitetd'o^ufeeMs^;etfaiappri$du
seign^HP Anaxaarque ^e les œufe cassés^ le-poî^a IBort
8ignïftei^t*f9LalettéoUtre. '
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ao4 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
ANAXARQUE.
Je remanjae une chose, que CUtic^s n'auroit rito k
dire, sll ne parloit de moi.
CLITIDA5.
Gest qa'il y a tant de choses à dire de yous, qa'oa n'en
sauroit parler assez.
ANAXARQUI.
Tous pourries prendre daufres matines, puisque je
vous en ai prié.
CLITIBAS.
Le moyen! Ne dites-YOUS pas que l'ascendant est plus
fiurt que tout? et s^il est écrit dans Jes .astres que je sois
enclin à parler de yoqs., commiejat YOfdes-YOus qvûs je ré^
siste k ma desdnéê?
ANAXARQI^.
Avec tout le respect , madame , que je vous dois , il y a
une chose qui est fâcheuse dans votre cour, que tout le
monde y prenne la liberté de parler, et que le plus
honnête homme y soit exposé ^ui( railleries du premier
méchant plaisant.
CLITIDAS.
Je vous rends grâce de l'honneur. . .
ARISTIONE, à AnaxfirqQe.
Que Tous'éles fou de vous chagrixi^ de ce qu'il dit!
OCnMDASi
Avec tout 4e Respect que je dois à madame^ il y a une
chose qui œ'étâane dans f astf ebgie^ que des jjjsns 4jui
savent tods les secrets des dieux, et qw ^M^ssèdeut «les
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ACTE I, SCÈNE U. 2o5
connoissances à se mettre au-dessus de tous les hommes ,
aieilt besôm de Ëiire leur cour, et de demanda cpelque
chose.
ANAXARQUE.
Vous devriez gagner un peu miew^ votre argent, et
donner à madame de meilleures plaisanteries.
CLITIDA5.
Ma foi, en les donne telles qu'on peut. Vous en parlez
foit à votre aise ; et le métier de plaisant n'est pas comme
celui d'astrologue. Bien mentir et bien plaisanter sont
deux choses fort différentes; et il est bien plus Êtcik de
tromper les gens (jue de les faire rire.
ARISTIONE.
Hé! qu'est-ce donc que cela veut dire?
CLITIDAS ^e parlant à lui-même.
Paix, impertinent que vous êtes! ne savez-»vous pas
bien que Fastrologie est une affaire d-État, et qu il ne faut
point toucher à cette corde-là? Je yàns Fai dii plusieurs
fois, vous vous émancipez trop, et vo^s prenez de cer-
taines libertés qui vous joueront un mauvais tour , je Yoms
eo avertis. Vous verrez qu'un de ces jours on vous don-
nera du pied au <:ul, et qu'on vous chassera comme un
&quin. Taisez-voos, si vous êtes sage..
ARISTIOIfE.
Où est ma fille?
TIMOCLÈS.
Madame , elle s'est écartée ; et je Im ai présenté une
main qu'elle a refusé d'accepter.
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ao6 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
Priticës, puisque Tamout que vous ayez *potir ÉrijAile
a bien youlù se soumettre aux lois que j^ai voulu vous im-
poser ^ puisque fai su obtenir de tous que vous fussiez
rivaux sans devenir ennemis, et qu'avec pleiiid soumis-
sion aux sentiments de ma fiUe vous attendez un choix
dont je Fai faite seule maîtresse 9 ouvrez-inoi tous deux le
fond de votre âme, et me dites sinoèreinent quel progrès
yens crôjâz l'im et Tautre avoir £iit surdon cœur.
TIMOCtÉS.
Abdaine, |e ne suis point pour tne flatter; jai tait ce
que j'ai pu pour tôucbét le cœur de la^princesse ÉrifAiile ,
et je m Y suis pris, que |e crois, de toutes les tendres ma-
nières dont un amant se peut servir; je lui ai Êtit des
hommages soumis de tdus mes vœux; j'ai nK>ntré des as-
siduités; j'ai rendu des soins chaque jour; j'ai fiiit chanter
ma passion aux voix les phis touchantes , et lai Ikii expri-
mer en v^s aux plumes les plus délicates; j& me suis
plaint de mon^martyre en des termes passidïmés) j'ai Êiit
dire à mes yeux, aussi-bien* qu'à ma bouche, le désespôu*
de mon amour; j ai poussé à ses pieds des soupifcrknguis-
, sauts; j'ai m^e r^andu de$ larmes : mais tout cela inu^
tilement ; et je n^ai poiirt connu qu^Uf^ ait dàps Fâme
aucun ressentiment de moii ardeur.
ARISTIONË*
Et vous, prince?
IPHICftÀTB. '
Pour moi, madame, connoissaBt son indiAârence, et
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ACTE I,«CÈNÉ I*. 197
le peu de cas.qu'eÛe fitifrdfes tleroirs qu on luî rend, je n'ai
vtftaln' perdre a&près d'ellà ni pfeîntes-^.-ai ^o^pim, ni
limne^f Jp^si^ (fùihd est totite.s(iimmçl ro^v^l^Dlés^ et
qtie ce i^^eàt que de.yolre î^aiu seule qu^lle^ VQuAta
pre;iâreiuQ épgux :>ai^si n^estrce qu% you$ q^ J0 mV
dresse ^(&ix]K)Btenjr^i>d^pbltdt,qli^^ «lie ([ueje rends
tdvs mes60iiis et'Jtou^iiKSS hoipmâg^. St.plKit.aiji ciel,
Ddfldamey q;ue ymis eussiez po^vous léSoadre.'^^oairvSa
place , que-yotts f u^i^z ik>u1u, }màr dfsé oonquétes ^que
TOUS lui Êstèt, ét^eitSBYDÔi'.pQtfr vous lès \9peu&f«ie:v<ms
luirdkvojetl *' • •
Prince, le compHmeut est dW amant adroit, et vous
arez «ntendu dire ^^il £dlûit cajolâtes inèfes pour- ob-
tenir les filles; iifids ior, par ùisdh^iu'y t«ùjt celadev^t
iQiitUe,,et jie m^ suis engagée A 4tii3sej lè; choit -tout (quittât
à Imdination de ma fille.
tiiBrxc]i>AT^
Quelque pottV«Br que yqu5 lui douiiiez^mvce.clioix,
ce n^etft point eiMnp}inieat, ma^me, que ce-que )e y^^
dis. Je ne redien^krpfineeâse Ériphîle quA paree^'elle
est votre sang \ je lit trouve chanuante par tcTut ce qu^e
tient de vous» et ç est vous que j'acliw^ eii oUe.
AJlIliTfOICX*
Voilà qui est fert Ineo.
Oui, madame, toute la teive voit eu youi des attnùcs
et des charmes que je. . .
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2«8 LES AMAIV9S MAGNIFIQUES.
AlfcUTrOlfrlI.
De grâce, prkice, '6iob6 ces charmes et ces aitfkaili :
VOtU' ss^«E qoe ce. Sont âes' mots que»ije retranche ^
e<rtû[4înie9t$ qu on me veut &irp« Je souflSre qû^on mè
k>aé de ma smcérité ; <^en di^e.qufe je sius vus bdtitié
prbrces^ ; quefâi de lâr p^rc^le polir 'tout le qaojidë , de k
chaleur ^far mes shdîs ^ vt de t!estîtne*potu:.le mérite et la
verta) j|B>!piuis t^tei de tout cela*: mais ^letir 'les doQdeun
de charmes'etd'attraits, je suis hiea, atse. qu'on ne m'en
seire petntf et quelque vétité^qui s'y pAl rencoiitier^'W
doit &ire quelque scrupule d'en goûter la louange ^^i^oalid
on est m^ d'une filld«;»mme la mienne.
IPaiGRAtE. *
Ahl madame, c'^trousqui-roufez^tre mère maigre
tout le micmdct; il n^e$t point dfjreox qui ne s'y opposent;
et', si^ous Je voqiie^, hf rinci^se Ériphile ne seroit que
votre sœur.
ARisanoTKJB.
Mon Dieu hprixice , je ne donne point dans tous ces
gaKmatias-où dbnnejit la pktpast des femmes; je yeux
être mère, faiee que je le st&^ et ce seroit en vain que je
no'Ie Yoûdroîs pas lètre. €e titre «'a rien <jùi me choque,
puisque de mon consentement je me suis exposée à le re-
cevoir. G est un foible de noti*» se^e, dont, grâce au ciel,
je sms exempte; et je ne m'embarvasse pointdé ces ^andes
disputes d'âge sur quoi nous voyons tant de folles. Reve-
nons k notre discourSé Est-^il po^iUe que jusqu'ici vous
û'ayez pu connoitre où penche Finclinatioo d'Ériphile?
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ACTE 1, SCÈNE IL aog
IPHICRATE.
Ce sont obscurités pour moL
TiMOGLis.
C^est pour moi un mystère impénétrable.
ARISTIONE.
La pudeur peut-être l'empêche de s'expliquer à vous et
à moi. Servons-nous de quelque autre pour découvrir le
secret de son cœur. Sostrate^ prenez de ma part cette
commission, et rendez cet office à ces princes, de savoir
adroitement de ma fille vers qui des deux ses sentiments
peuvent tourner.
SOSTRATE.
Madame , vous avez cent personnes dans votre cour
sur qui vous pourriez mieux verser l'honneur d'un tel em^
ploi : et je me sens mal popre à bien exécuter ce que vous
souhaitez de moi.
ARISTIONE.
Votre mérite, Sostrate, n'est point botné aux seuls
emplois de la guerre : vous avez de l'esprit, de la conduite,
de l'adresse; et ma fille fait cas de vous.
SOSTRATE.
Quelque autre mieux que moi, madame. , .
ARISTIOTTE,
Non, non; en vain vous vous en défendez,
SOSTRATE. ^
Puisque vous le voulez , madame , il vous faut obéir \
mais je vous jure que dans toute votre cour vous ne pou-
MoLiànc. 5. i4
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210 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
viez choisir personne qui ne fût en état de s'acquitter
beaucoup mieux que moi dWe teUe commission*
ARISTIONB.
C'est trop de modestie, et vous vous acquitterez tou-
jours bien de toutes les choses dont on vous chargera.
Découvrez doucement les sentiments d'Ériphile, et Ëiites-
la ressouvenir qu'il £iut se rendre de bonne heure dans le
bois de Diane.
SCÈNE III,
IPHICRATE, TIMOCLÉS, SOSTRATE, CUTIDAS.
LPHICRATE, à Sostrate.
Vous pouvez croire que je prends part à Festime que
la princesse vous témoigne.
TIMOCLES, à Sostrate.
Vous pouvez croire que je suis ravi du choix que l'on
a fait de vous.
IPHICRATE.
Vous voilà en état de servir vos amis.
TIMOGLÂS.
Vous avez de quoi rendre de bons offices aux gens
qu il vous plaira.
IPHICRATE.
Je ne vous recommande point mes intérêts.
TIMOCLES.
Je ne vous dis point de parler pour moi.
SOSTRATE,
Seigneurs , il seroit inutile. J'aurois tort de passer les
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ACTE I, SCÈNE HL su
ordres de ma commission; et vcms trouverez bon que je
De parle ni pour Fun ni pour l'autre.
IPHICRATE.
Je vous laisse agir comme il vous plaira.
TIMOCLis.
Vous en userez comme vous voudrez.
SCÈNE IV.
IPHICRATE, TIMOCLÈS, CLITIDAS.
IPHICRATB, bas , 1 Clitidas.
Clitidas se ressouvient bien qu'il est de mes amis; je
lui recommande toujours de prendre mes intérêts auprès
de sa maîtresse contre ceux de moq rival.
CLITIDAS, bas, à Iphicrate.
Laissez-moi faire. Il y a bien de la comparaison de lui
à vous! et c'est un prince bien bâtrçour vous le disputer!
IPaiCRATE,ba8,àC]itidaf.
Je reconnoitrai ce service.
SCÈNE V.
TIMOCLÈS, CLITIDAS.
TIMOCLJLS.
Mon rival fait sa cour à Clitidai$ ; mais Clitidas sait bien
qu'il m'a promis d'appuyer contre lui les prétentions de
mon amour.
CLITIDAS.
Assurément; et il se moque de croire remporter sut
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aia LES AMANTS MAGNIFIQUES,
vous. Voilà auprès de vous ^uxx beau petit morveux de
prince!
TIU0CLÈ5.
n n'y a rien ^e je ne fasse pour Clltidas.
CLITIDAS,8eiil.
Belles paroles de tous côtés! Voici la princesse; prenons
mon temps pour l'aborder.
SCÈNE VL
ÉMPHILE, CLÉONICE.
CLÉONIGE.
On trouvera étrange, madame-, que vous vous soyez
ainsi écartée de tout le monde.
^RIPHILE.
Ah! quaux personi^s comme nous, qui sommes tou-
jours accablées de tant de gens, un peu de solitude est par-
fois agréable! et qu'après mille impertinents entretiens il
est doux de s entretenir avec ses pensées! Qu'on me laisse
ici pomener toute seule.
CLÉONICE.
Ne voudriez-vous pas, madame, voir un petit essai de
la disposition de ces gens admirables qui veulent se donner
à vous? Ce sont des personnes qui, par leurs pas, leurs
gestes et leurs mouvements, expriment aux yeux toutes
choses ; et on appelle cela pantomimes. J'ai tremblé à vous
dire ce mot; et il y a des gens de votre cour qui ne me le
pardonneroient pas.
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ACTE 1, SCÈNE Vt aiS
ÉaiPHILEv
Vous avez bien la mine, Cléonice, de me venir ici ré-
galer d'un mauvaiis divertissement :<3ar^ grâce aucid, voua
ne manquezpas de vouloir produire indifféremment tout
ce qui se présente à vous, et vous avez une affabilité (jui
ne rejette rien. Aussi est^e à vous seide quW voit avoir
recours toutes les muses nécessitantes^ vous étpsJa grande
protectrice du mérite incommodé; et, touHoqu'ily a de
vertueux indigents au monde va débarquer chez veus.
CLÉONICE.
Si vous n'avez pas en^ie de les vpiç ^ niadame , il ne faut
que les laisser là.
• ÉRIPHIIrB.
Non, non , voyons-les; Êites-lcs venir.
CLiotdCE.
Mab peut-être^ madame, que leur danse sera mé-
chante.
iRIPHILE.
Méchante ou non, il la faut voir» Ce ne seroit avec vous
que reculer la chose, et il vaut mieux en être quitte.
CLEONIGE.
Ce ne sera ici, madame, qu^une danse ordinaire; une
autrefois^..
ÉRIPItlLE.
Pbint de préambule, Cléonice; qu'ils dansent.
FIN DU PREMIER ACTE.
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ai4 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
SECOND INTERMÈDE.
ENTREE DE BALLET.
(Trob pntMriiBM dautiit dtrral Éi^fcik.)
rm DU SBGORD INTSmifkDIj»
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LES AMiANTS MAGNIFIQUES. ai5
ACTE SECOND.
SCÈNE l.
ÉRIPHILE, CLÉONICE.
ÉRIPHILE.
Voila qui est admirabfe. Je ne croîs pas qu'on puisse
mieux daoser qu'ils (basent, et je suis bien aise de les
avoir à moi.
CLÉONICE.
Et moi, madame, je suis bien lise que vous,aye2 vu
que je^n'ai pas si méchant goût que-vous avez pensé.
ÉRIPHILE;
Ne triomphez point tant, vous ne tarderez guère à me
faire avoir ma revanche. Qu!on me laisse ici.
SCÈNE IL
ÉRIPHILE, CLÉONICE, CLITIDAS.
C L É O N !<: E , allant au-deTsnt de Clttidas.
Je vous avertis, Clitidas, que la princesse veut être
seule.
CLITIDAS.
Laffisex-^moi £iire,. je suis homme qui sais ma cour.
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ai6 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
SCÈNE III.
ÉRIPHILE, CLITIDASv
Ctl^ID AS, en chantant.
La, la, la, la.
(fiùsan^ Vétonnii , en TO/ant Êripbile.}
Ah!
ËRIPHILB,à Clitidas ^ui (eint de vouloir l'éloigner.
Glitidas.
CLITIDAS.
Je ne yoii$ ayois pas vue là, madame^
ÉRIPHILE.
Approche. D'où viens-tu ?
CLITIDAS.
De laisser la princesse votre mère gui s'en alloit vers
le temple d'Apollon^ accompagnée de beaucoup de gens.
ERIPHILE.
Ne trouves-tu pas ces lieux les plus charmants du
monde?
CLITIDAS.
Assurément. Les princes yos amants y étoient.
ÉRIPHILE.
Le fleuve Péaée ùll ici d'agréables détours.^
GLITIDAS.
Fort agréables. Sostrate y étoit aussi.
ÉRIPHILE.
t) où vient qu'il n'est pas venu à la promenade?
CLITIDAS.
II a quelque chose dans la tête qui l'empêche de
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ACTE II, SCÈNE lll. 217
prendre plaisir à tous ces beaux régab. Il m'a voulu en-
tretenir; mais vous m'ayez défendu si expressément de me
charger d'aucune affaire auprès de vous, que je n^ai point
voulu lui prêter l'oreille , et <jue je lui ai dit nettement que
je n'avois pas le loisir de l'entendre.
£RII»HILE.
Tu as eu tort de lui dire cela, et tu devois l'écouter.
CLITIDAS.
Je lui ai dit d'abord que je n'avoîs pas le loisir de len-
tendre; mais après je lui ai donné audience.
ÉRIPHILE«
Tu as bien £dt«
CLITIDAS.
En vérité, c^est un homme qui me revient, un homme
&it comme je veux que les hommes soient faits, ne pre-
nant point de manières bruyantes et des tons de voix
assommants, sage et posé en toutes choses, ne parlant
jamais que bien à propos, point prompt à décider, point
du tout exagérateur incommode; et, quelque beaux vers
que nos poètes lui aient récités, je ne lui ai jamais ouï
dire : Voilà qui est plus beau que^ tout ce qu'a jamais &it
Homère. Enfin c est un homme pour qui je me sens de
Tinclination; et si j'étoîs princesse, il ne seroit point mal-
heureux.
ÉRIPHILE.
C'est un homme d'un grand mérite' assurément. Mais
de quoi t'a-t-il parlé?
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2i8 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
CLITIDAS.
n m*a demandé si vous aviez lémoigiié grande joie au
magnifique régal quelon vous a donné ^ m'a parié de votre
personne avec des transports les plus grands du monde ,
vous a mise au-dessus du ciel, et vous a donné toutes les
louanges qu'on peut donner à la princesse la plus accom-
plie de la terre , entremêlant tout cela de plusieurs soupirs
qui disoient plus qu'il ne vouloit. Enfin, à force de le
tourner de tous côtés, et de le presser sur la cause de cette
profonde mélancolie dont toute la cour s'apCTçwt, il a été
contraint de m avouer quil étoit amoureux. ^
ÉRIPHILE^.
Comment, amoureux! Quelle témérité est la sienne!
C'est un extravagant que je ne verrai de ma vie.
CLITIDAS.
De quoi vous plaignez-vous , madame ?
ÉRIPHILS.
Avoir l'audace de m'aimerl et, de plus, avoir Faudacc
de le dire I
CLITIDAS.
Ce n'est pas de vous, madame, dont il est amoureux.
ÉRIPHILE.
Ce n*est pas de moi?
CLITIDAS.
Non, madame: il vous respecte trop pour cela, et est
trop sage pour y penser.
♦ - ^R-IPHILE.
Et de qui donc» Clitidas?
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ACTE II, SCÈNE III. 219
CLITIDAS.
D'une de vos filles, la jeane Arsinoé.
iRIPHILE.
A-t-elle tant d appas , qu'il n'ait trouvé qu'elle digne de
son amour?
CLITIDAS.
U l'aime éperdumeut, et vous conjure d'honorer sa
flamme de votre protection.
ÉRIPHILE.
Moi?
CLITIDAS.
Non , non , madame ; je vois que la chose ne vous plait
pas. Votre colère m'a obligé à prendre ce détour ; et , pour
vous dire la vérité , c'est vous qu'il aime éperdument.
ÉRIPHILE.
Vous êtes un insolent de venir ainsi surprendre mes
sentiments. Allons, sortez d'ici $ vous vous mêlez de vou-
loir lire dans les âmes , de vouloir pénétrer dans les secrets
du coeur d'une princesse. Otez-vous de mes yeux, et que
je ne vous voie jamais. « . Clltidas.
CLITIDAS.
Madame?
ERIPHILE.
Venez ici; je vous pardonne celte affaire-là.
CLITIDAS.
Trop de bonté , mad^ime. . .
ERIPHILE.
Mais à condition, prenez bien garde à ce que je vous
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'ji^ LES AMANTS MAGNIFIQUES.
dis, que vous n en ouTiirez la bouche à persomie du
moude, sur peine de la vie.
CLITIDAS..
n suffit.
^RIPHILE,
Sostrate t'a donc dit qu'il m'aimoit?
CLITIDAS.
Non, madame; il faut vous dire la veritâ. Jai tiré de
son cœur, par surprise, un secret qu'il veut cacher à tout
le monde , et avec lequel il est, dit-il , résolu de mourir. Il
a été au désespoir du vol si^til que je lui en ai fait; et
bien loin de me charger de vous le découvrir, il m'a con-
juré, avec toutes les instantes prières qu'on sauroit faire,'
de ne vous en rien révéler ; et c'est trahbon contre lui que
ce que je viens de vous dire.
ÉRIPHILB.
Tant mieux : c'est par son seul respect qu'il peut me
plaire ; et , s'ij étoit si hardi que de me déclarer son amour,
il perdroit pour jamais et ma présence et mon< estime.
CLITLDAS--
Ne craignez point, madame^ . .
ÉRIPHILE.
Le voici. Souvenez-vous au moins, si vous êtes sage,
de la défense que je vous ai Ëiite.
CLITIDAS.
Gela est fait, madame. H ne faut pas être courtisan in-
discret.
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ACTE II, SCÈINE IV. aai
SCÈNE IV-
ÉRIPHILE, SOSTRATE.
* SOSTRATE.
J'ai une excuse, madame, pour oser interrompre votre
solitude, et j ai reçu de la princesse votre mère une com-
mission qui autorise la hardiesse que je prends mainte-
nant.
ÉRIPHILE.
Quelle commission, Sostrate?
SOSTRATB.
Celle, madame, de tâcher d apprendre de vous vers
lequel des deux princes peut incliner votre cœur.
ÉRIPHILE.
La princesse ma mère montre un esprit judicieux dans
le choix qu'elle a fait de vous pour un pareil emploi.
Cette commission, Sostrate, vous a été agréable sans
doute, et'vous Favez acceptée avec beaucoup de joie?
SOSTRATE.
Je lai acceptée, madame, par la nécessité que moii
devoir m'impose d'obéir, et si la princesse avoit voulu
recevoir mes excuses, elle auroit honoré quelque autre de
cet emploi
ÉRTPHILP.
Quelle cause, Sostrate, vous obligeoit à le refuser?
SOSTRATE.
La crainte, madame, de m'en acquitter maL
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222 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
iRIPHILE.
Croyez-vous que je ne vous estime pas assez pour vous
ouvrir mon cœur, et vous donner toutes les lumières que
vous pourrez désirer de moi sur le^sujet de ces deux
princes?
SOSTRATE.
Je ne désire rien pour moi là-dessus , madame , et je ne
vous demande que ce que vous croirez devoir donner aux
ordres qui mWènent.
^RIPHILE.
Jusqu'ici je me suis défendue de m'expliquer, et la
princesse ma mère a eu la bonté de souflfrir que j aie reculé
toujours ce choix qui me doit engager : mais je serai bien
aise de témoigner à tout le monde que je veux faire quel-
que chosç pour Tamour de vous ; et, si vous m'en pressez ,
je rendrai cet arrêt qu'on attend depuis si long-temps.
SOSTRATE.
C'est une chose , madame ^ dont vous ne serez point
importunée par moi ; et je ne saurois me résoudre à presser
une princesse qui sait trop ce qu elle a à fiiire.
ÉRIPHILE,
Mais c'est ce que la princesse ma mère attend de vous.
SOSTRATE.
Ne lui ai- je pas dit aussi que je m'acquitterois mal de
cette commission?
ÉRIPHILE.
Or çà, Sostratc, les gens comme vous ont toujours les
yeux pénétrants , et je pense qu'il ne doit y avoir guère de
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ACTE II, SCÈNE IV. aa3
choses quî échappent aux vôtres. N'onl-ils pu découvrir,
vos yeux, ce dont tout le monde est en peine? et ne vous
ont-ils point donné quelques petites lumières du penchant
de mon cœur? Vous voyez les soins qu'on me rend, lem-
pressement qu^on me témoigne. Qud est celui de ces
deux princes que vous croyez que je regarde d'un œil plus
doux?
SOSTRATE.
Les doutes que Ton forme sur ces sortes de choses ne
sont réglés d ordinaire que par les intérêts qu on prend.
ÉRIPHILE.
Pour qui, Sostrate, pencheriez -vous des deux? Quel
est celui , dites -moi , que vous souhaiteriez que j'épou-
sasse?
SOSTRATE.
Ah! madame, ce ne seront pas mes souhaits, mais
votre inclination qui décidera de la chose.
ÉRIPHILE.
Mais si je me conseillob k vous pour ce choix?
SOSTRATE.
Si VOUS vous conseilliez à moi , je serois fort embar-
rassé.
ÉRIPHILE.
Vous ne pourriez pas dire qui des deux vous semble
plus digne de cette préférence?
SOSTRATE.
Sî Ton s'en rapporte à mes yeux, il ny aura personne
qui soit digne de cet honneur. Tous les princes du monde
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224 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
seront trop peu de chose pour aspirer à vous ; les dieux
seuls y pourront prétendre \ et vous ne souffrirez des
hommes que l'encens et les sacrifices.
ERIPHILE.
Cela est obligeant, et vous êtes de mes amis : mais je
veux que vousi me disiez pour qui des deux vous vous
sentez plus d'inclination, quel est celui que vous mettez
le plus au rang de vos amis.
SCÈNE V-
ÉRIPHILË, SOSTRATE, CHORÈBE.
CHORÈBE.
Madame, voilà la princesse qui vient vous prendre
ici pour aller au bois de Diane.
SOSTRATE, à part.
Hélas! petit garçon, que tu es venu à propos!
SCÈNE VL
ARISTIONE, ÉRIPHTLE, IPHICRATE, TIMOCLÈS,
SOSTRATE, ANAXARQUE, CLITIDAS.
ARISTI0I7E.
O If VOUS a demandée, ma fille, et il y a des gens que
votre absence chagrine fort.
ÉRIPHILE.
Je pense , madame , qu on m^a demandée par compli-
ment^ et on ne s^inquiète pas tant qu'on vous dit.
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ACTE II, SCÈNE VI. aa5
ARISTIONE.
On enchatne pour nous ici tant de divertissements les
uns aux autres , que toutes nos heures sont retenues ; et
nous n'avons aucun moment à perdre , si nous voulons
les goûter tous. Entrons vite dans le bois , et voyons ce
qui nous y attend. Ce lieu est le plus beau du monde ,
prenons vite nos places.
FIN DU SECOKD ACTE.
MOLIEAK. 5.
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aa6 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
TROISIÈME INTERMÈDE
Le théâtre repTësente un bois consfteré à Diane.
LA HTMPHE DE TEMPé.
Y EVBx, grande princesse» arec tous vos appas.
Venez prêter vos jeux aux innocents débats
Que notre désert tous présente :
N'j cherchez point l'éclat des fêtes de la cour ;
On ne sent ici que l'amour ,
Ce n'est que l'amour qu'on j chante.
PASTORALE.
SCÈNE I
TIRCIS!
V ous chantez sous ces feuillages ,
Doux rossignols pleins d'amour ;
Et de Yos tendres ramages
Vous réveillez tour à tour
Les échos de ces bocages :
Hélas! petits oiseaux, hélas 1
Si vous aviez mes maux , vous ne chanteriez pas.
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PASTORALE, SCÈNE II. a
SCÈNE IL
LICASTE. MÉNANDRE, TIRCIS.
LICASTE.
Hi quoi 1 toujouri languissant , sombre et triite?
MéSAnDBE.
Hé quoi ! toujours aux pleurs abandonné ?
TIRCIS.
Toujours adorant Caliste ,
Et toujours infortuné.
LICASTE.
Domte, domte , berger, l'ennui qui te possède.
T I B c I s.
né ! le mo}ren , Hélas \
MéVANDRE.
Fais , fais-toi quelque effort.
TIRCIS.
Hé ! le moyen , hélas î quand le mal est trop fort ?
LICASTE.
Ce mal trouvera son remède.
TIRCIS.
Je ne guérirai qu'à la mort.
LICASTE ET MÉNARDRE.
Ah ! Tircis 1
TIRCII.
Ah ! bergers !
LICASTE ET MENAirpRE»
Prends sur toi plus d'empire.
TIRCIS.
Rien ne me peut secourir.
LICASTE ET MÉ» ARDRE.
C'est trop, e'est trop céder.
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aaS LES AMANTS MAGNIFIQUES.
Timcis.
C'est trop , c'est trop souflEHr.
LICA.8TB KT MivANDBB.
Quelle foiblesse !
Tincis.
Quel martyre!
LiCAfTi: ET MÉnABri>llE.
Il faut prendre courage.
TIRCI8.
11 faut plutôt mourir.
LICASTE.
Il n'est point de bergère
Si froide et si séyère
Dont la pressante ardeur
D'un cœur qui perseTère
Ne vainque la froideur.
MÉVANDRE.
Il est dans les affaires
Des amoureux mjstères
Certains petits moments
Qui changent les plus fiéres ,
Et font d'heureux amants.
TIACIS.
Je la vois , la cruelle ,
Qui porte ici ses pas :
Gardons d'être vus d'elle ;
L'ingrate , hélas !
N'j viendroit pas.
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PASTORALE, SCÈNE 111. aag
SCÈNE ni.
CALISTE.
Ah ! que sur notre cœur
La séyère loi de l'honneur
Prend un cruel empire !
Je ne fais voir que rigueurs pour Tircis ;
^t cependant , sensible à ses cuisants soucis ,
De sa langueur en secret je soupire ,
Et Toudrois bien soulager son martyre.
C'est à vous seuls que je le dis ,
Arbres , n'allez pas le redire.
Puisque le ciel a voulu nous former
Avec un cœur qu'amour peut enflammer,
Quelle rigueur impitoyable
Contre des traits si doux nous force à nous armer '
Et pourquoi , sans être blâmable ,
Ne peut-on pas aimer
Ce que l'on trouve aimable ?
Hélas ! que vous êtes heureux ,
Innocents animaux , de vivrie sans contrainte ,
Et de pouvoir suivre sans crainte
Les doux emportements de vos cœurs amoureux !
Hélas , petits oiseaux , que vous êtes heureux
De ne sentir nulle contrainte ,
Et de pouvoir suivre sans crainte
Les doux emportements de vos coeurs amoureux !
Mais le sommeil sur ma paupière
Verse de ses pavots l'agréable fraîoheur :
Donnons-nous h lui tout entière;
Nous n'avons point de loi sévère
Qui défende à nos sens d'en goûter la douceur.
(Elle s'endort sur un Ut de gazon.)
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23o LES AMAKTS MAGNIFIQUES,
SCÈNE IV.
GALISTE, ehdormie; TIRGIS, LIGASTE, MÊNANDRE.
Tinc 18.
Vers ma belle ennemie
Portons sans bruit nbs pas ,
Et ne réveillons pas
Sa rigueur endormie.
TOUS TAOIS.
Dormez , dormez , beaux jeux , adorables vainqueurs ;
Et goûtez le repos que vous ôtez aux cœurs.
Tincis.
Silence , petits oiseaux ;
'Yents , n'agitez nulle chose -,
Gbulez doucement , ruisseaux :
G 'est Galiste qui repose.
TOUS TROIS.
Dormez , dormez , beaux jeux , adorables vainqueurs j
Et goûtez le repos que vous ôtez aux cœurs.
CALisTE, en se réveUtant, à Tircitm
Ah! quelle peine extrême!
Suivre partout mes pas !
T I a G I s.
Que voulez-vous qu'on suive , hélas !
Que ce qu'on aime?
CALISTE.
Berger^ que voulez-vous ?
TIRCIS.
Mourir, belle beigère,
Mourir à vos genoux ,
Et finir ma misère.
Puisqu'en vain à vos pieds on me voit foupir*?,
Il j hxLt expirer.
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PASTORALE, SCENE IV. a3i
CALI8TE.
Ah! Tircis , Atez-vous : j'ai peur que (Uns ce jour
La pitié dans mon cœur n'introduise l'amour.
LicASTE ET MÉHAHDRE, ensemble.
Soit amour, soit pitié ,
Il sied bien d'être tendre.
C'est par trop tous défendre ,
Bergère , il faut se rendre
A sa longue amitié.
Soit amour, soit pitié ,
Il sied bien d'être tendre. •
C*ALI8TE, à Tircis.
C'est trop, c'est trop de rigueur.
J'ai maltraité votre ardeur,
Chérissant votre personne ;
Vengex-vous de mon cœur,
Tircis , je vou* le donne.
Tincis.
O ciel ! bergers ! Caliste ! Ah ! je suis hork de moi !
Si l'on meurt de plaisir, je dois perdre la vie.
• LICASTE.,
Digne prix de ta foi !
MÉHAlfDIiE.
o sort digne d'envie !
SCÈNE V.
DEUX SATYRES, CALISTE, TIRCIS. LICASTE, MÉNAMDRE.
pRBMisn sATTEE, à CaOste.
Quoi ! tu me fuis , ingrate ; et je te vois ici
De ce berger k moi faire une préférence l
6EC01XD SATYRE^
Quoi ! mes soins n'ont rien pu sur ton indifférence ;
Et pour ce langoureux ton cœur s'est adouci l
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232 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
CALISTS.
Le destin le yeut ainsi ;
Prenez tous deux patience.
P&EMIEA SATTHE.
Aux amants qu'on pousse à bout
L*amour fait Terser des larmes ;
Mais ce n est pas notre goiit ,
Et la bouteiUe! a des charmes
Qui nous consolent de tout.
SECOND SATYRE.
Notre amour n'a pas toujouM
Tout le bonheur qu'il désire ;
Mais nous ayons un secours ,
Et le bon yin nous fait rire
Quand 6n rit de nos amours.
TOUS,
Champêtres diyinités ,
Faunes , drjades , sortes
Oe yos paisibles retraites ;
Mêlez yos pas à nos sons».
Et tracez sur les herbettes
L'image de nos chansons.
SCÈNE VL
CALISTE, TIRCIS, LICASTÇ, MÉNANDRE, FAUNES,
DRYADES.
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET,
( Danse des faunes et dès dryades. }
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PASTORALE.. SCÈNE VIL u33
SCÈNE VIL
CLIMÈNE, PHILINTE, CALISTE, TIRGIS, LICASTE,
MÉNAlrt)RE, FAUNES, DRYADES.
PHILIHTE.
Quand je plaisois à tes jeux ,
J'étois content de ma vie ,
Et ne YOjois rois ni dieux
Dont le sort me fit enyie.
CLIMklXE.
Lorsqu'à toute autre personne
Me. préféroit ton ardeur,
J'aurois quitté la couronne
Pour régner dessus ton cœur.
PHILINTE.
Une autre a guéri mon âme
Des feux que j'avois pour toin
CLIM^VE.
Un autre a yenge ma flamme
Des foiblesses de ta foi.
pniLiirTE.
Chloris , qu'on vante si fort ,
M'aime d'une ardeur fidèle;
Si ses jeux vouloient ma mort ,
Je mourrois content pour elle.
CLiMèas.
Mjrtil , si digne d'envie ,
Me chérit pins que le jour,
Et moi je perdrois la vie
Pour lui montrer mon amour.
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a34 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
PHILIlfTE.
Mais si d'une douce ardeur ^
Quelque renaissante trace
Chassoit Ghloris de mon cœur
Pour te reibettre en sa place ?
CLIMÈNE.
Bien qu'avec pleine tendresse
Mjrtil me puisse chérir,
Avec toi f je le confesse ,
Je voudrois vivre et mourir.
TOUS DEUX ENSEMBLE.
Ah ! plus que jamais aimons-nous ,
£t vivons et mourons en des liens si doux.
TOUS LES ACTEUnS DE LA PASTOBALE.
Amants , que vos querelles
Sont aimables et belles !
Qu'on j voit succéder
De plaisirs , de tendresse !
Querellez-vous sans cesse
Pour vous raccommoder.
DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
(Les faunes et les dryades recommencent leurs danses, Undis que tzx>is
petites dryades et trois petits faunes font paroître dans l'enfoncement du
théâtre tout ce qui se passe sur le devant. Ces danses sont entremêlées
des chansons des bergers. }
CHOEUR DE BERGERS ET 'dE BERGERES.
Jouissons , jouissons des plaisirs innocents
Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens.
Des grandeurs qui voudra se soucie ;
Tous ces honneurs dont on a tant d'envie
Ont des chagrins qui gont trop cuisants.
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PASTORALE, SCÈNE VIL a35
Jouissons y jouissons des plaisirs innocents
Dont les feux de Tamour sayent charmer nos sens.
En aimant , tout nous plait dans la yie ;
Deux cœurs unis de leur sort sont contents :
Cette ardeur, de plaisirs suiyie.
De tous nos jours fait d'étemels printemps. «
Jouissons , jouissons des plaisirs innocents
Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens.
FIN DU TaoïSlfcME INTElUkOB.
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a36 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE I.
ARISTIONE, IPHICRATE, TIMOCLES, ANAXAR-
QUE, ÉRIPHILE, SOSTRATE, CLITmAS.
ARISnONE.
Les mêmes paroles toujours se présentent à dire; il faut
toujours s'écrier : Voilà qui est admirable! il ne se peut
rien de plus beau! cela passe tout ce qu'on a jamais vu!
TIMi^CLÈS.
C'est donner de trop grandes paroles, madame, à de
petites bagatelles.
ARISTIONE.
Des bagatelles comme celles-là peuvent occuper agréa-
blement les plus sérieuses personnes. En vérité, ma fille,
vous êtes bien obligée à ces princes, et vous ne sauriez
assez reconnoître tous les soins qu'ils prennent pour vous.
ERIPHILE.
J'en ai, madame, tout le ressentiment qu il est possible.
ARISTIONE.
Cependant vous les faites long -temps languir sur ce
qu'ils attendent de vous. Jai promis de ne vous point
contraindre; mais leur amour vous presse de vous décla-
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ACTE III, SCÈNE I. aS;
rer, et de ne plus traîner en longueur la récompense de
leurs services. J'ai chargé Sostrate d'apprendre doucement
de vous les sentiments de votre cœur; et je ne sais pas s'il
a commencé à s acquitter de cette commission.
ÉRIPHILE.
Oui, madame; mais il me semble que je ne puis assez
reculer ce choix dont on me presse , et que je ne saurois
le faire sans mériter quelque blâme. Je me sens également
oUigée à l'amour, aux empressements, aux services de
ces deux princes; et je trouve. une espèce d'injustice bien
grande âr memontrer ingrate, ou vers Fun , ou vers l'autre,
par le refus qu'il m'en faudra faire dans la préférence de
sonrivaL
IPHICRATE.
Cela s'appelle, madame, un fort honnête compliment
pour nous refuser tous deux.
ARISTIONE.
Ce scrupule, ma fille, ne doit point vous inquiéter; et
ces princes tous deux se sont soumis il y a long-temps à
la préférence que pourra faire votre inclination.
ÉRIPHILE.
L'inclination, madame, est fort sujette à se tromper;
et des yeux désintéressés sont beaucoup plus capables de
faire un juste choix.
ARISTIONE.
Vous savez que je suis engagée de parole à ne rien
prononcer là-dessus; et parmi ces deux princes votre in-
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238 LES AMANTS MAGNIFIQUES,
clination ne peut point se tromper, et faire un choix qui
soit mauvais.
ÉRIPHILE.
Pour ne point violenter votre parole ni mon scrupule^
agréez, madame, un moyen que j'ose proposer.
ARISTIONË.
QuQi,m^fiUe?
iaiPHiLE.
Que Sostrate décider de cette préférence. Vous lavez
pris pour découvrir le secret de mon cœur, souffirez que
je le prenne pour me tirer de l'embarras où je me trouve.
ARISTIONE.
J'estîme tant Sostrate , que , soit que vous vouliez vous
servir de lui pour expliquer vos sentiments, ou soit que
vous vous en remettiez absolument à sa conduite; je fais,
dis-je, tant d'estime de sa vertu et de son jugement, que
je consens de tout mon cœur à la proposition que vous
me faitçs.
IPHICRATE.
C'est-à-dire, madame , qu'il nous faut Êdre notre cour à
Sostrate.
SOSTRATE.
Non, seigneur, vous n'aurez point de cour à me faire;
et, avec tout le respect que je dois aux princesses, je re-
nonce à la gloire où elles veulent m'élever.
ARISTIONE.
D où vient cela , Sostrate ?
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ACTE III, SCÈNE L aSg
SOSTRATE.
J'ai des raisons, madame, mii ne me permettent pas
que je reçoive Thonneur que vous me présentez.
IPHICRATE.
Craignez-vous, Sostrate,"de vous faire un ennemi?
SOSTRATE.
Je craindrois peu, seigneur, les ennemis que je pour-
rois me faire en obéissant à mes souveiralnes.
TIMOCLES.
Par quelle raison donc refusez-vous d'accepter le pou-
voir qu'on vous donne, et de vous acquérir Famitié d'un
prince qui vous devroit tout son bonheur?
SOSTRATE.
Par la raison que je ne suis pas en état d'accorder à ce
prince ce qu'il souhaiteroit de moi.
IPHICRATE.
Quelte pourroit être cette raison?
SOSTRATE.
Pourquoi me tant presser là-dessus? Peut-être ai-je,
seigneur, quelque intérêt secret qui s oppose aux préten-
tions de votre amourj Peut-être ai-je un ami qui brûle,
sans oser le dire, d'une flamme respectueuse pour les
cbafmes divins dont vous êtes épris. Peut-être cet ami me
fait-il tous les jours confidence de ( son martyre, qu'il se
plaint à moi tous les jours des rigueurs^ de sa destinée , et
regarde Fhymen delà princesse ainsi que Farrêt redouta-
ble qui le doit pousser au tombeau; et, si cela étoit, sei-
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24o LES AMANTS MAGNIFIQUES.
gneur, seroit-il raisonnable que ce tàt de ma main qull
reçût le coup de sa mort?
IPHICRATE.
Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'être vous-même
cet ami dont vous prenez lesnntéréts.
SOSTRATE.
Ne cherchez point, de grâce, à mé rendre odieux aux
personnes qui vous écoutent. Je sais me connoître , sei-
gneur; et les malheureux comme moi n'ignorent pas
jusqu'où leur fortune leur permet d aspirer.
ARISTIONE.
Laissons cela; nous trouverons moyen de terminer
l'irrésolution de ma fille.
ANAXARQUE.
En est-il un meilleur, madame, pour terminer les
choses au contentement de tout le monde , que les lu-
mières que le ciel peut donner sur ce mariage? J'ai com-
mencé , comme je vous ai dit , à jeter pour cela les figm*es
mystérieuses que notre art nous enseigne ; et j'espiTe vous
faire voir tantôt ce que l'avenir garde à cette union
souhaitée. Après cela, pourra-t-on balancer encore? La
gloire et les prospérités que le ciel promettra ou à l'un ou
à Tautre choix ne seront-elles pas suffisantes pour le dé-
terminer? et celui qui sera exclus pourra-t-il s'oflfenser,
quand ce sera le ciel qui décidera cette préférence?
IPHICRATE.
Pour moi , je m y soumets entièrement ; et je déclare
que cette voie me semble la plus raisonnable^
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ACTE III, SCÈNE I. iiU
TIMOCLÈS.
Je suis de même avis; et le ciel ne sauroit rien faire où
je ne souscrive sans répugnance.
ÉRIPHILE.
Mais, seigneur Anaxafrque^ Voyez -vous si clair dans
les destinées, que vouis ne vous trompiez jamais? et ces
prospérités et cette gloire que vous dîtes que le ciel nous
promet, qui en sera caution, je vous prie?
ARISTIONE.
Ma' fille, vous avez une petite incrédulité qui ne vous
quitte ][yoint
ANA^ÀRQUE.
Lès épreuves, madame, que tout le mond^ a Vues de
rin&iDibilité de mes prédictions sont les cautions suffi-
santes des promesses que je puis faire. Mai^ enfin, quand
je vous aurai fait voir ce que !e ciel vous marque'^ vous
vous réglerez là-dessus à votre fantaisie 3 et ce sera à vous
à preûdre la fortune de l'un ou de l'autre choix.
ÉRIPHILE.
Lé ciel , Anaxarqùe j ine marquera les deux fortunes
qui m'attendent?
ÀNAXARQÛE..
Oui, madante; les félicités qui vous suivront si vous
épousez Fun , et les disgrâces qui vous accompagneront si
vous épousez l'autre.
ÉRIPHILE.
Mais comme il est inlpc^ssible que je les épouse tous
deux, il faut donc qu'on trouve écrit dans le ciel, non-
MOLlàAE. 5. i()
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34a LES AMANTS MAGNIFIQUES,
seulement ce qui doit arriver, mais aussi ce qui ne doit
pas arriver.
CLITIDASy à pan.
Voilà mon astrologue embarrassé.
▲ NAXAaQUE.
Il faudroit vous faire, madame, une longue discussion
des principes de l'astrologie, pour vous faire comprendre
cela.
CI.ITXDÀS.
Bien répondu. Madame, je ne dis point de mal de Tas-
trologie : Tastrologie est une belle chose, et le seigneur
Anaxarque est ud grand homme.
IPHICRATË.
La vérité de l'astrologie est une chose incontestable ;
et il ri'j^ a personne qui puisse disputer contre la certitude
de ses; prédictions*
CXlTIDAS.
Assurément.
TIMOGLÈS.
Je suis assez incrédule pour quantité de choses; mais
pour ce qui est de l'astrologie, il ny a rien de plus sûr et
de plus constant que le succès des horoscopes qu'elle
tire.
CLITIDAS.
Ce sont des choses les plus claires du monde.
IPHICRATE.
Cent aventures prédites arrivent tous les jours, qui
convainqu/ent les plus opiniâtres.
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ACTE m, SCÈNE L a43
GIITIDAS.
Il est vrai.
TIMOCLÈS.
Peut -on contester sur cette matière leà incidents ce
lébres dont les histoires nous font foi?
CLITrDAS.
n faut n'avoir pas Je kens commun. Le mdyen de con-
tester ce qui est moulé ? ^
ARISTIONE.
Sôstrate n'en dit mot. Quel est son sentiment là-dessus ?
SOSTRATE. ,
Madame^ tous les esprits ne sont jpas nés avec les qua-
lités qu'il Êiut pour la délicatesse de ces belles sciences
qu'on nomme curieuses; et il y en a de si matériels, qulls
ne peuvent aucunement comprendre ce que d'autres con*
çoivent le plus facilement du monde. Il n'est rien de plus
agréable , madame , que toutes lés grandes promesses de
ces connoissances sublimes. Trâiisformer tout en or, faire
vivre éternellement, guérir par des paroles , se faire aimer
de qtii l'on veut, savoir tous les secrets de l'avenir, faire
descendre comme on vêtit du ciel sur des métaux des im-
pressions de bonheur, Commander aux démons, se faire
des àrméeè îiïvisibles et des soldats invulnérables, tout
cela est charmant sans doute; et il y a des gens qui n'ont
aucune peiné à en comprendre la possibilité , cela leur est
le plus aisé du monde à coircevoir : mais , pour moi , je
vous^ avoue que mon esprit grossier a quelque peine à le
comprendre et à le croire; et j'ai toujours trouvé cela trop
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a44 LES AMANTS MAGNIFIQUES,
beau pour être véritable. Toutes ces belles raisons de
sympathie , de force ma^étique , et de vertu occulte , sont
si subtiles et délicates, quelles échappent à mon sens
matériel; et , sans parler du reste , jamais il n'^ été en ma
puissance de concevoir comme on trouve écrit dans le
ciel jusqu^aux plus petites particularités de la fortune du
moindre homme. Quel rapport, quel commerce, ïjuxSle
correspondance peut-il y avoir entte ilous et des globes
éloignés de notre fértre d'une dbtance si eflfiroyable? Et
d'où cette belle science enfin peut-elle être venue aux
hommes? Quel Dieu Ta révélée? ou quelle expérience Ta
pu former de l'observation de ce grand nombre d'astres
qu'on n a pu voir encore deux fois dans la même dispo^
sition?
ANAXARQtlE.
Il ne sera pas difficile de vous le faire concevoir.
SOSTRATE.
Vous serez plus habile que tous les autres.
CLlTIDASj^à Sostrate.
11 VOUS fera une discussion de tout cela quand vous
voudrez.
IPHICRATE, à Sostrate.
Si vous ne comprenez pas les choses, au moins les
pouvez-vous croire sur ce que Ton voit tous les jours.
SOSTRATE.
Comme mon sens est si grossier qu'il n'a pu rien com-
prendre , mes yeux aussi sont si malheureux qu'ils n'ont
jamais rien vu.
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ACTE III, SCÈNE I. ^45
IPHICRATE.
Ppprmoi, j'ai YU^etdes choses tout-à-faitconvaincantes.
TIMOGLÉS.
Et moi aussi.
SOSTRATE.
Comme vous avez vu, vous faites bien de croire; et il
faut que vos yeux soient faits autrement que les miens.
IPHICRATE.
Mais enfin la princesse croit A l'astrologie ; et il me
semble qu'on y peut bien croire après elle. Est-ce que ma-
dame, Sostrate, na pas de Pesprit et du sens?
SOSTRATE.
Seigneur, la question est un peu violente. L'esprit de
la princesse n^est pas une règle pour le nuen ; et son in-
telligence peut relever à des lumières où mon sens ne peut
atteindre.
ARISTIONE.
Non, Sostrate, je ne vous dirai rien sur quantité dé
choses auxquelles je ne donne guère plus de créance que
vous. Maisf pçur l'astrologie, on m'a dit et fait voir des
choses si positives, que je ne la puis mettre eu doute.
SOSÏRATE.
Madame^ je n'ai rien à répondre à cela.
ARISTIOITE.
Quittons ce discours, et qu'on nous laisse un moment.
Dressons notre promenade, ma fille, vers cette belle grotte
où j'ai promis d'aller. Des galanteries à chaque pas I
TIN nv TROISIÈME ACTE.
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a46 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
QUATRIÈME INTERMÈDE.
Le théâtre représente une grott^.
ENTRÉE DE BALLET.
(Huit staliiet, pofltol ohacune ànx ûmah$tmxy IbnC ubq cbiito Tanée de
plusieurs agoras et de phi^ieun attitudes» où cOes 'demeurent par uk'
tervallea.)
PIN DU QUATRIÈUE IHTEAIIKdE.
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LES AMANTS MAGNIFIQUES. 247
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I.
ARISTIONE, ÉRIPHILE.
ARISTIONE.
De qui que cela soit, on ne peut rien de plus galant et
de mieux entendu. Ma fille , j'ai voulu me séparer de tout
le monde pour vous entretenir; et je veux que vous ne
me cachiez rien de la vérité. N'auriez-vous point dans
Fâme quelque inclination secyète que vous ne voulez pas
nous dire?
él^IPHILE.
Moi, madame! ,
ARISTIONE.
Parlez à cœur ouvert, ma fille. Ce que j'ai fait pour
vous mérite bien que vous Usiez avec moi de franchise.
Tourner vers vous toutes mes pensées, vous préférer à
toutes choses, et fermer Foreille en Fétîat où je suis à
tbnles les propositions que cent priiicesses en nia place
écouteroient avec bienséance; tout cela vous doit assez
persuader que je Suis uïxe bonbe mère, et que je ne sufe
pas pour recevoir* avec sévérité les ouvertures que vous
pourriez me faire de votre cœur»
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î48 LE5 AMANf S MAGNIFIQUES.
ÉRIPHILE,
Si jWois si mal suivi votre exemple , <jae de m^étEjs
laissé aller à quelques seutimeif ts d'inclinatiou que j^eusse
raison de cacher, j^aurois, madame, assez de pouvoir sur
moi-même pour imposer suence.â cette passion, et me
piettre en état de ne rien fair(^ voir qui {ht indigne de
votre sang.
ARISTIONE.
Non, non, ma fille; vous pouvez sans scrupule m'ou-
vrir vos sentiments. Je n'ai point renferrafé votre inclina-
tion dans le ch(>ix de deux princes, vous pouvez Tétendre
où vous tondrez ; et le mérite auprès de moi tifsnt un
rang si considérable , que je l'égale à tout; et, si vous
m'avouez franchement les choses, vous me verrez sous-
crire sans répugpaijce au choix qu aura fait votre cœur.
ÉRIPHILE..
Vous avez des bontés pour moi, madame, dont je ne
puis assez me louer : mais je ne les mettrai point à l'épreuve
sur le sujet dont vous me parlez ; et tout ce que je leur de-
mande, c'est de ne point presser un mariage où je ne me
sens pas encore bien résolue.
ARJSTIQNE.^.
Jusqu'ici je vous ai laissée assez maîtresse de tout; et
rîmpatience des princes vos amants. . . Mais quel bruit
est-ce que j'entends? Ab! ma fille ^ quel spctaele s oflfre
à nos yeux? Quelque divinité descend ici, et c'est la
déesse Vénus qui semble nous vouloir parler.
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ACTE IV, SCÈNE II. 349
SCÈNE IL
VÉNUS, ACCOMFAGN^E DE QUATRE PEXUS AHOVlâ DANS
UNE machine; ARISTIONE, ÉRIPHILE.
▼Évns, à ArUtione.
P.niif CESSE, dans tes soins brille un zèle exemplaire
Qui par les immortels doit être couronné ;
Et , pour te voir un gendre jllustre et fqrtuné ,
Leur main te veut marquer le choix que tu fiois faire.
Il's t'annoncent tous , par ma yoix,.
La gloire et les grandeurs que , p^r ce digne choix ,
Ils feront pour jamais entrer dans ta fàonille.
D(E} t^s difficultés termine donc le cpurs ,
Et pense à donner ta fille
4 qui sauvera tes jours.
SCÈNE III.
ARISTIOWE/ÉRIPHILE.
ARISTIONE.
Ma fille, les dieux imposent silence â tous nos raison-
nements. Après cela, nous n'avons plus rien à Êiire qu'à
recevoir ce qu'ils s'a.pprêtent à nous donner, et vous venez
d'entendre distinctement leur volonté. Allons dans le pre-
mier temple les assurer dp notre obéissance, et leur
cendre grâces de leurs bontés. ^
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25« LES AMANTS MAGNIFIQUES.
SCÈNE lY.
ANAXARQUE, CLÉON.
CLÉON.
Voila la princesse cpii s'en va; ne voulez-vous pas lui
parler?
ANAXARQUE.
Attendons que sa fille soit séparée d'elle. C'est up es-
prit que je redoute, et qui n'est pas de trempe à se laisser
mener aïnsique celui de sa mère. Enfin , mon fils, comme
nous venons de vok* par cette ouverture, le stratagème a
réussi. Notre Vénus a fait des mbrveilles; et Tadmirable
ingénieur qui s'est employé à cet artifice a si bien disposé
tout, a coupé avec tant d'adresse le plancher de cette
grotte, si bien caché ses fib de fer et tous ses ressorts, si
bien ajusté ses lumières et habillé ses personnages, qu'il y
a peu de gens qutn'y eussei^t été trompés; et, comme la
princesse Aristione est fqrt superstitieuse , il ne faut point
douter qu elle ne dpçne 4 pleine^êjte dans cette tromperie.
Il y a long-temps y mon fils, que je prépare cette ma-
chine, et me voilà bimitôt au but de mes prétentions.
CLÉON.
Mais pour lequel des deux princes au moins dresstz-
vous tout cet artifice?
ANAXARQUE.
Tous deux ont recherché mon assistance, et je leur
promets à tous deux la faveur de mon art. Mais les pré-
sents du prince Iphicrate , et les promesses qu'il m'a f^tes ,
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ACTE IV, SCÈNE IV. a5i
remportent de beaucoup sur tout ce qu'a pu faire l'autre :
ainsi ce sera lui qui recevra les eflFets favorables de tous les
ressorts que jfai fait jouer; et comme son ambition me
devra toute chose, voilà, mon fils, notre fortune faite. Je
vais prendre mon temps pom* affermir dans son erreur
Fesprit de la princesse , pour la mieux prévenir encore par
le rapport que je lui ferai voir adroitement des paroles de
Vénus avec les prédictions des figures célestes que je lui
dis que j'ai jetées. Va-t'en tenir la main au reste de Pou-
vrage, préparer nos six hommes à se bien cacher dans
leur barque derrière le rocher, à posément attendre le
temps que la princesse Âristione vient tous les soirs se
promener seule sur le rivage, à se jeter bien â propos sur
elle ainsi que des corsaires, et donner lieu au prince Iphi-
crate de lui apporter ce secours qui, sur les paroles du
del, doit mettre entre ses mains la princesse Ériphile. Ce
prince est averti par moi ; et , sur la foi de ma prédiction,
il doit se tenir dans ce petit bois qui borde le rivage. Mais
sortons de cette grotte; je te dirai en marchant toutes les
choses qu'il fiiut bien observer. Voilk la princesse Éri-
phile, évitons sa rencontre.
SCÈNE V.
ÉRIPHILE.
HiLAs! quelle est ma destinée! etqu'ai-jeÊdtauxdieuic
pour mériter les soins qu'ils veulent prendre de moi?
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aSa LES AMANTS MAGNIFIQUES.
SCÈNE VL
ÉRIPHILE, CLÉONICE.
CLÉONICE.
Le Yoici, madame, que j'ai trouvé; et, à vos pemters
ordr^, il n^a pas manqué de me suivre.
l^.RIPHILE.
Qu'il approche, Cléonice; et qu'on nous laisse seuls
un moment,
SCÈNE VIL
ÉRIPHILE, SOSTRATE.
ERIPHILi;.
SosTRATE, yous m'aimez?
SOSTRATE.
Moi, madame?
ERIPHILE.
Laissons cela, Spstrate; je le sais, je l'approuve, et
vous permets de me le dire. Votre passion a paru à mes
yeux accompagnée de tout le mérite qui me la pouvoit
rendre agréaMe. Si ce n'étqit le rang où le ciel m'a fait
naître, je puis yous dire que cette passion n'auroit pas été
malheureuse, et que cent fois je lui ai souhaité Fappui
d une fortune qui pût mettre pour elle en pleine liberté
les secrets sentiments de mon âme. Ce n'est pas, Sostrate,
que le mérite seul n'ait à mes yeux tout le prix qùHl doit
avoir, et que, dans mon cœur, je ne préfère lés vertus
qui sont en vous à tous les titres magnifiques dont les
autres sont revêtus; ce n'est pas même que la princesse
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ACTE IV, SCÈNE VII. a53
ma mère ne m'ait assez laissé la disposition de mes vœux;
et je ne doute point, je vous lavoue, que mes prières
n'eussent pu tourner son consentement du côté que j'au-
rois Ydulu : mais il est des états, Sostrate, où il n est pas
honnête de youloir tout ce qu'on peut faire. Il y a des
chagrins h se mettre au-^lessus de toutes choses*, et les
bruits fâcheux de la renoihmée vous font trop acheter le
plaisir qu on trouve à contenter son inclinatioUé C'est à
quoi, Sostrate, je ne me serois jamais résolue; et j'ai cru
faire assez de fuir rengagement dont j'étois sollicitée. Mais
enfin les dieux veulent prendre eux-mêmes le soin de me
donner un époux; et tous ces longs délais avec lesquels
j'ai reculé mon mariage, et que les bontés de la princesse
ma mère ont accordés à mes désirs, ces délais, 3is-je, ne
me sont plus permis, et il me &ut résoudre à subir cet
arrêt du ciel. Soyez sûr, Sostrate, que c'est avec toutes
les répugnances du monde que je m'abandonne à cet hy-
menée, et que, si j'avois pu être maitresse de moi, ou
j'aurois été à vous, ou je n aurois été à personne. Voilà,
Sostrate^ ce que j'avois à vous dire; voilà cei que j'ai cru
devoir à votre mérite, et la consolation que toute ma
tendresse peut donner à votre flamme.
SOSTRATEé
Âh ! madame , c'en est trop pour un malheureux I Je ne
m'étois pas préparé à mourir avec tant de gloire; et je
cesse dans ce moment de me plaindre des destinées. Si
elles m ont fait naître dans un rang beaucoup moins élevé
que mes désirs, elles m'ont Êdt naître assez heureux pour
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a54 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
attirer quelque pitié du cœur d'une grande princesse; et
cette pitié glorieuse vaut des sceptres et des couronnes,
vaut la fortune des plus grands princes de la terre. Oui,
madame , dès que j'ai osé vous aimer ( c'est vous , madame,
qui voulez bien que je me serve de ce mot téméraire),
dès que f ai , dis-je , osé vt)us aimer , j'ai condamné d'abord
lorgueil de mes désirs, je me suis feit moi-même la des-
tinée que je devois attendre. Le coup de mon trépas, ma-
dame , n'aura rien qui me surprenne , puisque je m'y étoîs
préparé; mais vos bontés le comblent d'un honneur que
mon amour jamab n'eût osé espérer; et je m'en vais
mourir après cela le plus content et le plus glorieux de
tous les hommes. Si je puis encore souhaiter quelque
chose, ce sont deux grâces, madame, que je prends
lahardiessedevousdemander à genoux ; de vouloir souflMr
ma présence jusqu'à cet heureux hyménée qui doit mettre
fin à ma vie, et,. parmi cette grande gloire et ces longues
prospérités que le ciel promet à votre union, de vous sou-
venir quel<^efois de l'amoureux Sostrate. Puis-je, divine
princesse, me promettre de vous cette précieuse faveur?
^RIPHILE.
AUez^ Sostrate , sortez d ici. Ce n'est pas aimer mon
repos que ^e me demander que je me souvienne de vous.
SOSTRATE.
Ah ! madame ^ si votre repos. . .
ÉRIPHILE.
Otëz-vouà, voua dis-je, Sostrate; épargnez ma foi-
blesse, et ne m'exposez point à plus que je n'ai résolu.
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ACTE IV, SCÈNE VIII. â55
SCÈNE VIII.
ÉRIPHILE, ClÉONICE,
CLÉOIflCE.
Madame, je vous vjis l'esprit tout chagrin; vous
plaît-il que vos^danseurs , qui expriment si bien toutes les
passions, \'<ous donnent maintenant quelque épreuve de
leuradres«e?
JÉAIPHILE*
Qui, Cldbuicse. Qu'ils fassent tout ce qu'ils voudirout,
pourvu qu'ib me laissent à mes pensées.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
»s#s»^#s»^.»<^.^i«^<^^l»l^,»^H[»■^r^^^^<^ ^m^ ^ »i.^
CINQUIÈME INTERMÈDE.
(^Qitairp psQtM^iiVes ajustent leurs lesias et leurs p«» aux îoqiûéliidBt de
la ppbccsse, )
FIN DU CINQUIÈME INTERMÈDE.
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â56 LES AMANTS MAGNIFIQUES.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE h
ÉRIPHILE, CLITIDAS.
CLITIDAS; faisant semblant de ne point voir Êriphilé.
De qtfel cèté porter mes pas? où m'aviserai- je d'aller? En
fjuel lieti puîs-]e croité que je trenvèrai maintenant la
princesse Ériphile? Ce n'est paé un petit avantage que
d'être le premier à porter une nouvelle. Ah! la voilà!
Madame , |e vous annonce que le ciel vient devons donner
t'ëpoux qu'il vous "destinoît.
ÉRIPHILE.
Héf laisse-moi, Clitidas, dans ma ëom'bre Éi^lancdliel
CLITIDAS.
Madame 9 je vous demande pardon^ je pensois &ire
bien de vous veiiir dire que le ciel vient d^ vous dûimer
Sostrate pour époux ; mais , puisque cela vous incommode ,
je rengaine ma nouvelle, el m'en retourne droit comme
je suis venu.
ÈKiPUltÈ
Clitidas! holà, CHtidas !
CLITIDAS.
Je vous laisse, madame, dans votre sombre niélancolie.
ERIPHÏLE.
Arrête^ te dis-je; approche. Que viens-tu me dire?
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ACTE V, SCÈNE L t^j
CLITIDAS/
Rieiij madamQ. On a parfois des «empressements de
venir dire aux grands de certaines choses dbnt ils ne se
soucient pas, et je tous prie ift m'ezcuser.
ÉRIPHJtLE,
Que tu es Cruel!
CLÎTlnÂ^.
Une autre foîà j^àùrai là discrétion <Jp nfe vous pas venir
ititerroùipré.
éRIPâlLE.
Ne me tiens point dans l'inquiétude^ Qu'esl^e que tu
viens m'annoncer?
CLITIDAS.
C'est une bagatelle de Sostrate, madame, que je vous
dirai une autre fois, quand vous ne serez point émjiar-
rass^e.
ÉRiPHILÈ.
t^e me i^is point languir davantage, te dis-je, et m^ap-
prends cette nouvelle.
■cilTIDAS.
Vous là voulez savoir, madame?
ÉRIPHILE.
Oui, dé|)êcbe. Qu'as-tu à me dire de Se strate*?.
• CLITIDAS.
Oneiiventure merveilleuse, où personne ne s'attendoit.
^RIPHILB.
Dis-moi vite ce que c'eàt
Molière. 5 17
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258 LES AMANTS MA&NIFIQUES.
CLITIDAS.
C«la rie troubiara-t-ii point , madaaie , y^Iihi ioaibre
mélancolie?' . .
£II.iVhîL£.
Ah I parle promptement.
CLIX^DAS.
J^i donc a \ious dire^ madame, que la prlûce^^e Votre
mère passoif presque seule dans la forêt par ces petites
routes qui sont si agréables ^ lorsqu'un sanglier hideux
(ces vilains sapgliers4à'fbnt toujours du désordre, et Ton
devroit les bannir des forêts bien policées); lor^, dis- je,
qu un sanglier hideux , poussé , je crois , par des chasseurs ,
est venu traverser la route où nous étions. Je devrois vous
faire peut-être, pour orner mon récit, une description
étendue du sanglier dont je parle ;' mais vous vous en
passerez , s il vous plaît, et je me contenterai de vous dire
que c^étoit un fort vilain animal. Il passoit son chemin , et
il étoit bon de ne lui rien dire , de ne point chercher de
noise avec lui; mais la princesse a voulu égayer sa dexté-
rité, et de son dard, quelle lui a lancé un peu mal à
propos, ne lui en déplaise, lui a fait au-<lessus de Forfeille
une assQz petite blessure. Le sanglier, mal morigéné, s'est
impertinemment détourné contre nous : nous étions là
deux ou trois misérables qui avons "pâli de frayeur: chacun
gagnoit son arbre,' et la princesse sans défeitôe deifteuroit
exposée à la furie de la.béte, lorsque Sostrate a paru,
comme ri les dieux leussent envoyé*
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ACTE V, SCÈNE l ââj)
ÉRIPHILE.
flitien.tCliticîas?-
tLITÎDAS.
Sî mon récit vouj eijnuîe, madame, je remettrai le
reste à une autre fois^ f
ERIPHÎLE.
Achève prômptement.
CLITIDAS.
Ma foi, c'est prômptement de vrai que j'achèverai, car
Un peu de poltronnerie ma empêché de vofr tout le 'détail
de ce cbml)at; et tout ce que je puis vous dire, c'est que,
retournant sur la place, nous avoûs vu le saUglîèr mort,
tout vautré dans son sang, et la princesse, pleine de joie,
tiommant Sostrate son iLberateui* et l'époux digne et for-
tuné que les dieux lui inarquoient poiir vous. A ces pa-
roles, j'ai cru que j'en avois assez entendu; et je me suis
hâté de vous en venir, avant tous, apporter la nouvelle.
illIPHILE.
Ahl Clitidàs, pouvois-.tu iri en donner une qui me pût
êtrepluàagréahle?
CLITIDAS.
Voilà qu'on vient vous trouver^
SCÈNE lî. '
ARISTIOMÈj SOSTRATE, ÉRIPHILE, CLITIDAS.
ARISTIONE.
Je vois, ina âlle, que vous savez déjà tout ce que nous
pourrions vous dire. Vous vogpz-.que les dieux se sont ex-
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?6o LES AMANTS MAGNIFIQUES.
pliqués bien plus tôt que nous n eussions pensé : mon
péril n^a guère tardé à nous marquer leurs volontés; et
Ton connoît assez que ce sont eux qui se sont mêlés de ce
choix ^ puisque le mérite tout seul brille dans cette préfé-
rence. Aurez-yous quelque répugnance à réconarpenser de
votre cœur celui à qui je -dob la vîe? et refuserez -vous
Sostrate pour époux?
ÉRIPHILE.
Et de la main des dieux et de la vôtre, madame, ]e ne
puis rien recevoir qui ne me soit fort agréable.
SOSTRATE.
Ciel 1 n'est-ce point ici quelque songe tout pleîiji de
gloire dont Iqs dieux me veulent flatter? et quelqjae réveil
malheureux ne me replongera-t-il point dans la bassesse
de ma fortune?
SCÈNE III.
ARISTIONE, ÉRIPHILE, SOSTRATE, CLÉONICE,
CLITIDAS.
CLéONICE.
Madame, je viens vous dire qu Anaxarque a jusqulci
abusé Tun et Fautre prince par Tespérance de ce choix
qu'ils poursuivent depuis long-temps , et qu'au bruit qui
s'est répandu de votre aventure ils ont fait éclater tous
deux leur ressentiment contre lui, jusque-là que, de pa-
roles en paroles, les choses se sont échauffées, et il en a
reçu quelques blessures dont on ne sait pas bien ce qui
ariivera. Mais les voici.
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ACTE Vj SCÈNE IV. a6i
SCÈNE IV.
ARISÏÏONE, ÉRIPHlLEjIPHieRATE, TIMOCLÈS,
SOSTMTE, CLÊONICE, CLITIDAS.
AI^ISTIQNE.
Paï^CES, VOUS agissez tous deux avec une violence
biçM grande; £t si Ân^xarque a*pu vous offenser; j'étois
pour vons pu faire justice npioi-i{iéme.
* IPHICRÀT9. '.
Et (juelle justice, madame, auriez-voijs m nous feiire
de lui, si vous la faite3 si peu à notre rang dans le choix
que vous embrassez ?
ÀRISTfONE.
Né vous ête^-vous pas soumis l'jin et l'autre à ce que
pourroîen^t décider, ou les ordres du ciel, ou finclination
dema'fill;?
TIMOCLÈS.
Oui, madame^ nous nous sommes soumis à ce qulls
pourroient décider entre le prince Iphicrate et.moi, mais
nov paç k nous voir rebuter tous deux. '
ARIS|IONE.
Et si chacun àk vous a bien paserésoudreàsoiiifrir une
préférence, que vofl^ arrîVe-t-il î tous deypt où vous ne
soyez préparés? et que peuvent importer à Fun et à Fautr»
les intérêts de son rival?
. IPHICRATE.
Oui, madame, il importe. C'est quelque consolation
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a6a LES AMANTES MAGNIFIQUES.
de se voir préférer un homme qui vous est égal; et votre
aveuglement est une chose épouvantable.
*<AKISTIÔKE.
Prince, je ne veux jfes me brouiller avec une personne
qui m'a fait tant de grâce que de me dire des douceurs : et
je vous prie, avec toute Thonnêteté qu'il m'est possible,
de donner à votre chagrin un fondement plus raisonnable;
de vous souveni^5 s'il ¥ous plaît, tpie Sosttate est reVêtu
d'up mérite qui s'est fait- connoître à toute la Grèce, et
que le rang où le oîeUlélève aujpurd'hui va remplir tout^
la distance qiji ^toît entre lui et vous,
IPHICRÀTE.
Oui, oui, madame, nous nous en souviendrons. Mais
peut-être aussi vous souvi6tidrez-vous que deipç princesi
outragés ne sont pas ^eux ennemis peu r^outables. -
TIMQCLÈS.
Peut-être, madame, qu'on pe goûtera pas Içpg*- temps
la joie du mépris qu on ùix de nous,
ÀRISTIOICÈ.
Je pardonne toutes ces menaces aux chagrins d'un
amour qui se. croit offensé; et nous n'eu verrons pas avec
moins de tranquillité la fçte des jeux pythiens. AUons-y
de cep^s; et couronnqns par ce pompeux spectacle cette
merveilleuse journée^ . . ' *
u
FIN DU CINQUlèME ACTE.
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LE-S AMAMTS HrAGI»lFIQUE& a!S3
. SIXIÈME ii^'î'JPRlvœDE.
FÊTE QÉ$JE*rx PYTHIENS.
( Le tbéâtie représente ij^e grande salle en manière d'ainphiwéâU'e , aveq
une grande arcade dans le fond, aurd^ssus de lacjuelle est un*e tribune
Sonnée d'un rideau. Daas 1 elpgnemeot ^rt^t uu autel po^ ^ sacri-
fice. Six ministres du sacrifie^ habillés comme s'ils étoient presqme nus,
portant cliacun une Jyache sur l'épaule , eptrent par le porti^itè au son
des violon9^ Ils^ sont suivis de deux sa«rificaClpBrs et de la prétresse. )
SCÈNE I*
LA PRËTHÉSSB, SAORIFIGAf £URS, MINISTRES
DU SA*CRHJICE,VCÏCS:UJl DÉ PEUt>LES.
Ci H AliTEz , peuples , chantez , en mîQe et mille lieux ,
Du dieu que nouJ»*flervons les brillantes merveilles ;
Parcourez là terre eties cieux ;
Vous ne sautiez càant^ rien de^i|| précieux ,
Hien de plils diyux pour les*oreilleft. *
phemieH 8AC|lifica'Çei;b.
A ce ^u f^ein de £>r6e^ à éb dieu plein d'appa»,
• Il n'est rien qui résister. «
SECOND SACRIFICATEUR.
Il n'est rien ici bas ^
Qui par ses bienfaits ne subsiste.
LA PRÊTRISE.
To«te la terie est tristç
Quand on ne le voit pas.
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a64 LES AMA-NTS'MAIGKIFIQUES.
CHOBUR.
^Poussons ^ sa mémoire
Des concerts si touchante ,
Que , du haut de la gloire , ' ' •
Il écoute nqs chants.
I^REMIÈREÏNTRÊl^ ÔE'BALLET.
(Les sit^ihin^^s du sacrifice, port^pt des hadies , fi)2it entft eux nue
dans^omëe de toutes les attittties que peuvent exprimer des gedft qui
étumeA leurs forces f après quoi îft se retiç eût aux deux cdtéi du
thellre.) • '•
SCÈNE 11/
LA iPrÊTREsIe, SACftIFrC4lr^JlS, mimistres
DU SACRlflCE, VOLflGEURS, CHOEUR DK
PEUPLES. •
DEUXIÈMFENTRËE DE BALLET.
(Six voltigeurs font paroitre en cadence leur adAsse sur des clieyatfx dr
bois , qui sont apportés par d«B esclaves. ) .
' SCÈNE irx '
LA PRÊTRESSE, *I^^IFIGATEURS, MINISTRES DU
SACRIFICE*, ESCLAVES, ctNDUCTEURS DESCLAVES,
CHœCJR DE BEUïflES. ^ •
TROISIÈME ENI^tE DE BALLEO*.
(Quatre conducteurs d'e^Iavey ^mènent en cadence huit esclaves qui
dansent pour marquer la joie qu'Ut pqt d'avoir recouvre la liberté. )
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INTÉRTJIÇDE VI, SCÊNp IV. afô
SCÈNE IV.
I LÀ PRÊTRESSE. dâCRIFIGAnTEURS,^ MnHISTRES.DU
SACRIFICE , HOMMES bt FEMMES mruèb k iflà imieoque ,
OHCmjR DEWBUPLES;
QUATR^IÊME ENTRÉB DE BALLCT.
( Quatre Imidibm annès à la grecque, avec des jaaiboipi, et quatre ^D^xiet
armée? & li grecqme « avec des timbres, foi^t eJi»fJDf^e uM |iiai^|ère de
j(Bu pour les^imes. )
SCÈIÏE V.
LA PR]$TJIE|SSE, SAGRIFIC^EyRSs MINISTRES DU
SACRIFICE /HOIIMËS eï FEMMES Aaiis a la GVEcqn,
un heraut, tjrîompenes'un timmlier, choeur
de'peuples. " ^
(La tribune s'ouvre. Un héraut, six trompettes et un timl^alief , se mélaiit
à tous les îtastruments , annoncent la venue d^ApcflIoIi. ) •
s
CHOEUR.
OlTYRONS tous *09 JCUX
A ré«lat supAme
Qui brille ep ces lieux.
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a66 LES AMANTS MAGHIFlQUEg,
SCÈNE vj;
APOLLON, SUIVANTS D'APOLLOif, LA^PKÊTHË^Se,
SACRIFICATEURS, MINISTRES DU Sé^CHIFlCB, HOMHfËS
ET FEMMEES ahmés a la orecque, UN l^RAUT, i^nOM-
PETTES, UN TIMBALIER , CHOEUR DE PEUPLES.*
• *
(Apollon, au bnilk des trompettes et des violons, entre par le portique,
précédé de dix fhines giDsi qui poHttit des lauriers entreiftës autour
'^nn bâton, et un $ol^îi d'or au-dessus, avec la defiae roylle en manière
detropbée.)
#
GBGEUn.
Quelle grâce extrême)
Quelpoi:tgl«4»iix!
OJ Toit-on des df eux ♦
Qâi tofent faits de^ême ?
V *
CINQUIÈME ENTRÉE DE RALLET.
( Les «ÙTaifts d'Apollon donnent leur trophée ii tenir i^uz six ministres du
sacrifice qui portent le# faac^e^, t% conunencent ayec Apollon une danse
héroïque. )
$ixiiè;me entrée de ralIet.
»
( Les six ministres du «acrifice portant les haches et les trophées, les quatre
hommes et les quatre femmes armés & la grecque, se joignent en diverses
manières à hi danse d'Apollo^ et de ses fuivants, tandis que la préuesse,
le sacrificateur et le chœur des ^uples y mêlent leurs chants à diverses
reprises , au son des timbales et des trompettes. )
FIN DU S^TCIÈME INTERMfeqE.
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/
LES AMANTS 3y!AGNIFlQUE& 267
VERS
Pour LE Roi, représentant Apollpr^,
J £ suis la source des clartés ;
Et les astres les plus vantés , .
Dont le beau cercle in 'environne ,
Ne sont brillants et respectés ,
Que par l'éclat que je leur ^onne.
Du cbar où je me puis asseoir,
Je vois le désir de nie voir
Posséder la nature entière.;
Et ïe monde n*a «on esp-oip
Qu'aux seuh bienfaits de nta lutni^ro,
BienbèureuBes de toutes part»;
Et pleines d'exquises riQ)içs*8es » ^
Les terres où de mes regards
J'arr^tç les donces cai^çase^ !'
PoutM. i^BGKAisnySuiOant d'Apollçn.
Bien qu'auppès du soleil tout autre éclat s'effaoc ,
S'en éloigner ^ixrtant n est psu» ce^up l'om veut ;,
Et TOUS TOjez bien , quoi qu'il fass^ ,
Que Vo^ s'en tient toujoiiirs 1^ plus prè&que l'on peiit^.
Pour le^narquis db Villeroi, suwant d'Apolhtr^
De not^ç maître incomparable
You? me yoj^ iqaépî|rab)e;
Et le xèle puissant qui m'^attiche h ses Vœni, ^
Le" suit parmi le» eaux \ le suit parmi les feux-
Pour le marquis de Ra^ssbnt, wiVan/ d'Apollon,
Je né serai pas vaih quand je he o? oirai pas
Qu'un autre , Dâieux que moi , suive partout ses pa«*
FIN DES AMANTS MAGNIFIQUES.
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RÉFLEXIONS
SUR
LES AMANTS MAGNIFIQUES.
Lo uis Xiy donna lui-même à Molière le sujet de cette pièce,
qui ressemble pour le fond à celui de don SfANCHE d'Aragon,
de Pierre Corneille : Pauteur le traita avec Is^ prc^ptftude qu'il
mettait à exécuter les ord|>es du roi. Aussi cette xomëdie, dont
la fable n'est qu'un cadre assez commua pour des divertisse-
ments, n'intéressa que la cour, pour laqvello elle avoit été
composée : elle auroît pan» fVoide sur le théâtre de Molière ;
il ne Vj fit pas représenter.
Cependant elle est aujpurd'hui très-curiouse , parce qu'elle
montre quels étoîent alors ''^es préjugés des grands, parce
qu'elle fait des allusions délicates à quelques anecdotes de la
cour, et parce q^u'elle 4onne une idée du ton qui régnait parmi
les courtisans.
Pendant le dix - septième siècle , quoique les scleuces
eussent fait de grands progrès ,. quoiqu'il j eùi un grand
nombre de philosophes aussi sages qu'éc)airés^ on crojoit
encore assez généralement à l'astrologie : les grands surtout,
s'ex«gérant l'importance de leui e^fistence et de leurs actions,
avoîent l'orgueil et la foihlesse de penser que leur sort dépen-
doit du mouvement des astres, et que l'univers entier devoît
prendre part à tout ce qui leur arrîvpit. Alhne d'Autriche, mère
de Louis XIY, n'avqit pas été exempte de cette fi»blesse j et
Victor- Amédée, ce due de Savoie siiameux par les maux qu'il
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RÊFLEX. SDR LES AMANTS MAGNIF. aôg
fit à la France y voulut avoir un astrologue pour paitag^r sa
retraite j comme s'il eût cru que les astres dévoient influer
même sur des jours qui n'ëtoient plus destinés qu'à l'obscurité
et au repos. Il est à remarquer que ce prince ne mourut que
dans le dix-huitième siècle. L'astrologue le plus fameux de
l'époque que Molière ^ peinte s'appelolt Morin : il avoit eu
des succès dans la médecine; mais) trouvant cette science
trop incertaine, il s'étoit livré à l'astrologie, dont il croyeit
les calculs beaucoup plus sûrs. Ce qu'il y a de singulier ^ c'est
qu'on ne trouva rien d'extraordinaire dans cette conduite.
Merin continua d'être estimé et considéré par la cour, et
même par les savant s^Descartes étoit en correspondance avec
lui , et lui témoiignoit beaucoup d'égards. Il se. discrédita vingt
ans avant la l'eprésentation des âhaÏïts maqnifiqu£S , parce
qu'il eut l'imprudence de prédire que Gassendi mourroit au
mois d'août de l'année 1 65of Ce savant, ayant eu le bonbeur de
faire mentir la prophétie, on se moqua du prophète ; et Molière ^
ami de Gassendi, dont il étoit l'élève^ ne fut pa^dos derniers à
s'amdser aux dépens de Movin^ Cette folle crédulité y qur ne
diminuoit pas le respect qu'on avoit pour la religion j- ne doit
pas nous sembler plus Atraordinaire que les systèmes aux-
quels on se livra dans le siècle suivant. Les hommes de tous
les temps, se ressemblent 3 on est toujours sûr de les séduire et
de les tromper, lorsqu'on leur fait espér<^ la connoissance de
l'aveçir. Molière attaqiia l'astrologie.en présence de la cour,
et à une époque où, cpmmeen le yoit, elle avt>it encore besçi-
coup de partisans : on ne doit donc pas s'étoonerqu'il ait joint
dans cette attaque le raisonnement aria plaisanterie. Ces dé-
tails nous paroissent longs aujourd'hui , parce que le préjugé
qu'ail combattoit n'existe plus.
Une grande princesse dut se reconnoître dans le caractère
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^J6 RÉFLEXIONS
d'Ëriphitë; qui préfète à dés l'ois dont elle est recliei^chée tio
simple gentilhomme. ' Ou sait que Mademoiselle, petlte-filïe
de Henri IV, eut pour Lanzun ûiie passion pareille, mais qui
fait bieii moins heureuse. Un an avant la représentation des
ÀMAifTs MAGiOPiQtJEs, Louis XTV avoit ordonne à cette prin-
cesse de renoncer à'Pespoir d¥pouaer son' amant; et deux
mois après , elle eut la douleur de le voir enfermer à PigneroL
Louis Xiy donna le stijet de cette piède à Molière, les më-
moifes du temps s'acùorflent à l'attester; mais lui prescrivit-il
de faire Cdtte allusion 7 rien n'est plus douteux^ Il est plus na-
turel de croii^ qu^ïe roi dit à l'auteur dé faire une comédie où
deux princes se disputeroient en magniQdence pour éblouir et
chai'mer une princesse ; et qtie Molière^ afin de donner de l'in*
tëi'ét à un sujet si simple et si peu susceptible de fournil' cinq
actes , 7 joignit cet amour dont la peinture dut singulièrement
réussir eu pi'ësenee d'une cdur qtli savoît toute cette intrigue.
Q n'y eut que Mademoiselle qui dut soufiBrir^
On remarque dans celte pièce quelques traits légers contre
les* courtisans, et des peintures* qui donnent une idée du ton
de la cour de Louis XI Y. Glitidas, qui , par ses plaisanteries ,
s'est acquis beaucoup de familiarité auprès de la reine et de la
princesse, qui mêtfie jouit d'une certaine faveur, est fort re-
cherché par les deut princes amants d'Ërip^ile i ils lui parlent
comme Vil étoit leu»éga], et Ton se doute bien qu'il se moque
d'envi II j a deux scèue^ très-comiques où il leur pron\et sé-
parément de lés* servir, et oiii il ift manque pas de rire de l'ab-
sent avec celui qui lui parte; Ce Glitidas est un plaisant de
cour, tel qu'il y en avoif autrefois chez les princes : il est moins
agréable qtiie Moron de la Paingesse d'Ëude.
■ Vd jet Discours |>réliimtiaire.
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SUR LBS AMANTS MAGNIFIQUES, aji
Ou a vu dans le MisXnthropé qi)c Jes compliments exa-
gérés ëtoîtnt très à la mode à la icour de Louis XFV. Le désir
d'être aimable' rendoît ridicule» ceux qhi n'avoient 'pas asset
d'esprit pour assaisonnei^ les louange qu'il étoit du bon ton
de s^ donuerTédAoquement. On en trôuyfe un exemple dans
!• rôle d'fpliicl^t«, l'un des amants d'Eriphile, qui fait la cour
à la mère'de cAte princesse afin de parvftiîr jusqu'à elle-: il
dit iL cette mère^ qui n'est nullement coquette ^ qu'il n'aime
Eriphile que parce qu'elle est de son sang : Je tous adore en
elle , poursuit-il ; et tous pourriez passer pour les deux soAirs.
Ces campllïnents oiitré»ne réussissent pas^ et deviennent l'ob-
jet Aes plaisanterie^ de la sage A]?lsHon#^
fjuoique Louis *XïV favorisât les lettres' il n'j.avoît que les
poètes d\in mérite très-dislingué qui enssenbaccès a la cour :
lel^ ^toient Racftie , Boîleâru et Molière. Cres autres ^ ^îls
avoient besoin des ^ces du prince, étoient» obfigé? de s'a-
dresser à des subalternes ; et quelques femmes 4e cJiamBrc
avoient même voulu jouer avec eux le rôle de Mécène* Ce ri-
dicule n'avoit point échappé à Molière. Il le peint dans uiie
scène d'Ëripbile et de Qéonice. Celle-ci vante beaucoup une
pastorale : «Vous avez ^ lui dit la princesse^ une affabilité qui ne
« rejette rien.. Aussi est-ce à vous seule qu'on voit avoir recours
ce toutes les muses nécescitanles ; vous êtes la grande protec-
« trice du mérite Incommodé ; et tout ce qu'il j a de vertueux
ir indigents dans le mond)e va chez vous* » Il éfoit impossible
de jeter un ridicule plus amer sur les protégés et la pro-
tectrice.
Les caprices et le dépit d'Ëriphile lorsque Clitidas lui dit
que Sostrate est amoureux d'elle sont parfaitement exprimas.
On voit une femme qui ne veut pas découvrir sa passion , qui
lutte contre l'aveu qu'elle brûle d'em faire, et qui passe altcr-
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âja Rpl£X;SURI£SA!yiA]!a*SMA&NIF,
Hâtivement de reqipb^eiiieift à laihmceur^de Jà dîssîmufatioQ
à Ift confiance. Cette scène charmante , oà Molière a si bien
pénétre dans le secret du co$ur des femmes ^ est le texte de
presque toutes les comédies de Martvanx.
L'intermède du^seeond et du troisième ««te «iQjÛ&e, une pas-
ttiorale très-4tgréàble : e'est ce que Hblière /faiède mîeux aa^ s
ce gcnne. On y renvg^que ^tirtout une imitation de l'ède d'Ho-
race^ Vonec ^ratui eAim, qui est pleine de grâce*et dt» délica-
tesse.
k.déqoûmenl de cette pièce est foible : il faut qae Sostrate
tue jun sanglier pour l'emporter sur l'iistrpiogue, qui a tramé
une intrigue contre Ipi : de pareils mo^ns pe s'emplq^ent
point dans la bon«e comédie. Molière ne fit pas imprimer
LES AliANTs MAij^iFiQi]^^; ils ne parurent qu^près .sa mért.
Il^court essaja ^e les remettre au théâtre ai commencement
du dix-huitlèm^ siècle; il y apouta un prologue, et substitua
de* Bouvéavx interm^es aux, anciens. Cette tentative ne
réussit pa«.
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LE BOURGEOIS
GENTILHOMME, '
COMÉDIE-BALLET
EN CINQ ACTES ET EN PROSE,
Représentée à GhamKord, le i4 octobre 1670; et à Paris , sur U
théâtre du ^alais-Rojàl , le ^9 novembre de la même année.
MoLikat. £)• 18
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PERSONNAGES DE LA COMEDIE.
MONSIEUR JOURDAIN, bourgeois.
MADAME JOURDAIN.
LUCILE, fille de monsieur Jourdain.
CLËONTE, amant de LucUe.
DORIMÈNE, marquise.
DORANTE, comte, amant de Dorimène.
NICOLE, servante de monsieur Jourdain.
CO VIELLE, valet dé Cléonte.
UN MAlTRE DE MUSIQUE.
UN EI-ÈVE DU MAItRE DE MUSIQUE.
UN MAÎTRE A DANSER.
UN MAlTRE D'ARMES.
UN MAlTRE DE PHILOSOPHIE,
UN MAÎTRE TAILLEUR,
UN GARÇON TAILLEUR-
DEUX LAQUAIS.
PERSONNAGES DU BALLET.
DANS LE PREMIER ACTE.
UNE MUSICIENNE,
DEUX MUSICIENS.
DANSEURS.
DANS LE SECOND ACTE.
GARÇONS TAILLEURS dansants.
DANS LE TROISIÈME ACTE.
CUISINIERS dansants.
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27^ PERSONNAGES,
-DANS LE QUATRIÈME ACTE.
CÉEÉMOKIE TURQUE.
LE MUFTI.
TURCS ASSISTANTS DU MUFTI, ckanlaots.
DERYIS chanunts.
TURCS dansants.
DANS LE CINQUIÈME ACTE.
BALLET DES NATIONS.
UN DONNEUR DE LIVRES, dansant.
IMPORTJJNS dansants.
TROUPE DE SPECTATEURS chantanU.
PREMIER HOxMME DU BEL AIR.
SECOND HOMME DU BEL AIR.
PREMIÈRE FEMME DU BEL AIR.
SECONDE FEMME DU BEL AIR.
PREMIER GASCON,
SECOND GASCON.
UN SUISSE.
UN VIEUX BOURGEOIS BABILLARD.
UNE VIEILLE BOURGEOISE BABILLARDE.
ESPAGNOLS chantants.
ESPAGNOLS dansanu.
UNE ITALIENNE.
UN ITALIEN.
DEUX SCARAMOUCHES,
DEUX TRIVELINS.
ARLEQUIN.
DEUX POITEVINS chantants et dansants.
POITEVINS ET POITEVINES dansants.
XttL scène est à Paris , dans \\ maison de M. Jourdain.
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..Lte >Jl.
Jl BOriIi((;EOLH GENTILHOMME..
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LE BOURGEOIS
GEN/riLliOMMÈ.
*>«^<*^^^^<>»^*'^ ^i»^^.vr ^ ;#»^ ^1^
ACTE PREMIER.
SCÈNE- î. ■■■■ ■ ■ •-■- ■■'•
• UN RUlTRE DE MUSIQUE i.!UN^ÉLÈVE)Du,MAÎTRE
DE UUStQUE, COMPOSANT SUR UNE TABLE .QVI ;£ST' AU
MtUEu DU THÉATiiE-, UNE MlfSIQIENNE, DEUX
MUSICIENS, UNMAlTRt A PAN^R-,:DAN.
, SEURS. ., . , . • : ;
. LE MAÎTRE DE MtlSIOUEy atu musiciens.
■Venez ^ entrez dans cette salle., et vous reposje:^ là j.en
aUcndantqu il vienne. • ^ .
LE MÂITILE A DANSER y aui^,clÀaseuvs.
Et. VOUS aussi ^ de^ ce calé. ; ! * , . • • . I
LE MAÎTRE Dii MÙSIQ-UEj à^Oli:élèTe. >
Est-ce fait? • ' . : ;
LÉ LÈVE, " '■■ i
\ P^i : ■■[':■: : ' .• • :"■;■ ;; •..: -:::'
• 1 ; LE MAÎTRE; DrB MUS.IQUE. } , ' " .
Voyons. . . Voilà <jui est bien.
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ayS LE BOURGEOIS GENTILHOMME..
LE MaItRE a DAI7SER.
Est-ce quelijue chose de nouyeau?
LE MAÎTRE^ DE MUSIQUE.
Oui. G est QO air pour une sérénade que je lui ai fait
composer ici, en attendant que notre homme fût éveillée
LE MAÎTRE A DANSER..
Peut-on voir c&que c'est?
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Vous l'àllez entendre avec le dialogue, quand il vien-
dra. Il ne tardera guère.
LE MAÎTRE A DAITSER.
Nos occupations, à vou3 et à moi, ns sont pas petites
maintenant.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
U est vrai. Nous avons trouvé ici un homme comme il
nous le faut à tous deux. Ge nous est une douce rente que
ce monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de
galanterie qu'il est allé se mettre en tête; et votre danse
et ma musi^e auroient à souhaiter que tout le monde lui
ressemblât.
LE MAÎTRE A DANSER.,
Non pas entièrement; et je voudrois , pour lui , qu'il se
connût mieux qu'il ne Êtit aux choses que nous lui don-
nons.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Il est vrai qu'il les connoît mal, mais il Les paye bien; et
c'est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin que de
loute autre chose..
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ACTE I, SCÈNE I. 379
LE MAITRE À DANSER.
Pour moi 9 je tous Favoue, je me repais un peu de
gloire. Les applaudissements me touchent ; et je tiens que j
dans tous les beaux arts, c'est un supplice assez fâcheux
que de se produire à des sots, que d^essuyer sur des com-
positions la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en
parlez point, à travailler pour des personnes qui soient
capables de sentir les délicatesses dW art , qui sachent
Élire un doux accueil aux beautés d'un ouyrago^, et, par
de chatouillantes approbations, tous régaler de votre
travair. Oui, la récompense la plus agréable qu^èn puisse
recevoir des choses que Ton fait, c'est de les voir connues ,
de les voir caressées d'un applaudissement qui vous ho-
nore. Il n'y a rien , à mon avis, qui nous paye mieux que
cela de toutes nos fatigues; et cessent des douceurs ex-
quises que des louanges éclairées.
LE MAÎTRE DE ItUSIQVB.
J'en demeure d'accord ; et je les goûte comme vous. Il n'y
a rien assurément qui chatouille davantage que les ap-
plaudissements que vous dites ; mais cet encens ne fait pas
vivre. Des louanges toutes pures, ne mettent point un
homme à son aise, il y faut mêler du solide', et la meil-
leure façon de louer, c'est de louer avec les mains. C'est
un homme , à la vérité , dont les lumières sont petites , qui
parle à tort et à travers de toutes choses, et n^applaudit
qu'à contre-sens; mais son argent redresse les jugements
de son esprit; il a du discernement dans sa bourse; ses
louanges sont monnoyées; et ce bourgeois ignorant nous
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28o LE BOURGEOIS GENTILHOMME,
vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur
éclairé qui nou$ a introduits ici.
LE MAÎTRE A DAI^SER^
11 y a quelque chose de vrai dans ceque^vous dites;
mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur Taisent;
et l'intérêt est quelque chose de si bas ^ qu'il ne fiiut jamais
qu'un honnête homme montre pour lui de rattachement*
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Vous recevez fort bien pourtant l'argent que notre
homme vous donne.
LB MAÎTRE A DA^NSER.
Assurément; mais je n^en fais pas tout mon bonheur,
et je voudrois qu'avec son bien il eût enccure quelque bon
goût des choses.
LE maItre de musique.
Je le voudrois aussi ; et c'est à quoi nous travaillons
tous deux autant que nous pouvons., Mais, en tout cas, il
nous donne moyen de nous faire connoijtre dans le monde;
et il paiera pour les autres ce que les autres loueront pour
lui.
le MAiTSkEv A DA.N$ER,.
Le Voilà qui vient.
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ACTE I, SCÈNE II. 281
SCÈNE IL
M. JOURDAIN I EN ROBE DE CHAMBRE ET EN BONIfST
DE NUIT-, LE MAITRE DE MUSIQUE, LE MAÎTRE
A DANSER, L'ÉLÈVE du maître de musique, UNE
MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS, DANSEURS,
DEUX LAQUAIS.
M. JOURDAIN.
Hé BIEN, messieurs, qu'est-ce? Me ferez-vous voir
votre ptite drôlerie ?
LE MAÎTRE A 0ANSER. ^
Comment! quelle petite drôlerie?
M. JOURDAIN.
Hé! là... comment appelez-vous cela? votre prologue
ou dialogue de chansons et de danse?
LE MAÎTRE A DANSER.
Ah! ah!
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Vous nous y voyez préparés.
M. JOURDAIN.
Je vous ai ùit un peu attendre ; mais c^est que je me
fais habiller aujourd'hui comme les gens de qualité , et
mon tailleur lù'a envoyé des bas de soie que j^ai pensé ne
mettre jamais.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.
M. JOURDAIN.
Je vous prie tous deux de ne vous point en aller qu'on
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a8a LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
ne m'ait apporté mon habit, afin que vous me puissiez
voir. . .
LE MAÎTRE A DANSER.
Tout ce (jji'il vous plaira..
M. JOURDAIN.
Vous me verrez é^ipé comme il ftut^ depuis les pieds
jusqu'à la tête.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Nous n^en doutons point.
M. JOURDAIN.
Je me suisïait faire cette indienne-ci« *
LE MAÎTRE A DANSER.
Elle est fort belle.
M. JOURDAIN.
Mon tailleur m'a dit que les gens de qualité étoient
comme cela le matin.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Cela vous sied à merveille.
M. JOURDAIN.
Laquais ! holà , mes deux laquais !
PREMIER LAQUAIS.
Que voulez-vous j monsieur?
> Le luxe ayant fait des progrès depuis Molière, l'aoteur qui
représente M. Jourdain n'oseroit plus paroitre avec une robe de
chambre d'indienne. Il est obligé de changer le mot indienne qui
te trouva dans son rôle.
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ACTE 1, SCÈNE II. a83
M. JOURDAIN.
Rien. Cest pour voir si vous m'entendez bien, (au
maître de musique et au maître à danser. ) Que dites -TOUS de
mes livrées?
LE MAÎTRE A DANSER.
Elles sont magnifiques.
M. JOURDAIN^ entr*ouvraQt sa robe, et faisant voir son haut-
de-chausses étroit de velours rouge , et sa camisole de velours
vert.
Voici encore un ptît déshabillé pour fiiire le matin
mes exercices.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
n est galant.
M. JOURDAIN.
Laquab!
PREMIER LAQUAIS.
Monsieur.
M. JOURDAIN.
L'autre laquais.
SECOND LAQUAIS.
Monsieur.
M. JOURDAIN, Àtatit sa robe de chambre.
Tenez ma robe. ( au maître de musique et au maître à danser. )
Me trouvez-vous bien comme cela?
LE MAÎTRE A DANSER.
Fort bien. On ne peut pas mieux.
M. JOURDAIN.
Voyons un peu votre affaire.
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284 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Je Youdrois bien auparavant tous Êiire entendi-e un
air (montrant son élève) gu'il vient de composer pour la
sérénade que vous m'avez demandée» C'est un de mes
écoliers qui a pour ces sorte£^ de choses un talent admi-
rable.
M. JOURDAIN.
Oui : mais il ne fkUoit pas £dre faire cela par un éco-
lier ; et vous n'étiez pas trop bon vous-même pour cette
besogne-là.
LE MAÎTRE DE MUSIt^UE,
; U ne faut pas^ monsieur, que le nom d écolier vous
abuse. Ces sortes d'écoliers en savent autant que les plus
grands maîtres; et Tair est aussi beau qu'il s en puisse
faire. Écoutez seulement,
M. JOURDAIN, à ses laquais.
Donnez-moi ma robe pour mieux entendre. . . Attendez,
je crois que je serai mieux sans robe. . . Nbn , redonnez-la-
moi; cela ira mieux.
LA MUSICIENNE.
Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême
Depuis qu'à vos rigueurs y os beaux yeux m'ont soumis :
Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui yous aime ,
Hélas , que pourriez-yous faire à yos ennemis ?
M. JOURDAIN.
Cette chanson me semble un peu lugubre; elle endort;
et je voudrob que vous la puissiez un peu ragaillardir
par-ci par-là.
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ACTE I, SCÈNE II. 28
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Il ÙLVLij monsieur, qae l'air soit accommodé aux pa-
roles.
M. JOURDAIN.
On m'en apprit un tout-à-fait joli il y a (^[uelque temps.
Attendez. . . là. . . Comment est-^ce qu'il dit?
LE MAÎTRE A DANSER.
Par ma foi j je ne sais.
M. JOURDAIN.
Il jr a du mouton dedans.
LE MAÎTRE A DANSER.
Du mouton?
M. JOURDAIN.
Oui; Ah! (H chante.)
Je croyois Jeanneton
Aussi douce que belle ;
Je crojois Jeanneton
Plus douoe qu'un mouton*
Hélas ! hélas ! elle est cent fois ,
Mille fois plus cruelle
Que n'est le tigre aux bois.
N'est-il pas joli?
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Le plus joli du monde.
LE MAÎTRE A DANSER.
Et vous le chantez bien.
M. JOURDAIN.
C^est sans avoir appiis la musique.
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a86 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Vous deTriez rapprendre , monsieur ^ comme vous
faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite
liaison ensemble.
LE MAÎTRE A DANSER.
Et qui ouvrent l'esprit d'un homme aux belles choses.
M. JOURDAIN.
Est-ce que les gens de qualité apprennent aussi la
musique?
LE MAÎTRE DE MUSIQVE.
Oui ^monsieur.
M. JOURDAIN.
Je l'apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je
pourrai prendre; car, outre le maître d'armes qui me
montre, j'ai arrêté encore un maître de philosophie, qui
doit commencer ce matin.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
La philosophie est quelque chose; mais la musique ,
monsieur, la musique. . .
LE MAÎTRE A DANSER.
La musique et la danse. . . La musique et la danse, c'est
là tout ce qu'il Êiut.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Il n'y a rien qui soit si utile dans un Etat que la mu-
sique.
LE MAÎTRE A DANSER.
Il n'y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la
danse.
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ACTE I, SCENE IL 287
LB maItre de musique.
Sans la musique un État ne peut subsister.
LE MAÎTRE A DANSER.
Sans la danse un homme ne sauroit rien &ire.
LA MAÎTRE PB MUSIQUE.
Tous les désordres, toutes les guerres qu'on voit dans
le monde, n'arrivent que pour n'apprendre pas la mu-
sique.
LE MAÎTRE A DANSER.
Tous les malheurs des hommes , tous les revers funestes
dont les histoires sont rem^plies , les bévues des politiques ,
les manquements ' des grands capitaines, tout cela n'est
venu que faute de savoir danser.
M. JOURDAIN.
Comment cela ?
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
La guerre ne vient-elle pas d'un manque d'union entre
les hommes?
M. JOURDAIN.
Cela est vrai.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Et si tous les hommes apprenoient la musique, ne
seroit-ce pas le moyen de s'accorder ensemble, et de voir
dans le monde la paix universelle?
M. JOURDAIN.
Vous avez raison.
> Les manquements , pour, les fautes.
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a88 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
LE MAÎTRE A DANSER.
Lorsqu'un homme a commis un manquement dans sa
conduite, soit aux affaires de sa famille, ou au gouverne-
ment d'un État, ou au commandement dune armée, ne
dit-on pas toujours. Un tel li fait un mauvais pas dans
une telle affaire?
M. JOURDAIN.
Oui, on dit cela.
LE MAÎTRE A DANSER.
Et faire un mauvais pas , peut-il procéder d^autre chose
que de ne savoir pas danser?
M. JOURDAIN.
Cela est vrai, et vous avez raison touâ deux*
LE MAÎTRE A DANSER.
C'est pour vous faire voir Fexcellence et l'utilité de la
danse et de la musique.
M. JOURDAIN*
Je comprends cela à cette heure.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE*
Voulez-vous voir nos deux affaires?
M. JOURDAIN.
Oui.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Je vous Paî déjà dit, c'est un petit essai que j'ai fait
autrefois des diverses passions que peut exprimer la mu-
sique.
M. JOURDAIN.
Fort bien.
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ACTE I, SCÈNE IL 28cj
LE MAÎTRE DE MUSIQUE, aux musiciens.
Allons, avancez, (à M. Jourdain.) Il feut VOUS figurer
qu ils sont habillés en bergers.
M. JOURDAIN. •
Pourquoi toujours des bergers? On ne voit que cela
partout
LE MAÎTRE A DANSER.
Lorsqu on a des personnes à faire parler en musique,
il faut bien que , pour la vraisemblance , on donne dans la
bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bei^ers ;
et il n'est guère naturel, en dialogue, que des princes ou
des bourgeois chantent leurs passions.
M. JOURDAIN.
Passe, passe. Voyons.
DIALOGUE EN MUSIQUE.
UNE MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS.
LA MUSlCIENirE.
U H cœur, dans l'amoureux empire.
De mille soins est toujours agité :
On dit qu'ayec plaisir on languit, on soupire;
Mais , quoi qu'on puisse dir^,
Il n'est rien de si doux que notre liberté.
PBEMIEA MUSICIBH.
Il n'est rien de si doux que les tendres ardeurs
Qui font TÎTre deux cœurs
Dans une même envie :
MoLiènc. 5. 19
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390 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
On ne peut être heureux tany amoureux désirs ;
Otez Tamour de la rie ,
Vous en ôtez les plaisirs.
RECOUD MUSICICV.
Il seroit doux d'entrer sous Tamoureuse loi ,
Si Ton trouYoit en amour de la foi :
Mais , hélas ! 6 rigueurs cruelles !
On ne yoit point de bergères fidèles ;
Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour,
Doit faire pour jamais renoncer à l'amour.
PREMIER MUSICIEir.
Aimable ardeur!...
LA MUSICIEVIIE.
Franchise heureuse !. . .
SECOHD MUSICIEN.
Sexe trompeur!...
PREMIER MUSICIEV.
Que tu m'es précieuse !
LA MUSlClEVlir.
Que tu plais à mon cœur !
SECOHD MUSIClEir.
Que tu me fais d'horreur 1
PREMIER MU8ICIE5.
Ah! quitte, pour aimer, cette haine mortelle.
LA MUSICIEVIIE.
On peut , on peut te montrer
Une bergère fidèle.
SECOND MUSICIEN.
Hélas ! OÙ la rencontrer ?
LA MUSICIENNE.
Pour défendre notre gloire. t
Je te veux offrir mon cœur.
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ACTE I, SCÈNE H. agi
SECOITI) MUSlCIEir.
Mais , bergère , puis-je croire
Qu'il ne sera point trompeur?
LA MUSICIEHH E.
Voyons par erpérience
Qui des deux aimera mieux.
SECOND MUSIjCIEN.
Qui manquera de constance,
Le puissent perdre les dieux!
TOUS TROIS ENSEMBLE.
A des ardeurs si belles
Laissons-nous enflammer :
Ah î qu'il est doux d'aimer
Quand deux cœurs sont fidèles !
M. JOURDAIN.
Est-ce tout?
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Oui. .
M. JOURDAIN.
Je trouve cela bien troussé; et il y a là-dedans de petits
dictons assez jolis.
LE MAÎTRE A DANSER.
Voici, pour mon affaire, un petit essai des plus beaux
mouvements et des plus belles attitudes dont une danse
puisse être variée.
M. JOURDAIN.
Sont-ce encore des bergers?
LE MAÎTRE A DANSER.
C'est ce qnil vous plaira, (aux danseurs. ) Allons.
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aga LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
ENTRÉE DE BALLET.
( Quatre danteurt exécateat tout les mouTemenu diffëienu et toutes ks
iortet de pat que le makre à danaer leur comniaDde.)
FIN DU PREMIER ACTE.
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LE BOURGEOIS GENTILHOMME, ugî
^■^"^i^'^»^»^^^'^'^»^^»^'^*^»^^*^^^-^»^^!»^^^^»^.^^^»^^ ^^ •^*^>0»^
ACTE SECOND.
SCÈNE I.
M. JOURDAIN, LE MAItRE DE MUSIQUE,
LE MAITRE A DANSER,
M. JOURDAIN.
V oiLA qui n'est point sot, et ces gens-là se trémoussent
bien.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Lorsque la danse sera mêlée avec la musique, cela fera
plus d e£fet encore ; et tous verrez quelque chose de galant
dans le petit ballet que nous avons ajusté pour vous.
M. JOURDAIN.
Cest pour tantôt au moins ; et la personne pour qui j'ai
fait faire tout cela me doit faire Thonneur de venir dîner
céans.
LE MAÎTRE A DANSER.
Tout est prêt,
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Au reste, monsieur, ce n^est pas assez; il Eut qu^une
personne comme vous, qui êtes magnifique, et qui avez
de rinclination pour les belles choses, ait un concert de
musique chez soi tous les mercredis, ou tous les jeudis.
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294 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
M. JOURDAIN.
Est-ce que les gens de qualité en ont?
LE ma!tre de musiqui.
Oui, monsieur.
M. JOURDAIN.
J'en aurai donc. Cela sera-t-il beau ?
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Sans doute. U vous Êiudra trois yoix, un <fessus, une
haute-contre et une basçe , qui seront accompagnées d'une
basse de viole, d'un théorbe, et d'un clavecin pour les
basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer
les ritournelles.
M. JOURDAIN.
Il y faudra mettre aus^ une trompette marine. Ln
trompette inarine est un instrument qui me plait, et qui
est harmonieux.
LE MAITRE DE MUSIQUE.
Laissez-nous gouverner les choses.
M. JOURDAIN.
Au moins, n oubliez pas tantôt de m'envoyer des mu-
siciens pour chanter à table.
LE MAItrE de MUSIQUE.
Vous aurez tout ce qu il vous faut.
M. JOURDAIN.
Mais surtout que le ballet soit beau.
LE MAtXRB A DANSBR.
Vous en serez content, et, entre autres choses, de cer
tains menuets que vous y verrez.
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ACTE II, SCÈNE I. 293
M. XOURDAiy.
Ah ! les menuets sont ma danse , et je yeux que tous
me le voyiez danser. Allons, mon* maître.
LE MAtTRB A DANSER.
Un chapeau, monsieur, s'il vous plaît.
(M. Jourdain ya prendre le chapeau de son laquais, et le met par-
dessus son bonnet de nuit. Son maître lui prend les mains , et
le fait danser sur un air de menuet qu'il chante. )
La, la, la, la, la, la,
La, la, la, la, la, la, la,
La, la, la, la, la, la,
La, la, la, la, la, la,
La, la, la, la, la. En
cadence, s'il tous plait. La,
La, la, la, la. La jambe
droite. La, la, la.
Ne remuez point tant les épaules.
La, la, la, la, la, la, la, la, la, la.
Vos 4leux bras sont estropiés.
La, la, la, la, la. Haussez la tête.
Tournez la pointe du pied en dehors.
La, la, la. Dressez yotre corps.
H. JOURDAIN.
Hél
LE MAÎTRE. DE MUSIQUE.
Voilà qui est le mieux du monde.
M. JOURDAIN.
A propos, apprenez-moi comme il faut faire une révé-
rence pour saluer une marquise; j'en aurai besoin tantôt*
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2q6 le bourgeois GENTILHOMME.
LE MAÎTRE A DA5SER.
Une révérence ponr salaer une tnanjuise?
M. JOURDAIN.
Oui, une marquise qtii s'appelle Dorimène.
LE MAÎTRE A DANSER.
Donnez-moi la main.
M. JOURDAIN.
Non; VOUS n avez qu'à faire, je le retiendrai bien.
LE MAÎTRE A DANSER.
Si VOUS voulez la saluer avec beaucoup de respect, il
faut Êdre d'abord une révérence eu arrière, puis marcher
vers elle avec trois révérences en avant, et à la dernière
vous baisser jusqu'à ses genoux.
M. JOURDAIN.
Faites un peu. (après quje le maitre à danser a fidt trois ré-
vérences. ) Bon.
SCÈNE IL
M. JOURDAIN, LE MAITRE DE MUSIQUE,
LE MAÎTRE A DANSER, UN LAQUAIS.
LE LAQUAIS.
Monsieur, voilà votre maître d'armes qui est là.
M. JOURDAIN.
Dis-lui qu'il entre ici pour me donner leçon, (au maître
de musique et au maitre à danser.) Jc veux que VOUS me
voyiez faire.
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ACTE II, SCÈNE lU. 2^
SCÎINE III.
M. JOURDAIN, UN MAÎTRE D'ARMES, LE MAÎTRE
DE MUSIQUE, LEMAlTRE A DANSER; UN
LAQUAIS, TENANT DEUX FLEURETS.
LE MAÎTRE d'armes, après aroir pris les deux fleurets de
la main du laquais , et en avoir présenté un k M. Jourdain.
Allons, monsieur, la révérence. Votre corps droit;
un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes point
tant écartées. Vos pieds sur une même ligne. Votre poi-
gnet à Foppoâte de votre hanche. La pointe de votre épée
vis-à-vis de votre épaule. Le bras pas tout-à-&it si étendu.
La main gauche à la hauteur de l'œil. L'épaule gauche
plus carrée. La tête droite. Le regard assuré. Avancez. Le
corps ferme. Touchez-moi Fépée de quarte, et achevez de
même. Une, deux. Remettez-vous. Redoublez de pied
ferme. Une , deux. Un saut en arrière. Quand vous portez
la botte, monsieur, il faut que Tépée parte la première,
et que le corps soit bien efiacé. Une, deux. Allons, tou-
chez-moi Tépée de tierce, et achevez de même. Avancez.
Le corps ferme. Avancez. Partez de là. Une, deux. Re-
mettez-vous. Redoublez. Une, deux. Un saut en arrière.
En garde, monsieur, en garde.
(Le maître d'armes lui pousse deux ou trois bottes, en lui disant,
En garde. )
M. JOURDAIN.
Hé!
LE MAITRE DE MUSIQUE.
Vous faites des merveilles.
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agS LE BOURGEOIS GENTILHOMME,
LE MAITRE d'aRMES.
Je TOUS Tâi déjà dit, tout lè secret des armes ne con-
siste <ju en deux choses 3 à donner , et à ne point recevoir:
et, comme je vous fis voir l'autre jour par raison démons*
trative, il est impossible que vous receviez, si vous savez
détourner l'épée de votre ennemi de la ligne de votre
corps; ce qui ne dépend seulement que d'un petit mou-
vement du poignet, ou en dedans, ou en dehors.
M. JOURDAIN.
De cette Ëiçon donc un homme, sans avoir du cœur,
est sûr de tuer son homme , et de n^être point tué?
LB MAÎTRE D'aRMES.
Sans doute. N'en ^tea-vous pas la dém<m3tration ?
M. JOURDAIK.
Oui.
LE MAÎTRE d'aRMES.
Et c est en quoi Ton voit de quelle considération nous
autres nous devons être dans un État, et combien la
science des armes l'emporte hautement sur toutes les
autres sciences inutiles, comme la danse , la musique,
la...
LE MAÎTRE A DANSER.
Tout beau! monsieur le tireur d'armes, ne parlez de la
danse qu'avec respect.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Apprenez , je vous prie , à mieux traiter Texcellence de
la musique.
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ACTE II, SCÈNE III. «gg
LE MAÎTRE d'aRMES.
Vous êtes de plaisantes gens de vouloir comparer ro»
sciences à la mienne !
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Voyez un peu Thomme d'importance 1
LE MAÎTRE A DANSER.
Voilà un plaisant animal avec son plastron !
LE MAÎTRE D^ARMES.
Mon petit maître à danser , je vous ferois danser comme
il faut. Et vous, mon petit musicien, je vous ferois chan-
ter de la belle manière.
LE MAÎTRE A DANSER.
Monsieur le batteur de fer, je vous apprendrai votre
métier.
M. JOURDAIN, au maître à danser.
Ètes-vous fou de Faller quereller, lui qui entend la
tierce et la quarte , et qui sait tuer un homme par raison
démonstrative ?
LE MAÎTRE A DANSER.
Je me moque de sa raison démonstrative , et de sa tierce
et de sa quarte.
M. JOURDAIN, au maître à danser.
Tout doux , VOUS dis-je.
LE MAÎTRE d'arMES, au maître à danser.
Comment, petit impertinent!
M. JOURDAIN.
Hé! mon maître d'armes!
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3oo LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
LE MAÎTRE A DANSER^ au maître d'armes.
Comment, grand cheval de carrosse!
3'. JOURDAIN.
Hé! mon maître à danser!
LE MAÎTRE D^ARMES.
Si je me jette sur vous. . .
M. JOURDAIN, ftu maître d'armes.
Doucement!
LE MAÎTRE A DANSER.
Si je mets sur vous la main. . .
M. JOURDAIN, au maître à danser.
Tout beau!
LE MAÎTRE d'aRMES.
Je vous étrillerai d un air. . •
M. JOURDAIN, au maître d'armes.
De grâce!
LE MAÎTRE A DANSER.
Je VOUS rosserai d'une manière. . .
M. JOURDAIN, au maître à danser.
Je VOUS prie.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Laissez-nous un peu lui apprendre à parler.
M. JOURDAIN, au maître de musique.
Mon Dieu! arrêtez-vous.
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ACTE II, SCENE IV. 3oi
SCÈNE IV.
UN MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, M, JOURDAIN,
LE MAÎTRE DE MUSIQUE , LE MAÎTRE A DAN-
SER, LE MAÎTRE D ARMES, UN LAQUAIS.
M. JOURDAIN.
HoLA, monsieur le philosophe, tous arrivez tout à
propos ayec yotre philosophie. Venez un peu mettre la
paix entre ces personnçs-ci.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Qu'est-ce donc? Quy a-t-il, messieurs?
M. JOURDAIN.
Os se sont mis en colère pour la préférence de leurs
professions , jusqu^à se dire des injures et en vouloir yenhr
aux mains.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Hé quoi! messieurs, &ut-il s'emporter de la sorte? Et
n'ayez-vous point lu le docte traité que Sénèque a com-
posé de la colère ? Y a-t-il rien de plus bas et de plus hon-
teux que cette passion^ qui fait d'un homme une bête
féroce? et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de tous
nos mouvements?
LE MAÎTRE A DANSER.
Gomment, monsieur! il vient nous dire des injures à
tous deux, en méprisant la danse, que j'exerce, et la mu-
sique, dont il &it profession!
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Un homme sage est au-dessus de toutes les injures
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3o2 LE BOURGEOIS GENTILHOMME,
qu on lui peut dire; et la grande réponse qu'on doit faire
aux outragea, c est la modération et la patience.
LE MAÎTRE d'aRMES.
Us ont tous deux Taudace de voidoir comparer leurs
professions à la mienne!
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Faut-il que cela vous émeuve ? Ce n'est pas de vaine
gloire et de condition que les hommes doivent disputer
entre eux; et ce qui nous distingue parfaitement les uns
des autres, cest la sagesse et la vertu.
LE MAÎTRE A DANSER.
Je lui soutiens que la danse est une science à laquelle
on ne peut fiiire assez d'honneur.
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Et moi , que la musique en est une que tous les ^ècles
ont révérée.
LE MAÎTRE d'aRMES.
Et moi, je leur soutiens à tous deux que la science de
tirer des armes est la plus belle et la plus nécessaire de
toutes les sciences.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Et que sera donc la philosophie? Je vous trouve tous
trois bien impertinents de parler devant moi avec, cette ar-
rogance, et de donner impudemment le nom de science à
des choses que Ton ne doit pas mâme honorer du nom
d'art, et qui ne peuvent être compîaes que sous le nom
de métier miséraUe de gladiateur, de (Aantpur, et de ba-
ladin.
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ACTE II, SCÈNE IV- 3o3
LE MAÎTRE d'aRMES.
Allez , philosophe de chîen !
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
Allez, bélître de pédant!
LE MAITRE A DANSER,
Allez ^ cuistre fieffé !
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Comment, marauds que vous êtes ! . . . (Le philosophe se
jette sur eux , et tous trois le chargent de coups. )
M. JOURDAIN.
Monsieur le philosophe?
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Infâmes! coquins! insolents!
M. JOURDAIN.
Monsieur le philosophe !
LE MAÎTRE d'aRMES.
La peste de ranimai!
M. JOURDAIN.
Messieurs!
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Impudents !
M. JOURDAIN.
Monsieur le philosophe!
LE MAÎTRE A DANSER.
Diantre soit de Fane bâté!
M. JOURDAIN.
Messieurs I
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3o4 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
LE MAITRE DE PHILCSOPHIE.
Scélérats!
M. JOURDAIN.
Monsieur le philosophe!
LE MAÎTRE DE MUSIQUE.
AU diable rimpertinent!
M. JOURDAIN.
Messieurs! /
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Fripons! gueux! traîtres! imposteurs!
M. JOURDAIN.
Monsieur le philosophe! Messieurs! Monsieur le phi-
losophe! Messieurs! Monsieur le philosophe!
( Ils sortent en se battant. )
SCÈNE V.
M. JOURDAIN, UN LAQUAIS.
M. JOURDAIN.
Oh! battez-vous tant qu^il vous plaira^ je n'y saurois
que faire , et je n'irai pas gâter ma robe pour vous séparer.
Je serois bien fou de m'aller fourrer parmi eux, pour re-
cevoir quelque coup qui me feroit mal.
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ACT*E H, SCÈNE VI. 3o5
SCÈNE VL
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, M. JODRDAIN,
UN LAQUAIS.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, raccommodant 9on colleU
Venons à notce leÇôn.
M. JOURDAIN*
Ah! monsieur! je suis fâché ies coups qu ils vous ont
donnés.
LE MAÎTJIE DE PHILOSOPHIE.
delà n'est rien. Un pfailosopbe sait receveur comme il
faut les choses; et je vais composer coiltre eux une satire
du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon*
Laissons cela* Que voulez-vous apprendre?
M. JOURDAIN.
Tout ce que je pourrai; car j'ai toutes les envies du
monde d'être savan^t; et j'enrage que mon père et ma mère
ne m'aiept pas fait bien étudier dans toutes les sciences
quand j etpis jeune.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Ce sentiment est raisonnable; nom ^ sine doctrina,
vita est quasi morîis imago. Vous entendez cela, et vous
savez le latin, sans doute?
M. JOURDAIN.
Oui ; mais faites comiae ^i je ne le savois pas : expli*
quez-moi ce que cela veut dire.
MoLikBE. 5. ao
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3ofl LE BOURG-EOIS GENTILHOMME.
LE Mf ITAE DE PHILOSOPHIE.
Cela veut dire qTaejSans la science, la vie est presque
uneimfige de la mort. .
M. JQURDÀII^.
Ce latin-là a raison.
LgS MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
N'avez-vous point quelques pri^pipes, quelques com-
mencements des sciences?
M. JOUJIDAIN.
Oh! oui. Se sais lire et écrire.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE,
Par où vous plaît-il que nous commencions? Voulez-
vous que je vous apprenne la logique?
M. JOURDAÎK
Qu'est-ce que c'est que cette logique?
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
C'est elle qui enseigne les trois opérations de l'esprit
si. JOURDAIN.
Qui sont-elles ces trois opérations de* l'esprit?
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
La première, la seconde, et la troisième. Là première
est de bien concevoir, par le moyen des universaux; la
seconde , de bien juger, par k lùoyen des catégories; et la
troisième, de bien tirer une conséquence , par le moyen
des figures, Barbara, celarent ,' Darii , ferio, bara-
lipton, etc.
M. JOURDAIN.
Voilà des mots qui sont trop rébàrbati&. Cette logiqne-
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. là ne me retient pdiot. Apprenons autre chose qw'sQit
plus joli.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Voulez-voufl appr^^di'e la morale?
M. JOURDAIN.
La morale?
LE MAtXRE DE PHILOSOPHIE.
Oui.
M. \ JOURDAIN.
Qu'est-ce qu'elle dit, cette morale?
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à mo-
dérer leurs,pa)5sions , et. . .
M. JOURDAJN.
Non, laissons cela': je suis bilieux comme tous les
diables, et il ny a morale qui tienne; je me veux mettre
en colère tout mon soûl , quand il m'en prend envie.
LE MaItrE de PHILOSOPHIE.
Est-ce la physique que yous voulez appreuJre?
M. JOURDAIN.
Qu'est-ce quWle chante, cette physique?
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
La physique est celle qui explique les prindpcs des
choses naturelles, et les propriétés du corps; qui discourt
de la nature des éléments , des métaux , des minéraux , des
pierres , des plantes, et des animaux; e,t nous enseigne les
causes de tous les météores . Tarc-enHciel ^ les feux volants ,
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3q8 le bourgeois GENTILHOMME.
les cêwètes, les éclairs, le tonnerre.,' la fbudre, la plaie,
la neige , la grêle , les vents et les tourbillons.
' M. JOURDAIN.
Il y a trop de tintamarre là-dedans, trop de brouilla-
mini;
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Que voulez-vous donox[ue je vous apprenne?
M. JOURDAIN.
Apprenez-moi Forthographè^
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE.
Très-voloiftiers.
M. JOURDAIN.
Après, vous m apprendrez Talmanach, pour savoir
quand il y a de la lune , et qitand il n'y en a point.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Çoit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette
matière en philosophe, il feut commencer,, selon Tordre
des choses, par Ime exacte coniioissance de la nature des
lettres , et de la diffih:^nte manière de les prononcer toutes.
Et là-dessus j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en
voyelles , ainsi dites voyelles , parce qu'elles expriment les
voix; et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce
qu elles «onnent avec les voyelles, et ne font que marquer
les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles , ou
yoix,A,E,l,0,U.
M. JOURDAIN.
J'entends, tout cela.
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ACTE II, SCÈNE Vî. 3o9
LE IfAiTR^DE PHILOSOPHIE.
La Toix  se ferme en ouvrant fcot la bouché , A.
ir. JOURDA.IN.
A, A. Oui.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE,
La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en*
bas de celle d'en-haut*, A , £.
M. JOURDAIN.
A, E, A, E. Ma foi, oui. Ah! <]ue «ela est beau!
9E MAÎtRE DE PHILOSOPHIE.
Et la voix I, en rapprochant encore davantage les mâ-
choires lune de Tautre , et écartant les deux coii^s de la
bouche yer/U» oreilles, A, E, I.
M. JOURDAIN.
A, E, 1, 1, 1, 1, Cela est vraj,, ^^ive la science!
LE MAÎTRE DE PHIL*OSOPHIE«
La Toix O se forme en rouvrant les mâchoires et rap-
prochant les lèvrespar les deu^ coins, le haut et le bas, O.
M. JOURDAIN.
O, p. n n'y a rien de plfcs juste. A^ E, I, 0; I, O. Cela
est ^dnfirable ! .1, 0 ; I, O.
LP MAÎTRE B£ PHILOSOPHIE.
Couverture de la bouche §iit justement comme un
paftit roné jjui représente un 0. •
M. JOURDAIN.
o, O, 0. Vous atez raison. O. Ah! la belle choseque
de savoir quelque chose !
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Google '
3io LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
LE. MAÎTRE jDE PflLOSOP.HIE.
La voix U se forme enTapprochant les dents sans les
joindre entièrement, et.allongeant les deux lèvres en de-
hors, les approchant aussi l'une de Fautre sans les joindre
tout-à-fait, U.
M. JOURDAIN.
U, U. n n'y a rien de plus véritable, U.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE^
Vos 4eux -lèvres s'all(WLigent comme si vous faisiez la
moue; d^où vient que, si vpus la-vOuJez faire à quelqu'un ,
et ^ous moquer de lui , vous lie sauriez lui dire que U.
M. JQURDA^N..
u, if . Cela est vrai. Ah I que n ai-je éty^dié ghis tôt pour
savoir tout cela!
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Qemain nous verrons les autres lettres, qui sont les
consonnes.
M. JOURDAIN.
Est-ce qu'il" y a des choses aussi curieuses qu^à celles-ci?
LE MAÎTRE bs PHILOSOPHIE.
Sans doute. La consonne Dypar -exemple, se prononce
en donnant du bout de la langue au-ilessus des dents d'en-
haut, DA.
M. JOUjftDAlN.
DA, DA. Oui. AL! les belles choses! les beHfes choses!
LE MAÎTRE D^ PHILOSOPHIE.
KF^ en appuyant les dents d'en -haut sur la Idvre de
dessous, FA,
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* ACTE II, SCÈNE VI. - 3u
V. JOURDAIN.
FA, FA. Cest la vérité. Ahl mop père et ma mère , que
je vous yeux de maU •
LE MAÎTRE DE PHII.OSOP'HIE.
Et l'R, en portant le bout dé la. langue jusc[u^au haol
du palais; de sorte gu'ét^nt.^Ieap^ Vàiv cpi sort avec
force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit,
Élisant une manière de ^embleinent^ R, RA.
M. J4>URDAIN.
R, R, RA; R, R, R, ï\p R, RA. Cela est vrai. Ah! Tha-
bile homme que yotfs êtes! et que jai perdu de temps!
R,R,R,RA.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Je VOUS expliquerai à fond toutes ces curiosités.
M, JOURDAIN.
Je YQUs en prie. Au reste, il faut que te vpus fasse vm
confidence. Je suis amoureux d une personne de grande
qualité, et je souhaiterois que vous m aidassiez à lui écrire
quelque chose dans un ipetit billet que je veux Uisser
tomber à ses pieds.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Fort tien.
M. JOURDAIN.
Cela sera galant, oui. ^
LE MlÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Sans doute. Sont-ce des vecs que vous lui voulez
écrire?
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Sia LE BOURGEOIS GENTILHOMME,
M. JOURDAHr.
Non y non , point de vers.
LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Vous ne voulez que de la pnJàe.
B^, JOURDAIN.
Npn, je ije vtux niprb^ i\i vers.
LE MAÎrRE DE PHILOSOPHTE.
U Ëiut biexf. gue cç soit liin oii«r£futre.
V. JOU.RQAIl^.
Pouimioi?
LE MAÎTRE DE PHILO^SOPHIE.
Par la raison, monteur, quil n'y a pour s'exprimer
<jue la prose ou les vers.
M. JOURDAIN.
Il n'y a ^ue la prose ou les vers ?
* LE MAITRE DE PHILOSOPHIE.
' Non, monsieur. Tout ce qui n est point prose est vers,
eMoùt ce qurn'estpoînt vers est proSe.
M. JOURDAIN.
Et comme Ton parle, qu'est«-ce que c'est donc que cela?
LE MAÎTRE DE PHILOSOPiflE.
De la prose.
• M, JOURDAIN.
Quoi! q^nd je dis, Nicole, apportez- moi mes pan-
toufles, et me donnez mon bonnet de nuit, c'est de la
prose?
LE MAÎTRE DE PHILOSO^PHIE.
Oui, monsieur.
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AX>TE,II, SCÈNE VI. 3i3
M. JOCRQÂIN.
Par ma foi, il y a plus de quaif^ante ans que je -dis' de la
prose. saiM <jue fen susse rien 3 «t je tous suii le fins oUigé
du monde de mWoir appris cela. Je voudrôi§ denc lui
mettre dans un biQet, Bette marquise, vps beaux yeuoc
me font mourir di amour; màîs je voodrois c[ue ceh fût
mis d^une manière galante, cpie cela itX tourné genti-
ment.
LE BfAÎTRE DE PHILOSOPHIE.
Mettre que les feux de se» yeux réduisent votre cœur
en .cendres; que vous souffi'ez nuit, et jour pour elle les
violences d'tin. . .
tt. J(5UHD4LIlfr
Non, non, non; je^ne yeux point tout cela. Je ne veux
que ce que je vous ai dit.: B^lle marquise, vos beaux
yeux me font mourir d'amour.
LE MAÎTEE p£ PHILOSOPHIE.
U Êint bien étendre un peu'la'cbose.
H. Jo^UJin^i^N.
Non, ypns dis^je; je ne veux que ces seules poroles-là
dans le billet, Mnàis touméq^ à 'la mode, bien arrangées
comme il faut. J[e*yous|>rie de me dirb un peu; poulr yoir ,
les 'diverses manieras dont on les peut mettre.
LE MAÎTRE DE PHILOSOTPHIlB.
On peut les mettre piwmièrement cqmme vous avez
dit : B'elle marquise, -vos beaux yeuse me font mourir
d'rnnoUr. Ou bien ; B'Ameur mourir me font, beHe mar-
qube, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux
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3*4 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
d'amour me font, belle, marquise ^'mourir. OU bien:
Mourir yhs beaux yeuxi belle marifuisè, Samour me
font, Oalion : Me font ^oos" jeusè beaux mourir, belle
marqtnse) d'aifiour.
M. JOURDAIN;-
Mais de tQufes ces feçons-là laquelle est la meiUçure?
LB M'AtTRB 9E PHlt'OSOPHIE.
Celle que vous avez ditç : ielle marquise, vos beaux
yeux me font mourir df amour,
M. JOURDAIiy.
Cepeudant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du
premier coup. Je vous remeitijje de tout mon coem*, et je
vous prie de venir demain 4e bontie heure.
-> .. • •
LE MA^TRÇ ^IS PqiL'OSpPHIf.
Je n'y manquerai pas.
sc:ëne vri.
M. JOURDAIN,- tJN LAQUAIS.
H. ^OURD Allfj à son Is^qnaif.
Go>f heîtt! mon'habit n^«st pas enc«re arrivé?
LE LAQUAIS. \
Non 9 mon&ienr.
M. J0XLR;ft4.Ilf.
' Ce maudit taiUeur me &it biei^atlendce pour \ip jour
où j'ai tant d'affaires. J'enrage. Ode Ja-Ôèwe qiïlartaîne
puisse serrer bien fort le bourreau de tailletirl Au dtàble
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ACTE il, SCÈNE VIL 3i5
le tailleur! La peste étouffe, le «aiQeur! Si je le tenois
maintenant , ce tailleur détestable , ce chien^âe tailleur-là ,
ce traître de tailleur , je. . .
SCÈNE VlIL
M. JOURDAIN, UN, MAÎTRE TAILLEUR; UN
(i ARÇON TAILLEUR, portant l'habit de
M, JOURDAIN; UN LAQUAIS.
-M. JOURDAIN.
.AhI-VjOus voilà f Je m'allois mettre enjcdière cqntre
VOUS. , :
LB MAÎTRE TAILLEUR.
Je n ai pas pu venir |^lu5 tôt^ et j'ai mis*vingt garçons
après votre habit,
M. JOURDAIN. *
Vous m'avez envoyé des bas de soie si étroits, que j'ai
eu toutes les peine$ du inonde à les tnettre, et il y a déjà
deux mailips de tompues.
LE MAÎTRE TAILLEUR.
Ils ne s'élargiront que trop.
M. JOURDAIN.
Oui, si je romps toujours des toailles. Vous m^avez
aussi Élit faire des souliers qui me blessent*{urieusement.
LE MAÎTRE TAILLEUR.
Point du tout , monsieur,
H. JOURDAIN.
Comment, point du tout!
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3i6 LE BOURGEOIS GENTILHOMME,
LE MAÎTRE TAILLEUR.
Non , ils ne vous blessent point.
M. JOURDAIir.
Je vous dis ^^ilsme Uessent, moi.
LE MAÎTRE TAILLEUR.
Vous VOUS imaginez cela»
M. JOURDAIN.
Je me Fimagine parce c[ae je le sens. Voyez la belle
raison !
LE MAITRE TAILLEUR.
Tenez, yoi le plus bel habit de la cour /et lè mieux
assorti. C'est un chef-d'œuvre çie d'avoir inventé un
habit sérieux c[ui ne fàt pas noir^ et je k donne en six
coups aux tailleurs les plus éclairés.
M. JOURDAIN.
t
Qu'est-ce çie c'est ^e ceci? vous avez mis les fleui-s
en en-bas.
• LE MAÎTRE TAtLLEUR.
■
Vous ne m'avez pas dit que vous les vouliez e^ en-haut.
M. JOURDAIN.
Est-ce qu il faut dire cela?
LE MAÎTRE TAILLEUR.
Oui Vraiment Tovies les pei:sonnQS de qualité les por-
tent de la sorte.
M. JOURDAIN.
Les personnes de qualité portent les fleur$ en en-bas?
LE MAÎTRE TAILLEUR.
Oui, monsieur..
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^
ACTE II, SCÈNE VIII. 317
M. JOURDA%N,
• *
Oh ! Yoilà qui est donc bien,
LE MAItrE tailleur'.
Si TOUS voulez , je les mettrai en en-haut.
M. JOURDAIN.
Non, non.
LE MAÎTRE TAILLEUR.
Vous n avez qu'à dire.
M. JOURDAIN.
Non , vous dis- je ; vous avez bien fait. Croyez-vous que
I habit m'aille bien 7
LE MAÎTRE TAILLEUR.
Belle demande! Je défie un. peintre avec son pinceau
de vous faire rien de plus juste. JTai chez moi un garçon
qui, pour monter to rhingrave, est le plus grand génie
du monde ; et un autre qui , pour^assembler on pourpoint ,
est le héros de notre temps.
M. JOURDAIN.
La perruque et les plumes sont-elles comme il faut?
LE MAÎTRE T4ILLEUR.
Tout est bien.
M. JOURDAIN,^ regarrdant l'habit du tailleur.
Ah ! ah ! monsieur le tailleur, voilà de mon étoffe du
dernier habit que vous m'avez, ùlt. Je la reconnois bien.
LE MAÎTRE TAILLEUR.
C'est que Tétoffe me seiAbla si belle, que j'en ai voulu
lever un habit pour moi.
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3iS LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
M.^JOURDAIN.
Oui; mais il ne falloit p^s le lever avec le mieiu
hE MAITRE TAILLEUR.
Voulez-voiis mettre vetre habit;?
M, JOURDAI]!^.
Oui , donnez-le-moi.
LE MAÎTRE TAILLEUR.
Attendez; cela ne va pas comme cela : j'ai amen^ des
gens pour vous habiller en ca^Jence; et ces sortes d'habits
se mettent avec cérémonie. Holà, entrez, vous autres.
SCÈNE IX.
M. JOURDAIN, LE MAÎTRE TAILLEUR, LE
GARÇON TAILLEUJl, QARÇONS TAILLEURS
dansahm; un LAQUAIS.
LE MAITRE TAILLEUR, à ses garçons.
Mettez cet habit à monsieur de la maxiière que vdus
faites aux personnes de qualité*.
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
( Les quatre garçofas taïUenn, danftant, s'approclient de M. Jourdain. Deux
lui arrachent le haut-de-chaussesde ses exercices , les deux autres lui
ôtent la camisole ; après quoi , toujours en cadence , ils lui mettent son
habit neuf.)
(M. Jourdain se promène au milieu d'eux, et leur montre son habit pour
voir s'il est bien (ait. )
GAf ÇON TAILLEUR.
Mon gentilhonune, ilonnez, s'il vous plait, aux gar-
çons quelque chos#t pour boire. ^
" M. JOTfkDAIN.
Comment m'appelez-vous?
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ACTE H, SGÈKE IX. 819
GARÇON TAILLEUR.
Mon gentilhomme.
Bf. JOURDAIN.
Mon gentilhomtne ! Voilà ce que c est que de se mettre
en personne de qualité. Allez^TQUS-en demeurer toujours
habillé en bourgeois, on ne vous dira point mon gentil
homme, (donnant de Targent. ) Tenez , Yoilà pour mon gen<
tilhomme.
GARÇON TAILLEUR.
Monseigneur, nous vous sommes bien oUigés.
M. JOURDAIN. '
Monseigneur! oh! oh! monseigneur! Attendez, mon
ami, monseigneur mérite quelque chose ; et ce n est pas
une petite parole que monseigneur. Tenez, yoilà ce que
monseigneur vous donne.
GARÇON TAILLEUR.
Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de votre
grandeur.
M. JOURDAIN.
Votre grandeur! Ohl oh! oh! Attendez; nevoifeen
allez pas. A moi , votre grandeur ! (bas , à part. ) Ma foi , s'il
va jusqu'à Faltesse , il aura toute la bourse. ( haut. ) Tenez ,
voilà pour ma grandeur.
GARÇON TAILLEUR.
Monseigneur, nous la remercions très-humblement de
ses libéralités.
M. JOURDAIN.
II a bien fait, je lui allois tout doûher.
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San LE BOUfcOEOS& G£NTIBHO%ME.
SCÈNE X.
DEUXIEME ENTRÉE 0E BALLET.
(Les quatre ^rçons uiUeiin se réjookpeiu, en dansant, de U libéralité de
A(f Jduclain.)
FIN DU SECOND ACTE,
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LE BOURGEOIS GENTILHOMME. Sii
»»«»S^-v#>.^»^^>.^^>.^^.^'^.^.^»^i^««^i^^>^i^.^»^^«^<»>^^«^.»>^
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE I.
MONSIEUR JOURDAIN, DEUX LAQUAIS.
M. JOURDAIN.
Suivez- mo'i, que j'aille un pu montrer mon habit par
la ville ; et surtout ayez soin tous deux de marcher im-
médiatement sur mes pas, afin qu'on voie bien que vous
êtes à moi.
LAQUAIS.
Oui, monsieur.
M. JOURDAIN.
Appelez-moi Nicole, que je lui donne quelques ordres.
Ne bougez, la voilà,
SCÈNE IL
M. JOURDAIN, NICOLE, DEUX LAQUAIS.
m. jourdain.
Nicole.
NICOLE.
Plaît-il!
M. JOURDAIN.
Ecoutez.
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322 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
NICOLE, riant.
M. JOXIRDAIir.
Qu*as-tu â rire !
NICOLE.
M. JOURDAIN.
Que veut dire cette coquîne-là?
NICOLE.
Hi , hi , hi. Comme vous yoilâ bâti I Hi , hi , M.
M. iOIIKDAIN«
Comment donc?
NICOLE.
Ahl ah! mon Dieu! Hi, hi, hi, hi.
M. JOURDAIN.
Quelle friponne est-ce là? Te moques-tu de moi?
NICOLE.
Nenni, monsieur; j'en serois bien fâchée. Hi, hî,hi,
hi , hi , hi.
H. JOURDAIN.
Je te baillerai sur le nez , si tu ris davantage.
NICOLE.
Monsieur, je ne puis pas mVn empêcher. Hi, hi, hi,
hl,hijhi.
H. JOURDAIN.
Tu ne t arrêteras pas ?
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ACTE lîl, SCÈNE II. 323
NICOLE.
Monsieur, je vous demande pardon ; mais vous êtes si
plaisant, que je ne me saurois tenir de rire. Hi, hi, hi.
M. JOURDAIN.
Mais voyez quelle insolence!
NICOLE.
Vous êtes tout-à-fait drôle comme cela* Hi, hi.
M. JOURDAIN.
Je te. . .
NICOLE.
Je TOUS prie de m'excuser. Hi, hi, hi, hi.
M. JOURDAIN.
Tiens, si tu ris encore le moins dii monde, je te jure
que je t'appliquerai sur la joue le plus grand soufflet qui
se soit jamais donné.
NICOLE.
Hé bien, monsieur, voilà qui est fait, je ne rirai plus.
M, JOURDAIN,
Prends -y bien garde. Il faut que, pour tantôt, tu
nettoies. . .
NICOLE.
Hi,hi.
M. JOtRDAIN.
Que tu nettoies comme il Ëiut. . ^
NICOLE.
Hi,hi.
M. JOURDAIN.
U &ut^ diB-je, que tû nettoies la salle, et. . .
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3a4 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
NICOLE.
Hi,hi.
M. JOURDAIN.
Encore?
NICOLE, tombant à force de rire. '
Tenez y monsieur^ battez-moi plutôt, et me laissez rire
tout mon soûl; cela me fera plus de bien. EG, hi, hi, hi.
M. JOURDAIN.
Tenrage.
NICOLE.
De grâce, monsieur, je vous prie de me laisser rii-e.
Hi,hi,'hi.
M. JOURDAIN.
Si je te prends. . .
NICOLE.
Monsieur, eur, je crèverai, ai, si je ne rb. Hi, hi, hi.
M. JOURDAIN.
Mais a-t-on jamais vu une pendarde comme celle-là,
qui me vient rire insolemment au nez , au lieu de recevoir
mes ordres?
NICOLE.
Que voulez-vous que je fiisse, monsieur?
M. JOURDAIN.
Que tu songes , coquine , â préparer ma maison pour la
compagnie qui doit venir tantôt.
N I C 0 LE , se' releyant.
Ah ! par ma foi , je n'ai plus envie de rire ; et toutes vos
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ACTE III, SCÈNE IL 3^5
compagnies font tant d^ désordre cëaus, que ce mot est
assez pour me mettre en mauvaise humeur.
M. JOURDAIN.
Ne dois-je point, pour toî, fermer ma porte à tout le
monde?
NICOLE«
Vous devriez au moins la fermer à certaines gens.
SCÈNE III.
MADAME JOURDAIN, M. JOURDAIN, NICOLE,
DEUX LAQUAIS.
MADAME ;fOURDAIN.
Ah ! ah ! voici une nouvelle histoire ! Qu'est-ce que c'est
donc, mon mari, que cet équipage-là? Vous moquez-
vous du monde , de vous être fait enhamacher de la sorte?
et avez-vous envie qu'on se raille partout de vous?
M. JOURDAIN.
n n'y a que de? sots et des sottes, ma femme, qui se
railleront de moi.
MADAME JOURDAIN.
Vraiment, on n'a pas attendu jusqu'à cette heure; et
il y a long-temps que vos façons de faire donnent à rire à
tout le monde.
M. JOURDAIN.
Qui est donc tout ce monde-là, s'il vous plaît?
MADAME JOURDAIN.
Tout ce monde-là est un monde qui a raison , et qui est
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326 LE BOURGEOIS GENTILHOMME,
plus sage que vous. Pour moi j je suis scandalisée de la vie
que vous menez. Je ne sais plus ce que c'est que notre
maison : on diroit qu'il est céans carême-prenant tous les
jours; et dès le matin , de peur d'y manquer, on y entend
des vacarmes de violons et de chanteurs dont tout le voi-
sinage se trouve incommodé.
NICOLE.
Madame parle bien. Je ne saurois plus voir mon mé-
nage propre avec cet attirail de gens que vous faites venir
chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue
dans tous les quartiers de la ville pour l'apporter ici ; et la
pauvre Françoise est presque sur les dents à fix)tter les
planchers que vos biaux maîtres viennent crotter réguliè-
rement tous les jours.
M. JOURDAIN.
Ouais! notre servante Nicole, vous avez le caquet bien
aflSlé pour une paysanne!
MADAME JOURDAIN.
Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vôtre.
Je voudrois bien savoir ce que vous pensez faire d'un
maître à danser à Tâge que vous avez.
NICOLE.
Et d'un grand maître tireur d'armes qui vient, avec ses
battements de pieds, ébranler toute la maison^ et nous
déraciner tous les carriaux de notre salle.
M. JOURDAIN.
Taisez-vous, ma servante, et ma femme.
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ACTE m, SCÈNE III. 3^;
MADAME JOURDAIN.
Est-ce c[ue vous voulez apprendre à danser pour quand
fous n^aurez plus de jambea?
NICOLE.
Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu'un?
M. JOURDAIN.
Taisez- vous, vous dis- je : vous êtes des ignorantes
Tune et Fautre, et vous ne savez pas les prérogatives de
tout cela.
MADAME JOURDAIN.
Vous devriez bien plutôt songer à mari^ votre fille,
qui est en âge d*ètre pourvue,
M. JOURDAIN.
Je songerai à marier ma fille quand il se présentera uu
parti pour elle; mais je veux songer aussi à apprendre les
belles choses.
NICOLE.
Tai encore ouï dire, madame, qu'il a pris aujourd'hui,
pour renfort de potage, un maître de philosophie.
M. JOUBDAIN.
Fort bien. Je Veux avoir de l'esprit, et savoir raisonner
des choses parmi Içs honnêtes gws,
MADAME JOURDAIN.
N'irez-vous pas Fuo 4e ee3 jours ^u collège vous faire
donner le fou^t A votre âge?
M. jounPAiN.
Pourquoi non? Plût à Dieu l'avoir tout à l'heure le
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3a8 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
fouet deyant toat le monde, et savoir ce qu'on apprend
au collège!
NICOLE.
Oui^ ma foi, cela vous rendroit la jambe bie!ii mieux
faite.
H. JOURDAIN.
Sans doute.
MADAME JOURDAIN.
Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre
maison!
M. JOURDAIN.
Assurément. Vous parlez toutes deux comme des bêtes,
et j'ai honte de votre ignorance. Par exemple, (à madame
Jourdain) savez-vous, VOUS, ce que c'est que vous dites à
cette heure?
MADAME JOURDAIN.
Oui; je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que
vous devriez songer à vivre d^autre sorte.
M. JOURDAIN.
Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c'est
que les paroles que vous dites ici.
MADAME JOURDAIN.
Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne
Test guère«
M. JOURDAIN.
Je ne parle pas de cela, vous dis- je; je vous demande,
ce que je parle avec vous , ce que je vous dis à cette heure,
qu est-ce que c'est? <
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ACTE m, SCÈNE III. 329
MADAME JOURDAIN.
Descbanson3.
M. JOURDAIN.
Hé! non, ce n'est pas cela. Ce que nous disons tous
deux? le langage que nous parlons à cette heure?
MADAME JOURDAlft.
Hé bien?
H. JOURDAIN. »
Comment est-ce que cela s'appelle ?
MADAME JOURDAIN;
Cela s'appeDe comme ou veut Tappcler.
M* JOURDAIN.
C'est de la prose, ignorante.
MADAME JOURDAIN. |
De la prose? ^
M* JOUBDAIK,
Oui j de la prose. Tout ce <jui esl prose n^cst point vers j
et tout ce qui n^est poiut vers est prose. Et voilà ce que
c est que d'étudier! { k lïkoleO Et toij aais-tu bien comme
il feut faire pour dire im U?
IfICOLE.
Comment?
Mt JOURDAIN,
Oui, quVst-cc que tu fais quand tu dis un U ?
NI 00 II K.
Quoi? * <•
M« JOURDAIN.
Dis un peu U, pour voir.
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33o LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
NICOLE.
Hëbieu^U.
H. JOURDAIlf.
QuW-ce que ta &is?
VICOLB»
Je dis D.
M. JOURDÀIIT.
Oui ; mais quand tu dis U, qu^est-ce que tu fais?
KICOLE.
Je fais ce que vous me dites.
M. JOURDAIN.
Ohl Tétrange chose que d avoir affaire k des bêtes! Tu
allonges les lèvres en dehors, et approches la mâchoire
d'en-faaut de celle d'en -bas. U, vois-tu? U; je fais la
moue> U.
NICOLE.
Oui, cela est biau!
MADâMB JOURDAIN.
Voili qui est admirable!
H. JOURDAin;
C'est bien autre chose, si vous aviez vu O, et DA,
DA, et FA, FA.
MADAHP JOVRDAIN.
Qu'est-ce que c'est do»Q quQ tout ça galimatias-là?
ifiaoLi*
De quoi est-ce que tout cela guérît?
M. JOURI^AIN*
J'enrage, quand je vois des femmes ignorantes.
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ACTE III, SCÈNE III. 33i
MADAME JOURDAIN.
Allez , VOUS devriez envoyer promener tous ces gens-là
avec leurs fariboles.
NICOLE.
Et surtout ce grand escogriBfe de maître d'armes , qui
remplit de poudre tout mon ménage.
M. JOURDAIN.
Ouais! ce maître d^armes vous tient bien au cœur! Je
te veux faire voir ton impertinence tout à l'heure, (après
ayoir fait apporter les fleurets , et en avoir donné un à Nicole. )
Tiens; raison démonstrative; la ligne du corps. Quand on
pousse en quarte on na qu^ faire cela; et, quand on
pousse en tierce, on n a qu'à feîre cela. Voilà le moyen de
a'étre jamais tué; et cela n'est-il p^s beau d'âtre assuré de
son Élit, quand on se bat contre quelqu'un? Là, pous^*
moi un peu, pour voir.
NICOLE.
Hé bien, quoi? ( Nicole jponssf plusieurs bottes à M. Jour>
dain. )
M. JOURDAIN.
Tout beau. Holà! hol doucement. Diantre soil la co-
quine I
NICOLE.
Vous me dites de pousser.
M. JOURDAIN.
Oui ; mais tu me pousses en tierce , avant que de pous'
ser en quarte , et tu n'as pas la patience que je pare.
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332 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
MADAME JOURDAIN.
Voqs êtes fou, mon mari, avec toutes vos £aintaisies;
et cela vous est yenU depuis que vou!^ vous mêlez de
hanter la noblesse.
M, JOURDAIN.
Lorsque je hante la noblesse, je fais parottre mon ju-
gement; et cela est plus beau que de hanter votre bour-
geoisie.
BfÀDAME JOURDAIN.
Ça mon vraiment ! ' il y a fort à gagner à fréquei^ter
vos nobles I et vous avez bien opéré avec ce beau moa-
sieur le comte dont vous vous êtes embéguiné.
M. JOURDAIN.
Paix, songez à ce que vous dites. Savez-vous bien, ma
femme , que vous ne savez pas de qui vous parlez , quand
vous parlez de lui? C'est une personne d'importance plus
que vous ne pensez , un seigneur que l'on considère à la
cour, et qui parle au roi tout comme je vous parle.
N'est-ce pas une chose qui m est tout-à-fiiit honorable,
que Ton voie venir chez moi si souvent une personne de
cette qualité , qui m appelle son cher ami, et me traite
' Ça mon est une corruption de c*est mon, ancienne expression
qui signifioit, cela est vraiment certain» Getoit une affirmation
très-forte. On en yoit un exemple dans le 87* chap. du a" liy. des
Essais de Montaigne, Un médecin vante à Nicoclès la puissance de
son art : « Vraiment c'est mon , répond celiu-ei , q^i peut impu-
te nément tuer tant de gens. » Ce qui yeut dire : Vraiment cela est
certain , puisqu'il peut tuer tant de gens.
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ACTE III, SCÈNE III. 333
comme si j^étois son égal? Il a pour moi des bontés qu'on
ne deyineroit jamais; et devant tout le monde il me fait
des caresses dont je suis moi-même confus.
MADAME JOURDAIN.
Oui , il a des bontés pour vous et tous fait des caresses ;
mais il vous emprunte votre argent.
M. JOURDAIN.
Hé bien! ne m'est-ce pas de Thonneur de prêter de
l'argent à un homme de cette condition-là? et puis-je faire
moins pour un seigneur qui m^appelle son cher ami?
MADAME JOURDAIN.
Et ce ligueur j que £aiit-il pour vous ?
M. JOURDAIN.
Des choses dont on seroit étonné, si on les savoit.
MADAME JOURDAIN.
Et quoi?
M. JOURDAIN.
Baste, je ne puis pasm'expliqùer. Il suffit que si je lui
ai prêté de Fargeiit, il me le retidra bien , et avant qu'il
soit peu.
MADAME JOURDAIN.
Oui, attendez-vous à cela.
M. JOURDAIN.
Assurément. Nç me Fa-t-il pas dit?
MADAME JOURDAIN.
Oui, oui; il ne manquera pas dy faillir.
M. JOURDAIN.
n ma juré sa foi de gentilhomme.
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334 LE BOURGEOIS GENTILHOMME;
MADAMB JOURDAIN.
Chansons.
M. JOURDAIN^
Ouais! VOUS êtes bien obstinée, ma femme. Je vous dis
qu'il me tiendra sa parole, j'en suis sûr.
MADAME JOURDAIN.
Et moi, je suis sûre que non , et que toutes les caresses
qu'il Ydus fiiit ne sont que pour vous enjôler.
M* JOVRDAIff*
Taisez^Tdus. Le voici.
MADAME JOURDAIN.
n ne nous faut plus que cehé II vient peut-être encore
VOUS faire quelque emprunt, et il me semble que j'ai dinë
quand je le vois.
M« JOURDAINé
Taisez-vous, vous dis-je*
SCÈNE IV.
DORANTE, M. JOURDAIN, MADAME JOURDAIN,
NICOLE.
DORANTE.
Mon cher ami monsieur Jourdain , comment vous por-
tez-vous?
M. JOURDAIN.
Fort bien, monsieur, pour vous rendre mes ptits
services.
DORANTEi
Etmadame Jourdain que voiU,commentseporte-t-elle?
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ACTE III, SCÈNE IV. 335
MÀDÀMB JOURDAIN.
Madame Jourdain se porte comme elle peut.
DORANTE.
Comment ! monsieur Jourdain , vous voilà le plus
propre du monde.
M. JOURDAIN.
Vous voyez.
DORANTE.
Vous avez tout-à-fait bon air avec cet habit; nous n'a-
yons point de jeunes gens à la cour qui soient mieux Ëiits
que vous.
M. JOURDAIN.
Hai, bai.
MADAME JOURDAIN, à pàtt.
Il le gtatte par où il se démange.
DORANTE.
Tournez-vous. Cela est tout-à-fidt galant
MADAME JOURDAIN, à part.
Oui, aussi sot par-derrière que pàr^devant
DORANTE.
Ma foi^ monsieur Jourdain, javois une impatience
étrange de vous voir. Vou« êtes l'homme du monde que
f estime le plus , et je porlob de vous encore ce matin dans
lachatiibiiedurm*
M. JOURDÀi:if.
Vous me £aiites beaucoup d'honneui^monsieur. (K ma-
dame Jourdain.) Dans la chambre du roi*
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336 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
DORANTE.
Allons^ mettez.
M. JOURDAIN.
Monsieur, je sais le respect que je vous dois.
DORANTE.
Mon Dieu! mettez. Point de cérémonie entre nous, je
vous prie.
M. JOURDAIN.
Monsieur. . .
DORANTE.
Mettez , vous dis- je , monsieur Jourdain ; vous êtes moa
ami.
M. JOURDAIN.
Monsieur, je suis votre serviteur.
DORANTE.
Je ne me couvrirai point, si vous ne vous couvrez.
H. JOURDAIN, se couvrant.
Jaime mieux être incivil qù^importun.
DORANTE.
Je suis votre débiteur, comme vous le savez.
MADAME JOURDAIN, à part.
Oui, nous ne le savons que trop.
DORANTE.
Vous m avez généreusement prêté de l'argent en plu-
sieurs occasions ; et vous m'avez obligé de la meilleure
grâce du monde, assurément.
M. JOURDAIN.
Monsieur, vous vous moquez.
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ACTE III, SCÈNE IV. 337
DORANTE.
Mais je sais rendre ce <ju on me prête, et teconnottre
les plaisirs qu'on me Êiit.
M. JOUK-DAIN.
Je n'en doute point, monâfeur.
DORANTE.
Je yeux sortir d'affaire* âvec vous; et. je viens ici pour
faire nos courtes ensemble.
M. Jourdain, ]ias,.à nv^dame Jourdain.
Hé bien! vous voyez votre impertinence^ ma ffMnme.
DpRA:^JE.
Je suis homjne qui aiçie à m'acquittecle plus t^t que
jepuis. '
M. J O U R D A I N , bas , à madtone Jourdaita.
Je V0U3 le disois bien.
DORANTE.
Voyons un peu ce que je vous dois.
M. JOURDAIN, bas, à madame Jourdain.
Vous voilà avec vo» soupçons ridicules!
DORANTE. •
Vous souvenez-vous bien de tout l'argent que vou3
m'avez prêté?
M. JOURDAIN.
Je crois que oui. J'en ai fait un petit mémoire. Le
voici. Donné à vous une fois deux cents louis. '
* Le louis yaloit alors 1 1 francs , ce qui est rérifié par le compte
de 4^0 louib valant 5o6o francs d'argent prêtés à Dorants par
M. Jourdain.
MoLiknc. 5. aa
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338 LE BOUR<iEOIS GENTILHOMME.
DORANTS.
Cela esîTrai.
M. JOURDAIN.
Une aatre fois, six vingts.
DoiANTK.
Oui.
V.. JOURDAIN.
Une autre fçis, cent «quarante.
BORrANTE^
Vous avez raîison.
M. JO^RDAyr.
Ces trois articles hht quatre cent soixante lotiis, qui
valent cinq; yiille soixante livres.
DORANTB.
Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres.
M. |O.URDAJ[,N.
Mille huit cent trente^éux livres à Votire phimassier.
DORA'NTB..
Justement.
M. J0URD4IN.
Deux mille sept cent quatre-vingts livres à votre
tailleur.
DORANTE.
Il est vrai.
M, JOURDAIN.
Quatre mille trois cent septante-neuf livres douze sous
huit deniers à votre marchand.
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- ACTE III, SCKI»E IV.. 3%
DORÀNtjB.
Foirt-^ien. Douée sous huit deniers, le comipte est
juste.
M. JOURDAIN.
Et mille sept cçqt quaraû^e-^uit lixre&sept sous cjHatre
deniers k votre selB»r^ -, ' " .
Tout cela est véritable. Qu'est-ce giié c«l^ fait?.
.'M. JOURÔAIWi ' ■ ,
Sommç totale, ^nzse intHèl)viit6éiit$ livres.
'.DÔHATS'ifi.*'. '
Somme totale est jtis!e. Quinze mjUe kuit«6nts livres.
Mettez oaooEe deux cents louis tjvie "^pw m'âilez<lû^er,
cela fera juste Acht .dit-huil yuîflç Mncs, qi^ je tcms
paierai au pieçiîer jour. *^
MÂfTÂM^ JOURDAIN, ha§>, à M^Jptiraain.
Hé bien ! ^ rarois-jë pas bien de^né?
Vk 'JOU110ÂIN> ba», à fnac(fline«3^ôuTd»in.
Paix. . •*
* -.DORX'l&TB;
Cela vous incommodera- t-il^ de me donner ce qtie jo
vous dis? •. • *
Hé! non. . . •
MAD AMfi yx^JBhéJiXyj bal) à 31» JoVAclâiii.
Cet homme-là fait de vou0.une vache à lait
M. JOtfaïJAIir, bas, à madame Joucdain.
Taisez-vous.
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34o LE 50tJRGT:0I« GENTILHOMME.
DORANTE.
Si cela vous incOBimode^ j^en irai ehercher aillëilrs*
M. JÔVRDÀIIT.
No,Q, monsieur.
MADAMB JOITRD-AIN, ba», à m: Jourdain-
Il ne sera pas cqiîlent qu'il ne vouâ art rukté.
Mh JOURpAlIi) bas, H ms^àame Jourdain.
Taisei-vous , ^prïstîîs-jp.' •
s Ï)04\NTÇ.
Yous n avez-q'rfà mç cl{se si cela vous embarrasse.
• M. JOtTRDAltr*
, - ^' •
• Point, monsieur." J' * " '• -
.IbADiAMX aoVRDAm.has, à ]f^. Jourdain.
C'est un vrai enjôleur. • ^ . ^
Sf. ; JOURDAIN 2 ^^i ^ madame. Joardtfhi.
Taisez-Yous done. ' .
MA^Aâfl Jp^R^DAIK^bas^àM. Jourd^n.
n VOUS sucera jusquW dernier ^ou. -
M. JOURDAIN, bas-, à madame Jourdain.
Vous tairez-yous ?
DO'RAfïTÊ.
JTai force gens qui.Wen prétoroient avec joie; mais,
oomme vous êtes mon meilleur aftii, j-ai cru que je yous
ferois tort à )^n ylemailjdois à.qoelj||ie^Uti>e«
^f. JaURBAIN.
C'est trop d'honneur <, monsieur, qiie vous me Êiites. Je
vais quérir votre afiâire.
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. AGTE lU, SeÊ»Ë IV. 341
MADAME JOURDAIN, bas, à M. Jourdain.
Quoi ! TTM)s âUez eMorë lui donnée cela ?
M. JdlTEDtilNy bas ; /iiAadaioë Joutd|Mn.
Que fsiire? VoulQz^yonsqtie jerefuse nn homme de cette
con^hfon-là/qui a pfiilé d# i^pi ce smlii^aiis laxha^bre
du roi?
MADAME JOURDAIN/ bas , à M. Jourdain.
AUear, tous êtes une vraie dupe.
SCÈNE V.
DORANTE, MAUAMÇ JOURDAIN, KIÇ131.E.
DOKAÏfTE.*
♦ , *•
Vous me semblez toute* mélancoliijue : qu'avez-yQus .
madame odrdaln?
f • • • •
MADAJIB, JOURDAIIÏ. ' .
■ "* .•»♦'*•
Tai la tête plus grosse ^ le poing , et si elle a^t pas
enflée.
, . BkORAllYTEJ
Mademoiselle votre fille, oîi est-elle ^ ^îie JQ^ne là vois
point? •*
MADAME JOURJ)AIN.
• V ■ . •
MademoisfsUe ma fille e$t bien où eSe est.
.IIPBS^'NTE
Comment se porte-^lle*?
MADAME JOURDAtN%
Elle se porte sur $e$ deux jambes.
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342 LE BOURG-BOIS GENTltHOMME.
DORANTS.
Ne vonlez-votiA point, un dé cw^jour^ ^ remx voit avec
elle le ballel^et la domédle giie4 on fait cher le roi?
*ièm yraimënt^ aou6 ayôfs 4^rt eo^e âf rke ; ibrtcnvifi
de rire nous avonsl
DOkANTE. '
Je pense, madame 'Jourdayi , que vous âVez. eu. bien
des amants dans votre jéUne âge, telle et d'agréable hu-
ïneur comme vous éti«z.
MAPAME a,OURbAIN.
Ttèdame, ' XK^bugl^nr, est^e que ma^fUne Jt>urdahi
e^t déérépite? ej latêW lui grouille-t-elle déjà?
Dofi'A^yi;^.
hhï ma foi, madame Jourdain, je yoos dçmande par-
don rie ne sôngeoîs pas (jue voms êtes |îune ; et je rêve le
plus souvent. X» veUs^gfie d'e^u^er mon imperjtineçce.
scè'ne VL ' •
m. joïjrdara, kç^damè jourdain, domnte,
> *• /'wiCOiE.
M. -JOURDAIN^ à Dorante.
Voila d^ux.c^t^ loliis bien cOAiptés.
DORA^Tir.
Je vous assure, monsteuf Jotîrdain, que je suis tout à
vous, et que je brûle de vous red^e un semcft à' la cour.
' T redame, exclamation familière qui vient de. Notre-Dame.
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ACTE lir, SCM« VI. 643
Je Vous suïsirop obligé.
DORANTB.
Si madame Sfom-daiii veilt voir U ^Utertissement roj^al ,
je lui ferai donner les meilleures places 4^ la salle.
MÀDAMB- JOURDAIN.
Maddkne Jourdaii^rous bâise les mains.
DORANTE, bats, à M. Joïirdaîù.
Pîotre belle, n^aixjuîse^ comme je voiis «imafll^é par
mon billet , viendra tantôt ici pour le'ba^et et le rçpasf et
je Tai fait consentir enfin au- cadi^au que vous lui voulez
dbnner.
.M. JOURDAIJS.
Tirons-nous un peu plus k>in^ ppùrtcause.,
DORANTE.
Il y a huit jouïs <jae je î^(B-vous ai vu, et je ne vous ai
point mand&de pouvdles du di^gi^ant que vous me mîtes
entre les mains pouï Rii ep feiire 'ppësent 4c" Vôtre fart :
mab c est que j'ai eu toutes les peines d^ monde à vaincre
son scruptde : et ceâft'jest que dàrujourdliui ^qii'ellç s'est
résolue Mi^cépjter*
B(. JOVRDJLIN. ^«
Comment IVt-e^e trouvé ?
DORANTS.
Merveilleux; et je me tromj^ fort, ou la beauté de ce
diamant «fera pouf vpus-sur son esprit un efifet ^dmiraUe,
M. l0URt)'AIN.
Plût au ciel!
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344 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
MADAME JOURDAIN, ^Nicole.
Quand il est une fob avec lui, il ne peiièle quitter.
DOKANTE.
Je lui ai fait yafoir pomme il faut la richesse de ce pré-
sent et la grandeur de votre amour.
M. JK)1/IU)AIN.
Ce sont, monsieur, desBontés<^ m'accaUent; et.je
suis dans ime confusion la plus grande du monde de vpir
nnef>l)rsonaedeVotre qualité •s'aI>aissçrpQur moi à «eque
voii^ faites. .. •
DOBANTE:
Vous moquez-vous? est-ce qu'entre amis on s'arrête à
ces sortes de scrupule3? et ne feriéz-vous pas pour moi la
même chose si l'od^'sion s en o$roit?
M. JOUÀDAIN.
Oh! assurément, ettle très-graud^owir.
BfADAME J«>JU[RBAIN, has,à.]Sic«lft.
Que si présence nje'pèse'sur I^s épaule»!
bORANTEJ *
•Pouf moi, je ne regarde rien quand il fiiut «servir un
ami; et lorsque vous menâtes confidenôende H^ttléuf -que
vous aviez prise pour cette marquise agréable chez qui
j'avois commerce, vous vîtes que d'abgrd je ipo£Bris de
moi-même à servir votre amour.
M. JOURDAIN.
Il est vrai^'Ce sont des bontés qui me confonilent.
MADAME jro'VRDAIIf, àNicole.
Est-ce qu'il ne s'en ira point?
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AGiE m, s<;êne vl 341?
NICOLE.
Us se trouvénf bien eniseinUe.
* DOftAWTE.^
Vous avez gris lel)on Mais, pour toiicheï*son cœur.
Les fiimmes aimemt surtout 1^ aépei^ses qtt'on fait pour
elles 5 et vos fréquentes sérénades, -et vos Ix^uquets oouti-
uuels, ce superbe feu d'artifice qu'elle trovpva sur Teau^ le
diamafkit qu'elle a reçu jfevofre part j^et le cadeau gue vous
lui préparez, tout cela lui parle bien mieux en faveur de
votre âxnonr que toutes les paroles que tou^ auriez pu lui
dire vous-même. . . '
M. JOURDAIN.
11 n'y a pas de dépense que je ne ûsâe^ si par-là je pou-
vois trour^er lA^keipîn de 9optoAu?4Jne fetfune de qualité
a pour moi des charmes i;avissanfs; et ci/esl un konneur
que j'achèterpis au prix de. touljps «choses.
Que peuyent-fls tafrt ^ire^ ensêîi^ble?' Va-t^eo un peu
tout dcmcement prêter Pôçeille.
DORANTE.
Ce sera tantôt qua-yous fuirez à votre aisç du plaisir
de sa vue; et vos jèxix auront tout le tempsde se satis-
faire. ' / , •
M. JOURDAJN. ,
Poiir*^e ejr pjeîne'lifcettéf fâi fait en §orte que ma
femme, ira din/er cbeVma s£eur, •oublie pjissera toute
laprès-dînée.
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346 LE BOURGEOIS GENTILHOMME,
DORAKTE.
Vous avez fait prudemment, e\ VQtre feinme auroit pu
nous embarrasser. J ai donné pour vous Tordre qu'il faut
au cuisiuier, et à toutes Jes choses qui sont nécessaires
pour le bàllel. 11 est de* mon inventicui't et pourvu que
rexécution^disBe répandre à IHdée, je suis sûr qu'il s«*a
trouva...'
M. SOVKtAlVj s'apercerant que IJioole lêcoute , et loi d6nnBnt
nin soufflât.
Ouais r YOi^s èveg bien irapertin^iite ! ( à Do^ntç. ) Sor-
tons y s^il VOUS plaît. .
ÇGÈNE VIL
*MAT)AMÈ TOtjRDAIN,-NJ!00LB.
.HI&OLB.
Ma foi-, madaiie ,1a curiosité m'a coûté quejque chose :
mais je crots qu'il y* a quelle ai^ille^ou»ro!che; et ils
parlent de quelque aJlair^où ils ne veulent pas qu/s vous
soyez.
MÀDAiME «JOURDAIN.
te n'est pasxTaujouiyniTiî, Nicole, que fai conçu des
soupçons df ïnon mari. Je suis la plp3 trompée du monde ,
ou il j a quelque amour en campagne ; et je travaille y. dé-
couvrir ce que ce peut être. Maiàcsongeons à çaa'fijle. Tu
sais lamour que Gléeitte.à potnr die : VesMùi hotame qui
me revient j et je veux aider sa recjierche, «t lui dcmner
Lucile|Si jepuis.
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ACTE IH, SCȫE VIL 347
NICOLE.
. En vérité^ madamt, je suis la plus ravie du monde de
vous voir dans ces senUmenU : car. si le inaUre vous re-
vient, le valet pe me revient pas moins; et je souhaiterois
que notre mariage se pût'fai)re à Fombre du leur*
MADÀMB JOU&DAIN.
Va-t'en lui parler de ma part, et lui dire que tout à
rïieure il me vienne trouver, pour fidre ensemble à mon
mari la demande de ma fiUç.
NIGOI«E.
Tj cours , madame , avec joie ; et je ne pouvois fecevoir
une commission plus agcéable. (s^le.) Je vais, je pense,
bien réjouir les gem*.
SCÈNE VIII.
CLÉONTE, COVIELLE, NICOLE.
NICOLE, à (Iléonte.
 H !• vx>us voilà tout à propos. Je suis une ambassadrice
de joie,' et je viens...
ClÉONTE.
Retire-toi, perfide, et ne me viens pals amuser avec tes
tiaitreeses paroles.
NICOLE.
Est-ce ainsi que vous recevez, . .
CLÉONTE.
Rfitire-toi, te 4^j^> et^ira-t en de ce pas dire à ton in-
'fidèk maîtres^ qu elle, n abusera de sa vie le trpp simple
CléeiUe^
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348 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
NICOLE.
Qud yieitîgo C5t-ce donc ià? Mon pauvre Coviellc,
dis-moi on peu ce que cela veut tlire.
CÇYIBLLB.
Ton pauvre GoViellc, petite scéléralel Allons, vite,
Ate-toi de mes yeux, tilâinè,iet me laisse «o repos.
iriCOLE.
Quoi I tu me viens aussi. . .
coviEnjB.
Ote-toi de mes yeux, te dis-je^ et ne me parle de ta
vie.
NICOLE, à paftrt. •
Ouais! quelle mouche les a piquet tous deux? ÂUons
de cette beHe histoire informer ma maHtesse.
SCÈNE IX.
CLÉGNTE, COVIELLE.
CIiEOKTE.
QtJoiI traiter un amant de la sorte! et uti amant le
plus fidèle et le plus passionné de tous les amants!
CO VIELLE,
Cest une chose épouvantable que ce qu'on nous &it*à
tous deux.
CLÉONTE.
Je fais voir pour une personne toute Fardeur et toute la
tendresse qu'on peut imaginer , je n'anpe'rien' au monde
qu'elle, et je n'ai quVUe dans Fesprrt; elle &it tous Etes
soins, tous mes désirs ^ toute ma joie; je ne parle que
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ACTE III, SCÈNE fX. 349
délie, je ne pense qu^à elle, je ne fais des songes que
d'elle, je ne respire que par elle, mon cœoryit tout en
elle : et voilà de tant d'amitië la digne récompense 1 Je
suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux siècles
e&oj^ables; je la rencontre par hasard, B(ion cœtir à cette
vue se sent tout transporté , ma joie éclate sur mou visage ,
je vole avec ravissement vers ellej et Finfidèle détourne
de moi ses regards , et passe Inrusquement, comme si de sa
vie elle ne m'avoit vu!
COViELLE.
Je db les mêmes choses que vous. *
CLiOlTTE.
Peut-on rien vçir d'égal, Covielle, à. cette pef£idie de
TingrateLucile?
GOVI££LB.
Et à celle, monsieur, de la pendarde de Nicole?
CLéoNTE.
Après tant de sacrifices ardents, de soupirs et de voeux
que j ai Ëiits à ses charmes !
GOVtBBLE.
Après tapt d'assidus hommages, de soins et de services
que je lui ai repdus^dans sa cuisine!
CLÉONTE.
Tant de lairmcs que fai versées à ses genoux!
COVIELLE.
Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour ^e !
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33o LE BOURGEOIS GENTILHOMME,
CLEOVTB.
Tant d ardeur que j'ai fait paroitre à la chérir pliu^qie
moi-même!
COVIELLE.
Tant de chaleur que j'ai soufferte à toigmer la broche
à sa place.
CLÉQNTS.
Elle me fait avec mépris!
COVIELLE.
Elle me tourne le dos avec efl5:onterie!
- CLÉONTE.
C'est une perfidie digne des phis grands châtiments.
Ct)VIEIJ,E.
C'est une trahison à mériter mille ^ufflets.
CLÉONTb.
Ne t'avise point, je te prie, de me jamais parler pour
elle.
COVIBILE.
Moi, raousieur? Dieu pAsû gârdej
CL^OT^TE.
Ne viens point m cxcuspr ïactiofn de cette infidèle.
COVIELEE.
N'ayez pas peur.
CLIÎOTÎÏTE. '
Non, vois-tu, tous tes discoqrs pouf la défendre ne
serviront de rieil.
COVIELLE.
Qui songea cela?
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AC1>F Ul, SC&N* IX. 35i
Je^reux contre eHe^ boiiserrer «ion*re«6enliitfeiit) et
rompre ensi^mbletopteofiiinerce.
CaVIELLE.
JTy consens.
GLéONTB.
Ce monsieur le comte qui va chez elle lui donae pcut-
êtye Bans la vue; et son esprit j je le vois bien, se laisse
éblouir A la qualité. Mal.^ il me faut j pouy mon honneur ,
prévenir Féckt de son inconstance. Je- vqpx .faite autant
de pas quWe au changement où je la vois cojorir^^t ne
lui laisser pas teule^la gloire de rue quitter. .- .
. • * ' cuvrELL-Ë..
C est -foét WeA dit, et j'entre poiir tnon t^etnpte daos
tous vos sentiments. ■ *
CL^ÔNJE.»
Donne la main à mon dépit; et soutiens ma ri^solution
contre tous les restes d'amour qui me pourroieot parler
pour elle, Dis-m'eUj je ipn confurej tout le mal que tu
pourras; fais-moi de sa personne une peinture qui me la
rende méprisable; et mâique-moi bien, pouf m'en de--
goûter, tous les défauts que tu"pwx voir en elle:
'coviiïi*:t.jE;.
EB^f^ monsieui3^vûilà une befle* nlijaurèe, ' uiie pim-
_ i ■■' ■! '
' M4'^nécy teitne familier doût on se^serye^t jio^nrdésigpier une
femme dont \çs manières sont affectées et ridicules.
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3>a LE BOURft-ÉOIS GBNni-H01VI»E.
pesouée ' bien hâtie, pour vous donnei tant d amour 1 Je
De lui yo» ri%Q ipe de.4rès^médi«^re; et Vous tronrerez
cent personne3^qui seront plus âigaes de you6. PremVère-
ment elle a les yeux petits.
CLEONTE.
Cela est vrai , elle a les yeax petits; mais elle les a pleins
de feUf les plus brillants , les pkis perçants du monde, les
plus louchants qu'on puisse Toîr*
COTI^KliE,
Elle % la be>adi« grande.
CLBONTK,
Oui; mai& on y yoit des ^Aces qu en ne voit pornt aux
autres boucfacs : et cette bouche , en la voyant , inspire des
désirs^ elle est k plus altrajante, la plus ^iqpureuse du
monde. • '
/:OVIJÇLLE.
• Pour sa taille 3 elk n'est pas grande*
Son', maïs elle esTalsée et bien
Non', mais eue est ajsée et Drea pn^e*
COVIEIlpti*
Elle aflfecté une nonchalance dans son parler et dans
sesactioDSr».
ccéoNTB.
Il est vrai , mais ^e» a grâce à* tout odia^ et ses manières
I Pimpesouée, yieiUe ex^iression que l'on emjplojoit pour dii«
qu'une femme faisoit la dj^icate, la {Précieuse. Soïtié vient âe Tan-
cien mot souef, du latin suavis.
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ACTE m, SCÈNE IX. 553
sont engageantes, ont je ne sab qael charme à s'insinuer
dans les cœurs.
COYIELLE.
Pourdelesprit...
CLl^OIiTE.
Ah! elle en a, Coyielle, du plus fin, du plus délicat.
GOTIBLLB.
Sa conversation...
GLEONTE. V
Sa conversation est charmante.
COVIELLE.
Elle est toujours sérieuse.
CLÈÙVTE.
Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies
toujours ouvertes? Et vois-tu rien de plus impertinent
que des femmes qui rient à tout propos?
COVIELLE.
Mais enfin , elle est capricieuse autant que personne du
monde.
CLÉONTE.
Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord : mais
tout sied bien aux belles, on souffi*e tout des belles.
COVIELLE.
Puisque cela va comme cela , je vois bien que vous avez
envie de Paimer toujours.
CLioNTE.
Moi? j^aimerois mieux mourir; et je vais la haïr autant
que je lai aimée.
MoLikms. 5. a3
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354 LE BOURGEOIS GENTILHOMME^
«OYIELLB.
Le moyen, si vous la trouvez si parfaite?
CLÉONTE.
G est en quoi ma vengeance sera plus éclatante, en
quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur à la
haïr, à la quitter, toute beUe, toute pleine d'attraits, tout
aimable que je la trouve. La voici.
SCÈNE X.
LUCILE, CLÉONTÉ, COVIELLE, NICOLE.
NICOLE, àLucile.
Pour moi, j en ai été toute scandalisée.
LUCILE.
Ce ne peut être, Nicole, que ce que je dis. Mais le
voilà.
CLEONTE, à CovicUc.
Je ne veux pas seulement lui parler.
COVIELLE.
Je veux VOUS imiter.
LUCILE.
Qu est-ce donc, Cléonte? Qu'avez-vous?
NICOLE.
Qu'as-tu donc, Covielle?
LUCILE.
Quel chagrin vous possède?
NICOLE.
Quelle mauvaise humeur te tient?
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ACTE m, SCÈNE X. 355
LtJGILE.
Êtes^vous muet, Cléonte?
NICOLE.
As- tu perdu la parole, Covielle?
CLÉONTE.
Que voilà qui est scélérat !
COVIELLE.
Que cela est Judas!
ItJCILE.
Je VOIS bien ijiie la rencontre de tantôt a IrouUé voir©
esprit,
GLÉOITTE, a CoTtellft.
Ail! ah! on voit ce qu'ion a fait.
NICOLE.
Notre accueil de ce malin l'a fait prendre la chèvre» '
GOVlELLEj à Cliioute,
On a deviné renclouure-
LIICILE.
N'est41 pas vrai j Cléonte, que cest là le sujet de votre
dépit?
CLÉOKTE.
Oui, perfide^ ce lest, puisqu'il faut parler^ et j'ai à
vous dire que vous ne triompherez pas , comme vous le
pensez j de votre infidélité, que je veux être le premier k
rompre avec vous j et que vous n'aurez pas Tavantage de
' FrettdfeÎA chèvre, ie ficher^ ac tnetUe en colèttj. € eat , fui-
vaut Ménage , imilei- b chèvre p qui «si impitienif, ^ ^ ^
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356 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
me chasser. Jaurai de la peine, sans doute, à vaincre
Tamour que j'ai pour vous; cela me causera des chagrins;
je souffrirai un temps : maïs j'en viendrai à bout, et je me
percerai plutôt le cœur, que d'avoir la ^Mblesse de re-
tourner à vous.
COVIELLE, à Nicole.
Queussi queumi. '
• LUCILE.
Voilà bien du bruit pour un rien. Je veux vous dire,
Cléonte , le sujet qui m'a fait ce matin éviter votre abord.
CLÉONTE, voulant s'en aller pour éviter LuciU.
Non , je ne veux rien écouter.
NICOLE, à Co vielle.
Je te veux apprendre la cause qui nous a fait passer si
vite.
COVIELLE, youlaat aussi s'en aller pour éviter Nicole.
Je ne veux rien entendre.
LUCILE, suivant Cléonte.
Sachez que ce matin., •
CLÉONTE, marchant toujours sans regarder Lucile.
Non, vous dis-je.
NICOLE, suivant Co vielle.
Apprends que. . .
COVIELLE, marchant aussi sans regarder Nicole.
Non,tradtressc.
, . . ..ij
' Queussi queumi j expression paj-sanne qui signi(i« tout de
même, sans aucune différence.
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ACTE III, SCÈNE X.
• LUCILE.
35/
Écoutez.
Poînt d'affaire.
Laisse-moi dire.
Je suis sourd.
Cléonte!
Non.
Covielle!
Point.
Arrêtez.
Chansons.
Entends-moi.
Bagatelle.
Un moment.
Point du tout
CLEONTS.
NICOLE.
COVIELLE.
LUGILEr
CLÉONTE*
NICOLE.
COyiELLB..
LUCILE,
GLÉONTB.
NICOLE.
COVIELLE.
LUCILB.^
CLÉONTE.
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358 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
NICOLE.
Un peu de patience.
COYIELLE.
Tarare.
LUCILB.
Deux paroles.
CLioiTTE.
Non, c'en est fait.
NICOLE.
Un mot
COVIELLE.
Plus de commerce.
LUCILB, s'arrétant.
Hé bien! puisque vous ne voulez pas m'écouter, de-
meurez dans votre pensée^ et faîte$ ce cju'il vous plaira.
NICOLE, s^arrêtant aussi.
Puisque tu fais comme cela, prends-le tout comme tu
voudras.
CL]ÎONTE,se retonmant vers Lucîle.
Sachons donc le sujet d'un si bel accueil.
LUCILE, s'en aUant à son tour pour éviter Cléonte.
Il ne me plait plus de le dire.
COVIELLE, se retournant yers Nicole,
Apprends-nous un peu cette histoire.
NIC OLE y s'en allant aussi pour éviter Goyielle.
Je ne veux plus, moi, te l'apprendre.
CLEONTE^ suivant Lucile.
Dites-moi.*.
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ACTE III, SCÈNE. X. SSg
LUC ILE j marchant toujours sans regarder Cléente.
Non, je ne veux rien dire.
COyiELLE^ siriyant Nicole.
Conte-moi. . .
NICOLE, marchant aussi sans regarder Co vielle.
Non, je ne conte rien.
CLÉONTE.
De grâce.
LUCILE.
Non, vous dis-je.
COVIELLE.
Par charité.
Point d'affaire.
Je vous en prie.
Laissez-moi.
Je t'en conjure.
Ote-toi de làv
Ludle!
Non.
Nicole!
NICOLE.
CLÉONTB;
LUCILr.
COVIELLE*.
NICOLE;
CLÉONTE;
LUCILE.
COVIELLE.
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36o LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
NICOLK.
Point.
AU nom des dieux!
LUCILB.^
Je ne veux pas.
COYIELLE^a
Parle-moi.
NIÇOISE.
Point du tout.
Éclaircissez mes doutes.
LtJGILE.
Non , je n'en ferai rien-
GOyiELLE.
Guéris-moi l'esprit
IiICOLE«.
Non , il ne me plait pas.
GLÉONTS.
Hé bien ! puisque vous vous souciez si peu de me tirer
de peine , et de vous justifia du traitement indigne que
vous avez fait â ma flamane, vous me voyez, ingrate,
pour la dernière fois; et jç v»is, loin de vous, mourir de
douleur et d'amour.
GOVIEI'I'B, à Nicole.
Et moi, je vais suivre ses pas.
L U GI L B , à Cléoiit« ,' qui veut sortir»
Qéontel
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ACTE m, SCENE X. 36i
NIGOLB^à Covielle, qui suit sou maître.
Coviellel
CLÉ0£7TE, s'arrétant.
Hé?
COyiELLE) s'arrétant aattl.
Plaît-a?
LUGILS.
Où allez-vous?
GLÉONTE.
OÙ je vous ai dit.
GOVIELLB.
Nous allons mourir.
LUGILE.
Vous allez mourir, Cléonte?
GLÉONXE.
Oui , cruelle , puisque vous le voulez.
LUGILE.
Moi , je veux que vous mouriez ?
CliéONTE.
Oui , vous le voulez.
LUGILE.
Qui vous le dit?
G L é O N TE , s'approohant de Lucile.
N'est-ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas éclaircir ,
mes soupçons?
LUGILE.
Est-ce ma fiiute? Et si vous aviez voulu m'écouter, ne
vous aurois-je pas dit que l'aventure dont vous vous plaî-
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362 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
gnez a été causée ce matin par la- présence d'une vieille
tante qui veut à toute force que la seule approche cPun
liomme déshonore une fille, qui perpétuellement nous
sermonne sur ce chapitre, et nous figure tous les hommes
comme des diables quil faut fuir?
NICOLE, kCovieHe.
Voilà le secret de Tafiaire.
CLÉONTE.
Ne me trompez-vous pomt, Lucile?
COVIELLE, à Nicole.
Ne m'en donnei^tu point à garder?
LUCILE, àCléonteJ
Il n est rien de plus vrai.
NICOLE^ àCoYiellci
C'est la chose comme elle est.
GOVIELLE, àCl€0Dt6«
Nous rendrons-^nous à cela?
CLÉONTE.
Ah ! Lucile, qu'avec un mot de votre bouche vous savez
apaiser de choses dans mon cœur! et que facilement on se
laisse persuader aux personnes qu'on aime!
COVIELLE.
Qu'on est aisément amadoué par ces diantres d'ani-
maux-là!
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ACTE III, SCÈNE XL 363
SCÈNE XL
MADAME JOURDAIN, CLÉONTE, LÙCILb,
COVIELLE, NICOLE.
MADAME JOURDAIN.
Je suis bien aise de tous voir, Géoiite; et vous voilà
toat à propos. Mon n^ari vient, prenez vite votre temps
pour lui demander Ludle en mariage.
CLEONTE.
Ah! madame, que cette parole m'est douce, et qu'elle
flatte mes désirs! Pouvois-je recevoir un ordre plus char-
mant, une faveur plus précieuse?
SCÈNE XII.
CLÉONTE, M. JOURDAIN, MADAME JOURDAIN,
LUCILE, COVIELLE, NICOLE.
Monsieur, je n'ai voulu prendre personne pour vous
faire une demande que je médite il y a long-temps. Elle
me touche assez pour m'en charger moi-même; et, sans
autre détour, je vous dirai que l'honneur d'être votre
gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m'ac-
corder.
M. JOURDAIN.
Avant guo^de vous rendre réponse, monsieur, je vous
prie de me dire si vous êtes gentilhomme.
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364 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
CLÉONTE.
Monsieur, la plupart des gens sur cette question n'hé-
sitent pas beaucoup : on tranche le mot aisément. Ce
nom ne fait aucun scrupule à prendre; et l'usage aujour-
d'hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l'avoue,
j'ai les sentiments sur cette matière un peu plus délicats.
Je trouve que tonte imposture est indigne d'un honnête
homme, et qu'il y a de la lâcheté i déguiser ce que lé ciel
nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde d'us
titre dérobé , à se vouloir donner pour ce qu'on n'est pas.
Je suis né de parents, sans doute, qui ont tenu des charges
honorables-, je me suis acquis dans l«s armes l'honneur
de six ans de service, et je me trouve assez de luen pour
tenir dans le monde un rang assez passable : .mais, avec
tout cela, je ne veux pas me donner un nom où d autres
en ma place croiroient pouvoir prétendre; et je vous dirai
franchement que je ne suis point gentilhomme.
M. JOURDAIN.
Touchez là, monsieur; ma fiUe n'est pas pour vous.
Gomment?
M. JOURDAIN.
Vous n'êtes point gentilhomme, vous n'awrez poinl
ma fille.
MADAME JOURDAIN.
Que voulez-vous donc dire avec votre gentilhomme?
Est-ce que nous sommes, nous autres, de la cète de saint
Louis?
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ACTE III, SCÈNE XII. 365
M. JOURDAIN.
Tabez-vous , ma femme; je vous vois venir.
MADAME JOURDAIN.
Descendons-nous tous deux que de bonne bourgeoisie?
M. JOURDAIN.
Voilà pas le coup de langue?
MADAME JOURDAIN.
Et votre père n'étoit-il pas marchand aussi-bien que le
mien?
M. JOURDAIN.
Peste soit de la femme! elle n'y a jamais manqué. Si
votre père a été marchand, tant pb pour lui; mais, pour
le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce
que j'ai à vous dire , moi , c'est que je veux avoir un gendre
gentilhomme.
MADAME JOURDAIN.
U Êiut à votre fille un mari qui lui soit propre ; et il vaut
mieux pour elle un honnête homme riche et bien fait,
qu un gentilhomme gueux et malbâti.
^ NICOLE.
Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de
notre village qui est le |dus grand malitorne et le plus sot
dadais que j'aie jamais vu.
M. JOURDAIN, à Nicole.
Taisez-vous, impertinente : vous vous fourrez toujours
dans la conversation. Jai du bien assez pour ma fille, je
n ai besoin que d'honneurs ; et je la veux fiiîre marquise.
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366 LE BOURGEOIS GENTILHOMME,
MADAME JOURDAIN,
Marquise?
M. JOURDAIN.
Oui, marquise.
MADAME JOURDAIN.
Hélas! Dieu m^en garde!
M. JOURDAIN.
C est une chose que j ai résolue.
MADAME JOURDAIN.
C'est une chose ji moi, où je ne consentirai point. Les
alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à
de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu^un gendre
puisse à ma fiUe reprocher ses parents, et qu'elle ait des
enfants qui aient honte de m'appeler leur grand' maman.
S*il felloit qu elle me vînt visiter en équipage de grand'-
dame, et qu'elle manquât par mégarde à saluer quelqu'un,
du quartier, on ne manqueront pas aussitôt de dire cent
sottises. « Voyez-vous, diroît-on, cette madame la mar-
« quise qui fait tant la glorieuse? c'est la fille de monsieur
« Jourdain , qui étoit trop heureuse, étant petite , de jouer
« à la madame ' avec nous. Elle n a pas toujours été si
« relevée que la voilà , et ses deux grands-pères vendoîent
« du di'ap auprès de la porte Saint- Innocent. Ils ont
c( amassé du hien à leurs enfants, qu'ils payent mainte-
n nant peut-être bien cher en l'autre monde; et l'on ne
r " , lui I -
* Jouer à la madame. Jeu de petites filles qui s'amusent à con*
trefaire les dames, à se faire des compliments, des Visites.
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ACTE III, SCÈNE XII. 36;
«( devient guère si riche à être honnêtes gens. » Je ne yeux
point tous ces caquets; et je yeux un homme, en un mot,
qui m^ait obligation de ma fille ,^ et à qui je puisse dire :
Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi.
M. JOURDAIN.
. Voilà bien les sentiments d'un petit esprit, de vouloir
demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas
davantage : ma fille sera marquise en dépit de tout le
monde; et, si vous me mettez en colère, je la ferai do*
chesse.
SCÈNE XIII.
MADAME JOURDAIN, LUCILE, CLÉONTE,
NICOLE, COVIELLE.
MADAME JOURDAIN.
Clbonte, ne perdez point courage encore, (à Lucile.)
Suivez-moi, ma fille; et venez dire résolument à votre
père que, si vous ne lavez, vous ne voulez épouser per-
sonne.
SCÈNE XIV.
CLÉONTE, COVIELLE.
COVIELLE.
Vous avez feit de belles afiaires, avec vos beaux senti-
ments!
CLiONTE.
Que veux-tu? j'ai un scrupule là-dessus que l'exemple
ne sauroit vaincre.
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368 LE BOURGEOIS GENTILHOMME,
COVIELLE.
Vous moquez-vous de le prendre sérieusement arec un
liomme comme cela? Ne voyez-yous pas qu^il est fou? Et
vous coûtoit-il quelque chose de vous accommoder à ses
chimères?
CLÉONTE.
Tu as raison ; mais je ne croy ois pas qu'il Êtllùt Êdre ses
preuves de noUesse pour être gendre de monsieur
Jourdain.
COVIELLE, riant»
Ah! ah! ah!
CLÉONTE.
De quoi ris*tu?
COVIELLE.
D'une pensée qui me vient pour jouer notre homme ^
et vous faire obtenir ce que vous souhaitez.
CLÉONTE.
Comment?
COVIELLE.
Lldée est tout-à-&it plaisante.
CLEONTE.
Quoi donc?
COVIELLE.
U s est fait depuis peu une certaine mascarade qui vient
le mieux du monde ici, et que je prétends faire entrer dans
une bourde ' que je yeux faire à notre ridicule. Tout
'< Bourde, mensonge dont on se sert pour se divertir de la cié-
dulité d'un autre.
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ACTE ni, SCÈffE Xf^^: 305)
cela sent un peu sa congédie : mai^ avec lui on peut ha-
sarder toute chose, il n'y faut point chercher tant de
façons; il est homme à y jouer son réle à merveiOe, et k
doimer aisément dans toutes le» feriboles qu on s'avisera
de lui dire. J'ai les acteurs, j'ai feskabhsvtaut poêts^ lais-
sez-moi &ire sealem«i>t.
X^LÉONT-E.
Mais apprandsiiBoi. . .
• Qtf^IELI/E.
Je vais vous instruire de tout. Retii^ons-nous; le voilà
qui revient.
SCÈNE' XV.
'M. JOURDAIN.
Que diable est-ce là? ils n'ont rieil que les grands sei-
gneurs à me reprocher; et moi, •je ne vois rien de si beau
que de hanter le» grands soigneurs; ii^ ny a ^'hpnaeur
et civilité avec çnx ; et je.voudrow qu'il m'eût ooàté 4e«x
doigts de la main, et être né comté ou niarquis.>
M. JOURDAIN, UJS.LA<Ï.UAIS.
LE LAQUAIS.
MonsiexTr , voici monsieur le comte , et «ine dame qu'il
mène par la main.
M. JOURI>lll^.
Héi mon Dieu ! fai qtïélques^rifcs à dbniiér. Dis-
^' leur quo je vais venir ici twit à Hiewre.
MOLlàsB. 5. 34
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37» LE BOURGSOLS GENTILHOMME.
SCÈNE XVIL -
DORIMÈNE, DORANTE, DN LAQUAIS.^
LE ILAQUÂÏS.
MoKiiEuiL dit comme cela qa'l] va Teûir ici lout à
rheure. - .^
D0HAHTE4
VoSà qui est bien.
SCÈNE lyiIL
DORIMÈNE, DORANTE.
DÔRIMÈNE.
Je ne sais pas, Dorante; je fins encore ici une étrange
démarche, de me laisser amener par yoos dans une maison
où je ne conndi^ personne.
DORANTE.
QoaI Uçu VDidec-ycnis donc , madame , que mon amour
choisisse pour vous régaler, puisque, pour fuir Téclat,
vous ne votdez ni votre maison ni la mienne?
DORIIfiWE.
Mais vous ne dites pas €[ue je m engage insensiblement
chaque jcTur à Feérevek-de tK^bp grànd^ témoignages de
votre passion. Jai beau^me dé&i^lre des choses, vous fa-
ûgueî^ma insistance, et vous avez une civile opiniâtreté
qui me fait venir doucement k tout ce qu'il voi}S pkît. Les
visites fréquentes ont oommencé; les déclarations sont
vjenueçen^te, cjpi^ apr^s elles, ont trainé les sépénades
et les cadeaux, que les présents ont suivis. Je me suis *
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ACTE III, SCÈNE XVIM. 871
opposée à tout cela ; mais vous ne vous rebutez point , et,
pied à pied, vous gagnez mes résolutions^ Pour moi, je
ne puis plus répondre de rien; et je crois qu'à la fin vous
me ferez venir au mariage, dont je me suis tant éloignée.
DORANTE.
Ma foi, madame, vous y devriez déjà être. Vous êtes
veuve , et ne dépendez que de vous ; je suis maître de moi ,
et vous aime plus que ma vie : à quoi tient-il que , dès au-
jourd'hui, vous.ne fassiez tout mon bonheur?
DORIMÈNE.
Mon Dieu! Dorante, il faut des deux parts bien des
qualités pour vivre heureusement ensemble; et les deux
plus raisonnables personnes du çionde ont swveïLt peine
à composer une union, dont ils s'oient satisfaits.
DORANTE.
Vous vous moquez , madame , de vous y figurer tant
dç difficultés; et Texpérience que vous avez faite ne con-
clut rien pour tous les autres.
DORIMÈNE.
Enfin, jen reviens toujpurs là. Les dépenses que je
vous vois faire pour moi m'inquiètent par deux raisons :
lune, qu'elles m'engagent plus que je ne voudrois; et
lautre, que je suis sûre, sans vous déplaire, que vous ne
les faites point que vous ne vous incommodiez; et je ne
veux point cela.
DORANTE.
Âh! madame, ce sont des bagatelles; et ce n'est pas
par-là. . .
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373 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
DORIMÈVE.
Je sais. ce qae je dis; et, entre autres, le diamant que
vous m'avez forcée à prendre est d'un prix. . . •
DORANTE.
Hé! madame, de grâce! ne faites point tant valoir une
choseque mon amour trouve indigne devons ; et souffirez. . .
Voici le maître du logis.
SCÈNE XIX.
M. JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE.
M. JOURDAIN, après «.voir fait deux réyérencès , se trouvant
• trop près -de Do^imène.
Un peu plus loin y madame.
l)ORIMÈPfE%
Comment?
M, JOURDAIN^
Un pas , s'il vous plaîu
DORIMÈNE.
Quoi donc?
M. JOURDAIN»
Reculez un peu pour la troi^ème.
DORANT.E.
Madame , monsieur Jourdain sait son monde.
M. JOURDAIN.
Madame , ce m'est une gloire bien grande de me voir
assez fortuné pour être si heureux que d'avoir le bonheur
que vous ayez eu la bonté de m'accorder la grâce de me
faire Fhonneur de m^honorer de la faveur de votre pré-
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ACTE III, SCÈNE XIX. SjS
sence; et, si j'avois aussi le mérite ponr mériter un mérite
comBie le TÔtre , et que le ciel. . . envieux de mon bien. . .
m'eât aecordé. . . layantage de me yok* digne. . . des. . .
DORANTE.
Monsieur Jourdain , en voilà asst^. Madame n'aime pas
les grands complimeuts; et elle sait que vous êtes^ homme
d'esprit. (ba8,àDorimène.) CTest uu bou bourgeois assez
ridicule, comme ^ous voyez, dans toutes" ses manières.
DORIMÈNE; bas, à Doraate.
n n'est pas malaisé de s'en apercevoir.
DORANTE.
Madame, voilà le meSleur de mes sctnis.
M. JO^UDAlN.
C'est trop d'tionneur que vous me faîtes.
DORANTE.
Galant homme tout-à*fait.
DORIMÈNE.
Xai beaucoup d estime pour lui.
M. JaURDAIN.
Je n ai rien fait encore^, madame, pour mériter cette
grâce. - . ^ . • - •
« D0RANTE,bas^àM. Jotirdain.
Prenez bien garde au moins à ne lui point parler du
diamant que vous lui avez donné.
M. JOURDAIN, bas, à Dorante.
Ne pourrai-je pas seulement lui demander comment
elle le trouve?
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J
374 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
DORAlVTE^baf, à M. Jourdaitt.
Comment! gardes-Tous^n bien. Cela seroit vikio à
vous; et; poinr agir en galant homme, il .&ut cpK Toos
fessiez comme si ce n^étoit pas vous qui lui eussiez fait ce
présent, (haut.) M. Jourdain , madame, dit gu'il est rayi
de vous voir chez'lui.
Doiufliir£.
Il m'honore beaucoup.
' M. JOURDAIN) bat, à Dorante.
Que je vous suis el)ligë, monsieur, de lui parler ainsi
pour moi!
D04AVTB, bas, à M. Jourdaio.
J'ai eu une peine effirojable à la feire venir ici.
M. {OURBAIir, bas, À Dprant».
Je ne sais quelles gràees vous en rendre.
DORANTE.
U dit, madame y qu il vous trouve la plus belle personne
du monde.
DORIttiNE.
C'est bien de la grâcftqiaiHl me &it.
Bl. >OU^I>A21C
Madame, c'est v^ qui,&ites les grâces, et.^.
• DOl^AKTS,
Song«on& à mabger.
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ACTE III, SCÈNE XX. 3^5
SCÈNE XX. ■
M. JOURDAm, DORIMÈWE, DOftAMTE, UN
LAQUAIS.
LE LAQUAIS, àM. Joucdain.
Tout est prêt, monsieur.
DORANTE.
Allons donc nom mettre à taUe^ et qu'oipi &É« y#9Îr
les musiciens.
SCÈNE XXl.
ENTRÉE DE BALLET.
(Six cuisîwers, qui ont pr^ré le Ibstin, dament ensembfe; apr^ quoi
ils apportent une tabft couverte de plusieurs meu. }
FIN ÛV tHOâ^ïkUE 4CTE.
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ojê LE BQURfiEOlS GENTILHOMME.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I.
DORÏMÈNE, M. JOtJRDAIN, DURANTE, TROIS
MUSICIENS, UN LAQUAIS.
DORIMÈNE.
GoHMENT ! Porante, voilà un reps tout-à-fait magni-
fique! ' * ^
M. JOURDAIN.
Vous vous moquez, madame; et je voudrois qu'il fût
plus digne de vous être offert.
•( Dorimène , monsieur Jourdaini, Dorante , et les trois musiciens,
se mettent à table. )
DOUANTE.
Monsieur Jourdain a raison , madame^ de parler de la
sorte; et il m'oblige de vous faire si bien les honneurs de
chez lui. Je demeure d^accord avec lui que le repas n est
pas digne de vous. Comme c'est moi qui Fai ordonné, et
qae je n'ai pas, sur cette matière, les lumières de nos
amis, vous n'avez pas ici un repas fort savant, et vous y
trouverez des incongruités de bonne chère et des barba-
rismes de bon goût. Si Damis s en étoit mêlé, tout seroit
"dans les règles; il y auroit partout de l'élégance et de
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ACTE IV, S<:ï;!fE I. 377
rérudition : et il ne maïupierdit pas de tous exagérer lui-
même toutes les pièces du repas ^11 Too^dontieroit, et
d€ vous fiiire tomber d'accord de sa haute capacité dans la
science des bons morceaux; de tous parler d'un pain de
rive à biseau doré^ relevé de croûte partout, croquant
tendrement sous k dent; dun vin à sève veloutée, armé
d'un vert qui nVst point trop commandant ; d un carré de
mouton gourmande de [Hîisil ■ d une longe de vea^ Je ri-
vière , longue comme ceîa j blanche j délicate , et (jui ^ sons
les dents, est une vraie pâte d'amaDde ■ de perdrix relevées
d*un &met surprenant ; et pour son ojîéra, d*nûe soupe à
bouillon perlé , soutenue d^un jeune gros dindon , can-
tonnée de pigeonneaux ^ et couronnée d'oignons blancs
mariés avec la chicorée. Mais , poiyr moi ! je vous avoue
mon ignorance; et, comme M. Jourdain a fort bien dit,
je voudrois que le repas fut plus digne de vous être oflFert.
dorimèÀe.
Je ne réponds à ce compliment qu en mangeant comme
je fais.
M, JOURDAIff*
Ah ! que voilà de belles mains !
nORUïtWE.
Les mains sont médiocres, M, Jourdain; mais vous
voulez parler dn diamant, qui est fort beau,
M. JOVKU/lilV,
Moi, madame 9 Dieu me garde d'en vouloir parler! Ce
ne seroit pas agir en g^s^it homme; et le diamant est fort
peu de chose.
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378 LE BODROEOiS GENTILHOMME.
Vous «tes bien dégoftté.
M. JOURDAIN.
Vous avez trop de bonté. . .
OCRANTE^ après aroir fait signe à M. Jourdain.
Allons y qu on donne du vin à monsieur Jourdain , et â
ces messieurs , qui nous feront la grâce de nous cbant^ au
air â boire.
DORlHàNE.
G est mervmDeuseibent assaisoni^r la bonne chère que
d^y mêler la musique; et je me vois ici admirablement ré-
M. JOtJRDÀIN«
Madame , ce n^est {>as. . •
DORANTE.
Monsieur Jourdain, prétons ^lence à ces messienis;
ce qu'ils nous diront vaudra mieux que tout ce que nous
pourrions dire.
PRIMIER ET SECOND MiMtciBfrs enstmbU , un verre à la maU,
Un petit doigt, Philis , pour pvatmeûoer b to«c.
Ab .' qu'un Terre en vos içains a d'agréables chaimes !
Vous et le yin , tous tous prêtez .des armes ,
Et je sens pour tous ^ua^ re^oitbfer niott àmoui'.
Entre lu;, vous «t moi , ^ons , jfttém , ma l^lle ,
Une ardeur étirneft«»
Qu'en mouillant votre bouche il ^n reçoit d'attraits !
Et que l'on voit par lui .votre bouche embaUie 1
Àhl l'un de l'autre ils ttie domip^nt -envie ;
Et de vous et de lui je m'enivre à longs traiu.
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ACTE IV, SCÈNE 1. 379
Entre lui , tous et moi , jurons , jurons , ma belle ,
Une ardeur étemelle.'
SECOND ET TROisiàME MUSICIENS ensembiû.
Buvons , chers amis , buvons ;
Le temps qui ftiit nous y couvie.
Profitons de la vie
Autant que nous pouvons.
Quand on a passé Tonde noire ,
Adieu le bon vin , nos amours.
Dépêchons-nous de boiie ,
On ne boit pas toujours.
Laissons raisonner les sots
Sur le vrai bonheur de la vie ;
Notre philosophie
Le met parmi les pots.
Les biens , le savoir et la gloire
M'ôtent point les soucis fâcheux;
Et ce n'est qu'à bien boire
Que Ton peut ètte heureux.
tOtfS TROIS BVSEMBtft.
Sus , sus , du vin paitout ; versez , garçon , ve»ea;
Versez , versez toujoun , tant qu on vous dise assez.
Je ne crois pas qu'on paisse mieux chanter; et cela est
tout-à-Êiit beau.
M. JOURDAIN.
Je vois encore ici, madame, quelque chose de plus
beau.
DORIMÈNE.
Ouais, monsieur Jourdain est galant plus que je ne
pensois.
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38o LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
DORANTE.
Comment! madame, pour qui prenez-vous monsieur
Jourdain?
M. JOURDAIN.
Je voudrois bien (jumelle me prit pour ce (que je dirois.
DORIMÈNE.
Encore!
DORANTE, à Dorimène.
Vous ne le connoissez pas.
M. JOURDAIN.
Elle me connoîtra quand il lui plaira.
DORIMÈNE.
Oh! je le quitte.
DORANTE.
Il est homme qui a toujours la riposte eu main. Mais
vous ne voyez pas que monsieur Jourdain, madame,
mange tous les morceaux que vous avez touchés.
DORIMÈNE.
Monsieur Jourdain est wi Iv^mme qui me ravit.
M. JOURDAIÎY.
Si je pouvois ravir votre cœur, je serois. . .
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ACTE IV, SCÈNE II. 38t
SCÈNE IL
MADAME JOURDAIN, M. JOURDAIN, DORIMENE,
DORANTE, MUSICIENS, LAQUAIS.
MADAME JOURDAIN.
Ah ! ah ! je trouve ici bonne compagnie , et je vois bien
cpi'on ne m'y attendoit pas. C'est donc pour cette belle
affaire-ci, monsieur mon mari, que vous avez eu tant
d'empressement à m envoyer dîner chez ma sœur! Je viens
de voir un théâtre là-bas, et je vois ici un banquet à faire
noces. Voilà comme vous dépensez votre Lien ! c'est ainsi
que vous festinez les dames en mon absenoe, et que vous
leur donnez la musique et la comédie, tandis que vous»
m envoyez promener!
DORANTE.
Que voulez -VOUS dire, madame Jourdain? et quelles
fantaisies sont les vôtres , de vous aller mettre eu tête que
votre mari dépense son bien, et que c'est lui qui donne ce
régal à madame? Apprenez que c'est moi, je vous prie;
qii'il ne £à.\t seulemeat que me prêter sa maison; et que
vous devriez un peu mieux* regarder auK choses que vous
dites.
M. JOURDAIN.
Oui, impertinente, c'est monsieur le comte qui donne
tout ceci à madame , qui est une personne de qualité. Il
me fait l'honneur de prendre ma maison , et de voulon-
que je sois avec lui.
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38a LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
MADAME JOURDAIir.
Ce sont des chansons que cda, |e sais ce que je sais.
DORANTB.
Prenez, madame Jourdain, prenez de meilleures lu-
nettes.
MADAME JOURDAIN.
Je n'ai que faire de lunettes , monsieur, et je vois assez
clair; il y a long- temps que je sens les choses , et je ne suis
pas une bête. Cela est fort yilain à tous, pour un grand
seigneur, de prêter la main, comme vous. Élites, aux
sottises de mon mari. Et vous , madame , pour une grande
dame, cela n'est ni beau ni honnête à vous de mettre
la dissension dans un ménage, et de souffi'ir que mon
mari soit amoureux de vous.
DORIMÈNE.
Que veut donc dire tout ceci? Allez, Dorante, vous
VOUS moquez de m exposer aux sottes visions de cette ex-
travagante.
DORANTE, suivant Dorimène qui sort.
Madame , holà ! madame , où conres^vous ?
M, JOVRDAIN.
Madame. . . Monsieur le comte, faites-lui mes excuses,
et tâchez de la ramener.
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ACTE IV, SCÈNE III. 383
SCÈNE III.
MADAME JODMDAm, M, JOURDAIN, LAQUAIS,
M. JOtîEDAlN,
Ah! impertinente que tous êtes, voilà de vos heaux
faits I voos me venez faire des affronts devant tout le
monde; et vous chassez de chez moi des personnes de
qualité.
MADAME JOURDAIN,
Je me moque de leur qualité,
M. JOURDAIN*
Je ne sais qui me tient, inaudile, que je ne vous fende
ia tête avec les pièces^ du repas que vous èles venue
troubler- > ^ i -
(Les laquais emportent la table.)
MADABE JOVKDAIN, sortant.
Je me moque de C^lar : ce sont mes droits que je défiends ;
et î'auKri pour moi toutes les femmes.
H. JOVRBAIN.
Vous faites bien d^évitër ma colère.
SCÈNE ly.
M. JOURDAIN.
Elle est arrivée là bien malheureusement! j'étois en
humeur de dire de jolies choses, et jagiais je ne m'étois
senti tant d'esprit. • . Qu'est-ce que c est que cela ?
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384 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
SCÈNE V.'
> M. JOURDAIN; CO VIELLE^ déguisé, i^
Monsieur, je ne sais pas si j'a.triioiiiieur d'être connu
de TOUS.
BI. JOURCXIK.
Non, moTisieui. ^,
GOVlELLEj étendant lu main à un pied de terre.
Je vous aï Vii f|ue tous n'étiez pas plus grand (jne Cela.
^ M, J ou RUA IN.
Moi? * "
COVlELtE,
Oui, Vous éiiez le plus Lel enfant du monde , et foutfs
Ivs dames tous prenoien t dans leurs bras pour tou3 babcr.
Pour me baiser? , ^ ^.
C07IELLE.
Oui. Tétois graud ami de feu monsieur vo|re gère.
M. JOURDAIN.
De feu monsieur mon père?
C0VIKI.LE.
Oui. C'étoit un fort honnête gentilhpmme.
Comment diteè-Tous?
COVIEtLE.
Je dis que c'étoit un fort honnête gentilhomme.
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Mon père?
Oui.
ACÎE IV, SCÈNE V. 385
M. JOURDAIN.
COVIEttS.
ft?
M. JOURDAIN.
Vous Tavez fort dShnu?
COVIELLÉ.
Assurément.
M. JOURDAIN.
Et VOUS l'avez connu pour gentilhomme]
GOyiELLE.
Sans douté.
M. JOURDAIN.
Je ne sais donc pas comment le motide est fait.
COVIEELE.
Comment?
M. rOUADAIN.
Il y a de sottes gens qui me veulent dire (ju'il a été
marchand.
COVIEHiE. ,
Lui, marchand? c'est pure médisance, il ne Ta jamais
été. Tout ce qu'il faisoit, c'est qu'il étoit for* obligeant,
fort officieux; et comiàe il se connoissoit fort bien en
étoffes, il en alloit choisir de fous 'les côtés, les faisoit
apporter chez lui, él en doimoit â ses amis pour de
l'argent.
MoLikBc. 5. ' a5
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386 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
M. JOURDAINi
Je suis ravi de vous connoltre^ afin que vous rendiez
ce témoignage-là 9 que mon père étoit gentilhomme.
COVIELLE.
Je le soutiendrai devant tout le monde.
M. JOURDAIT^
Vous m obligerez. .Quel sujet vous amène?
COVIELLE.
Depuis avoir connu feu monsieur votre père, honnête
gentilhomme, comme je vous ai dît, j'ai voyagé par tout
le monde.
M. JOURDAIN.
Par tout le monde?
CQVIELLfi»
Oui.
M. JOUAd'AII^.
Je pense qu'il y a bien loin en ce pays^lâ.
COVIELLE.
Assurément. Je ne stlis levenu de tous mes longs
voyages que depuis quatre jours; et, ]^Kur l'intérêt que je
prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer
la meilleure nouvelle du monde.
.M. -JOURllAiKi
QueUc? .
COVIBLL»,
Vous savez qu^le filsdu grand Turc est ici?
H. JOURDAIN.
Moi? non.
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ACTE IV, SCÈNE V. %
CÔVIELLfi.
Comment! il a un train tout-à-fait magniâ|ue; tout le
monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un
svignear d'importance.
M. JOURDAIN.
Par ma foi^ je ne sàvois pas eela.
COVIEÏ-LE.
Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est quil est
amoureux de votre fille.
M. JOURDAIN*
Lé fils du grand Turc?
COVIELLE.
Oui ; et il veut être votre, gendre .
M. JOURDAIN.
Mon gendre, le £1$ du grand Turc?
GOVIB&IE.
Le fils du grand Turc voU'e. gendres Comqie je le fus
voir, et que j'entends par&itement sa langue, il s'entre-
tint avec moi; et, après c^uelqués autres discours, il me
dit : Acciàm croc soler oncJi alla moustaphgidélum ama-
nahem varàhini oussere àarbuUah. C'est-à^irç : N'as-tu
point vu une jeune belle personne, qui esfla fille de mon-
sieur Jourdain , gentilhomme parisien?
M. JOV^RDAIK.
Leiils du grand Turc dit ceh de moi?
CdVIELLE.
Oui. CoÉnme je lui eus répondu que je vous connois-
sois particulièredient, et que j^avois vu votre fille : Ah!
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388 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
me dit-il, marababa sciiem ! C'est-à-dire : Ah ! que je suis
amoureux d^lle !
M. JOURDAIN.
Marababa sahem veut dire , Ah I que je suis amoui^eox
d'eUe?
GOVIELLË.
Oui.
M. JOURDAIN.
Par ma foi, vous faites bien de me le dire, cai", pour
moi^ je n'aurois jamais cru que marababa sahem eût
voulu dire, Ah! que je suis amoureux d'elle! Voilà une
langue admirable que ce turc!
COVIELLE.
Plus admirable qu on'ne peut croire. Savez-vous bien
ce que veut dire cacaracamouchen?
M. JOURDAIN.
Cacaracamouchen? non.
GOV-I^LLE.
C'est-à-dire , ma chère âme.
M. JOURDAIN.
Cacaracamouchen veut-dire ma chère âme?
COVIELXE.
Oui.
M. jdUJlDAIN.
Voilà qui est merveilleux? CacaraQamouchèu ^ ma
chère âme! Diroit-on jamais cela! Voilà qui me confond.
COVIELLE.'
Enfiù, pOur ache^r mon aiûbas2acde,.il vient vous
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ACTE IV, SCÈNE V. SSg
deiXKandçr yotre .fille en mariage ; et, pour ^yoir un beau-
père fpi soit digue de lui , il veut vous âdre mamamoucJii,
qui est une certaine grande dignité de son pays.
M. JOURDAIN.
Mamamouchi?
GOVIELLE.
Ouij mamamouchi : c est-à-dire ^ en notre langue, pa-
ladin. Pal«din^cesontc^€esanciens... Paladin enfin. Il n'y
a rien de plus noUe que cela dans le moud»; et tous irez
de pair avec les plus grands seigneurs de la terre.
M. JOUrtD.AIÎI.
Le fils du grand Ture m'honore bearucoup; et je toms
prie de me melter chez lin pour lui eif faire mes remer-
ciments.
C9V;£LLE.
Comment! le vOillq^i va venir ici.
M. JOtifBAIN.
Il va venir ici? ". » " ^
COVIELLf. . ^
Oui; et il amène 'toutes choses pour la cérémonie de
votre dignité.
M. JOURDAIUr.
Voilà qai est bien prompt.
COVIELI^E.
Son amour ne peut soûffirir aucun; retardement.
M. JQURtiAIN.
Tout ce qui m'embarrasse ici, c^est que ma fiUe.est une
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■ >■ ^■^-— >" «^
3ôo LE BOURGEOIS GEBTTlLaOMME.
opiniâtre, qtti s'est allée raottre dans la tête un certain
ClëoBte; et efle jure de n'épouser personne que celui-là.
COVIELLE.
Elle changera de sentiment , quand elle verra le fils du
grand Turc; et puis il se rencontre ici une ^(yenture mer-
veilleuse^ c'est que le fils du grand Turc ressemble à ce
Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le voir, on me
(a montré; et l'amour qu'elle ûf)Our l'un poura passer
ais^ément à faiitre^ et. . . Je l'entends yenir ; le voilà.
sçè^ï; VI.
CLÉQNTE, BK- turc; TR0I3 PAGES j portant m
VESTK DB CLioim; M, JQOBDAIN,^OV|EIXE,
CLÉONTB.
Ambousa^im oqiii boraf ^Gidurdina, salamaléqui!
COTIEX.I<B, Il Mf J^jain.
C'est-à-dire : ^lonsicpi; JoPtu^^ain, votre cœur soit toute
Tannée comme un rdsier |[euri!!Ce sont &çons de parler
obligeantes de ce pay^^.*
M. JOUÎVDAIII.
Je suis très4iumble servitetfr de «on altesse turque.
COVIBLLB.
Çarigar camboto oustin mùtdi.
ÇLÉOUTE.
Oustin yoccatamaléqVii basum base alla morami
COVÏELLE.
11 dit : Que le ciel wus donne h force des lions et la
prudence des serpents !«
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^ *ç:;r
ACTE IV, SCÈNE VL Sgi
M. JOURDAIN.
Son altesse turque m'honore trop^ et je hii souhaite
toutes sortes de prospérités.
€0VIEI.LE.
Ossa binamen sadoc baballi oracaf ouram.
CLÉONXJB.
Bel-men.
COTIELLE.
Il dit que tous alliez Tite avec lui vous préparer pour
la cérémonie, afin de voir ensuite votre fille, et de con-
clure le mariage.
M. JOURDAIN.
Tant de choses on deux mots?
COVIELL^.
Oui. La langue turque est comme c^, elle dit beau-
coup en peu de paroles. Allez vite où il ^uhaitt.^
SOÈ^ÏNTE VH.
COVIELLE.
Ah! ah! ahl ma fqi, c<;la est tout-à-fait drôle. Quelle
dupe! Quand il auroit appris son rôle par cœur, il ne
pourroit pas le mieux jouer. Ah ! ah !
SCÈNE VIII.
DORANTE,' COVI'EIXE.
COVIELLB*
Jb vous prie ,. rnoosieur, i3e nous vouloir aider céans
dans une affaire qui s'y passe.
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39a LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
DORANTE.
Ah! ah! Covielle, qui^t'auroit reconnu? Comme te
voHà ajusté !
GOTIELLE.
Vous voyez. Ah ! ah ! ah !
DORANTE.
De quoi ris-tu?
COyiELLE.
D'une chose, monsieur, qui le mérite bien^
DORANTE.
Comment?
COVIELLE.
Je vous le donnerois en l}ien des £ois, monsieur, à de-
viner le stratagème dont nous nous servons auprès de
M. Jourdain , pour porter son esprit à donner sa fille à
mon mattré. ^
DORANTE.
Je ne devine point le stratagème; mais je devine qu'il
ne manquera pas de faire son effet, puisque tu Tenlre-
prends.
C0VI«1.LE.-
Je sais, monsieur, que la héte vous est connue.
DORANTE.
Apprends-moi ce que c'est.
COVLEJ.LE.
Prenez la peine de vous tirer un peu plus loin , pour
faire place à ce que j'aperçois venir. Vous pourrez voir
une partie de Fhîsloire, tandis que je vous conterai le
reste.
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ACTE IV, SCENE IX. SgS
SCÈNE IX.
. CÉRÉMONIE TURQUE.
LE MUFTI; DERVIS, TURCS assïstahts du mufti,
CHA9TA1IT3 ET DAHSAVTS.
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
(Six Turcs entrent grayeiâent, 3e|ixâ deux, au son des instruments. Ils
portent trois tapis, qu'ils lèvent fort haut, après en avoir fait, en dan-
sant, plusieurs figures. Les Tores chantants passent par-Uessous ces tapia
pour s'aller ranger aux deux c6tës du théâtre. Le tniufti*, accompagné
' des dervis, £erme cette marche. )
( Alors les Turcs étendent les tapis par terre, et se mettent dessus à genoux.
Le mufti et let dervis restant. debout au milieu d'eux; et pendant que
le mufti invoque Mahomet en faisant beaucoup de contorsions et de
grimaces sans proférer une seule p^ole^ les Tores assistants se pros-
ternent jusqu'à terre, en chantant àtli, lèvent les bras au del en chan-
tant alla, ce qu'ils continuent jusqu'à la fin de l'invocation, après la-
quelle ila se lèvent tous en chantant alla ékher; et deux dervis vont
chercher Bl Jourdain.)
SCÈNE X.
LE MUFTI; DERVIS, TURCS chahtahts et dahsauts;
M. JOURDAIN, TÉTU A LA TURQUE, LA TÉTE EAsis , SAHS
TURBAN ET SANS SABRE.
LE MUFTI, à M. Jourdain.
Si ti sabir,
Ti respondir;
Se non sabir,
Tazir, taiir.
Mi star mufti ;
Ti qui star ti ?
Non intendir ;
Tazir, tazir.
(Deux dervî»ftiil retirer M. Jourdain.)
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39^ LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
SCÈNE XI.
LE MUFTIs DERVIS, TURCS, chastahts. st dahsavti.
LE MUFTI.
D ici ^ Turque , qui Star quitta.
Âuabatista? Anabatiâtii7
LES Tuacs.
loc.
LE Mvrxi.
Zutugliflta ?
LES TOBCS.
loc.
LE MVPTI.
CoffiCB?
LES Tuacs.
loc.
LE MUFTI.
HuBsita? Moriata? Fronista?
LES TUACS.
Joe , ioc , ioc.
LE MUFTI.
loc , ioc , ioc.
Star pagana >
LES TURCS.
loc.
LE MUFTU
Lutérana?
LES TUECS.
Ioc.
LE MUFTI.
Puritana?
LES TVmot*
Ioc.
LE MUFTI.
Bramiua ? Moffina? ZuriiM?
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ACTE IV, SCÈNE XL 3<)5
lEâ TUBGS,
loc , ioc , ioc.
LE MUFTI.
Ioc , ioc , ioc. Mahamétana ? mafaïainétana ?
LES TURCS.
Hi yalla. Hi yalla.
&E MUFTI.
Gomo chamara? Gomo chamara?
LES Tuacs.
Giourdina , Giourdina.
LE MVWTi^ sautant,
Giourdina , Giourdina*
LES TUEC9.
Giourdina , Giourdina.
LE MUFTI.
Mâbaméta , per Giourdina ,
Mi prégar, sera é matina.
Voler fer un paladina
De Giourdina , de Giourdfoa :
Dar turbanta é dar scarrina ,
Gon galéra é bngantina ,
Per deSbnder Palestina.
M ahaméta , t^çt -Giourdina ,
Mi prégar, aéra é matina.
(aux Turcs.)
Star bon Turca Giourdina ?
. LEÂ TUBCS.
Hi yalla. Hi yalla.
LE MUFTI y chantant et dansant.
Ha la ba , ba la cbou , ba la baf ^ ba }a da.
LES Tuacs.
Ha la ba, ba la cbou, ba la ba , ba 1a da.
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396 LE BOURGEOIS GENTILtfOMME.
SCÈNE XII.
TURCS CHAlfTAlITS ET DANSAHTS.
DEUXIEME ENTRÉE DE BALLET.
SCÈNE XIII.
LE MUFTI, DERVIS, M. JOURDAIN; TURCS
CHAVTAVTS ET DANSANTS.
(Le mufti revient cmffé avec son turban de cérémonie, qjtù est d'une
grosseur démesurée, et garni de bougies allumées à quatre ou cmq
rangs; il est accompagné de deux denris qui portent Talcoran, et qui
ont des bonnets pointus, garnis aussi de bougies allumées. )
( Les deux autres denris amëneni M. Jourdain, et le font mettre à genoux
les mains par terre, de façon que son do», sur lequel est mb l'alcoran ,
sert de pupitre au mufti, qui ùât une seconde invocation burlesque,
fronçant le sourcil, frappant de temps en temps sur^l'alcoran , et tour-
nant les feuillets avec préii|>itatioa ; après quoi ^ en levant les bras au
ciel , le mufti crie à baute voix , hou. )
(Pendant cette seconde invocation, les Turcs assistants, s'inclinant et se
relevant alternativement, cbai^tent aussi, hou, hou^ hou,}
M. JOURDAIN, après (ju*on lui a été l^aîcoran de dessus le dos.
Oup.
LE MUFTI, à M. Jourdain.
Ti non star frirba ?
LES Tuncs.
No , no , no.
LE MUFTI.
Non stat forfanta ?
LES TURCS..
No , no , ne.
LE MUFTI, aux Turesn
Dona turbanta.
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ACTE IV, SCÈNE XIIL 897
LES TUAGS.
Tî non star furba ?
No , no , no.
Non star forfanta ?
No , no ^ no.
Donar turbanta.
tROlSIÊME ETNTRÉE Dfi BALLET.
( Les Turcs ctaosanis mettent le tiiri)an sur la tète de M, Jotundain au son
desinstrumenis.}
LE MUFTI, donnant te tabte à M Jourdain,
Ti star nobile , non star &bbola*
Pigliar sciabbola.
LES Tuacs, mettant le sabre à ta main,
Ti star nobile , non star fabbola.
Pigliar sciabbola.
QUATRIÈME ENTREE DK BALLET.
Les Turot daiisants donnent, en cadence, plnsieuri coups' de sabre à
M. Jourdain,)
Ll MUPTI.
Dara , àara
Bastonara.
LES TIIBC8.
Dara , dara
Bastonara.
CINQUIÈME ENTRÉE DE BALLET.
( Les Turcs dansants donnent k M. Jourdain des coups de bâton en cadaooe.)
LE MUFTI.
Non tener honta,
Qoesu star l'ultima affironta.
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39» LE BOURGBOIS GEfTIILHOMME.
LES Tt7RC8.
Non tener hoata,
Questa star lultima affironta.
( Le mufti commence une troisième invocation. Les dervis le soutiennent
par-dessous les bras avec req»ect; après quoi les Turcs chantants et
dansants, sautant autour du mufti j se i^etirenlf avec lui, et emmènent
M. Jourdain.)
FIN DU (^UATRliflfi ACtEi
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LE BOURGEOIS GENTILHOA^ME. 39g
1^»^ ■^ ' ^i^^K^i^^» ^^<^»^^«^><»«*»^«i^««^ «^«^ ^^s^^^-^vg-i^».^»^».^^^»^
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE I.
MADAME JOURDAIN, M. JOURDAIN.
MADAHE JOURSAin.
Ah! mon Dieul miséricorde! Qu'est-ce que c'est dond
que cela ? quelle figura ! Est-ce un mdmoQ * que vous allez
porter? Est -il temps d'aller en masque? Parlez donc, et
qu'est-ce que c'est que ceci? <Jui vous a âtgotë comme
cela?
M. JOURnAIN.
Voyez rîmpertinente-, de parler de la série à uti mama-
mouchi !
Comment donc?
H. J0URl>AIN.
Ouï, il lue Êitit porter du respect maintenant, et l'on
vient de me fiiire mamamouchi,
MADAME JOt^Ea>AlN.
Que Youlez-yous dire avec Totre mamamaucbiP
' Momon, pcar, momerm, matcaradt.
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4oo LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
M. JOURDAIN.
Mamamouchi, vous dis-je. Je suis tnamamoucki.
MADÂMB JOURDAIN.
Quelle bête est-ce là?
H. JOURDAIN.
Mamamouchi, c'est-à-dire en notre langue, paladin.
MADAME JOURDAIN.
Baladin? Êtes-vous en âge de danser dans des ballets?
M. JOURDAIN.
Quelle ignorante! je dis paladin; cest une dignité
dont dn vient de me faire la cérémonie.
MADAME JOURDAIN.
Quelle cérémœiie donc?
M. JOURDAIN.
Mahaméta per Giourdina.
MADAME JOURDAIN.
Qu'est-ce que cela veut dire ?
M. JOURDAIN.
Giourdina, c^e^t-â-^ire Jourdaià.
MADAME JOURDAIN.
Hé bien, quoi, Jourdain?
M. ioURDAIN.
Voler far un paladina dé Giourdina.
MÂDÀilE JOUHDAII^.
Cc(mmént?
M. JOURDAIN.
Dar turbanta con galéra.
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[Oïl ACTE V, SCÈNE L 4ot
na0
0
MADAME JOURDAIN.
Qu'est-ce à dîre cela?
M. JOURDAtN.
Per deffender Palestîna.
MADAME JOURDAIN.
Que voulez-vous donc dire ?
M. JOURDAIN.
Dara , dara bastonnai:a.
MADAME JOURDAIN.
Qu'est-ce donc que ce jargonJà?
M. JOURDAIN.
Non tener honta, questa star l'ultima affronta.
MADAME JOURDAIN.
Qu'est-donc que tout cela?
M. JOURDAIN^ chantant et dansant.
Hou la ba , ba la chou , ba la ba, ba la da.
(11 tombe par terré.)
MADAME JOURDAIN.
Hélas! mon Dieu! mon mari est devenu fou.
M. JOURDAIN, se releyant et s'en allant.
Paix, insolente! Portez respect à monsieur le mama-
mouchL
MADAME JOURDAIN, seule.
Où est-ce donc qu'il a perdu lesprit? Courons Tempo-
cher de sortir, (apercevant Dorimène et Dorante.) Ahl ah!
voici justement le reste de notre écu. Je ne vois que cha-
grins de tous côtés.
MoLiàRB. 5. ^6
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Hot LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
SCÈNE IL
DORANTE, DORIMÈNK
dTorante.
Oui; madame, vous verrez ia plus plaisante chos^^
qu^on puisse voir , et je ne croîs pas <jue dans tout le monde
il soit possible de trouver encore,un homme aussi fou que
celui-là. Et puis , madame , il faut tâcher de servir Famour
de Cléonte , et d appuyer toute sa mascarade. C'est un fort
galant homme, et qui mérite que Ton slntéresse pour lui.
DORIHÈNE.
JVn fais beaucoup de cas, et il est digne dune bonne
fortune.
»ORÀNT£.
Outre cela, nous avons ici, madame, un ballet qui nous
revient , que nous ne devons pas laisser perdre ; et il faut
bien voir si mon idée pourra réussir.
DORÎMÈNE.
Tai vulà des apprêts magnifiques ; et ce sont des choses,
Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux enfin
vous empêcher vos profasions; et, pour rompre le cours
à toutes les dépenses que je vous vois faire pour moi, j'ai
résolu de me marier promptement avec vous. C'en est le
vr^ secret; et toutes ces choses finissent avec le mariage.
DORANTE.
Ah I madame , est-il possible que vous ayez pu prendre
pour moi une si douce résolution !
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ACTE V, SCÈNE IL 4o3
DORIMÈNE.
Ce n'est que pour vous empêcher de voua miner; et,
sans cela j je vois bien qu'avant qu'il fôt pçu vous n aurîe2
pas un sou.
DORANtEk
Que j'ai d^obligation, madame ^aux soiiis qtte vods avet
de conserver mon bien! Il est entièrement à vous, aussi-
bien que mon cœur; et vous en userez de la fiiçon qu'il
vous plaira.
DORIMÈNE.
Juserai bien de tous les deux. Mais voitii votre homme \
la figure en est admirable.
SCÈNE III.
M. JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE.
DORANTE.
MoNsiEtJk, nous venons rendre hommage, madame
et moi , à votre nouvelle dignité , et nous réjouir avec vous
du mariage que vous faites de votre fille avec le fils du
grand Turc.
M. JOURDAIN, aptes avoir fait les réTérences à la tur^e.
Monsieur, je vous souhaite la force des serpents et la
prudence des lions.
DORIMiNE.
J'ai été bien aise d'être des premières, monsieur, a
venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous êtes
monté.
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4o4 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
M. JOURDAIN.
Madame, je vous souhaite toute Tannée votre rosier
fleuri. Je vous suis infimment obligé de prendre part aux
honneurs qui m'arrivent ; el j'ai beaucoup de joie de vous
voir revenue ici , pour vous faire les très-humbles excuses
de l'extravagance de ma femme.
DORIMENE.
Cela nest rien, j excuse en elle un pareil mouvement :
votre cœur lui doit être précieux, et il n'est pas étrange
que la possession d un homme comme vous puisse ins-
pirer quelques alarmes.
M. JOURDAIN.
La possession de mon cœur est une chose qui vous est
tout acquise,
DORANTE.
Vous voyez, madame, que monsieur Jourdain nest
pas de ces gens que les prospérités aveuglent , et qu'il sait ,
dans sa grandeur, connoitre encore ses amis.
DORIMÈNE.
C'est la marque <l'une âme tout-^-fait généreuse,
DORANTE.
Où est donc son altesse turque? Nous voudrions bien ,
comme vos amis, lui remfre nos devoirs.
M. JOURDAIN.
Ije voilà qui vient; et j'ai envoyé quérir ma fille pour
lui donner la main.
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ACTE V, SCENE IV. 4o5
5CÈNE IV.
M. JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTEi
CLÉONTE, HABILLÉ EN TURC
DORANTE, à Cléonte.
Monsieur, nous venons fâîre la révérence à votre
altesse comme amis de monsieur votre beau-père, et
l'assurer, avec respect, de nos très-humbles services.
M. JOURDAIN.
Où est le truchement, pour lui dire qui vous^ea, et
lui faire entendre ce que vous dites? Vous verrfez qu'il
vous répondra, et il parle turc à merveille. Holà ! où dian-
tre est-il allé?. (à Cléonte.) Strouf, strif , strof, straf :
monsieur est un grande ségnore, grande ségnore,
grande ségnore ; et madame, une granda dama, gronda
dama, ( voyant qu'il ne se fait point entendre. ) Ah ! {h. CléouSc ,
montrant Dorante. ) Monsieur, lui mamamouchi françois;
et madame ^ mamamouchi française. Je ne puis pas parlei
plus clairement. Bon. voici linterprète.
SCÈNE V.
R JOURDAIN , DOREVIÉNE , DORANTE -, CLÉONTE,
HABILLÉ EN TURC; COVIELLE, DEGUISA.
M. JOURDJlIN.
Où alle^-vous donc? nous ne saurions rien dire sans
vous, (montrant Cléonte.) Dites -lui un peu que monsieur
et madame sont des personnes de grande qualité, qui lui
viennent faire la révérence , comme mes amis , et l'assurer
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4o6 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
de leurs senrices. ( à Dorimène et k Dorante) Vous allez voir
comme il ya répondre.
COyiELLE.
ÂUbala crociam acd boram alabamea.
CLjfoifTE.
Gatalégui tobal aorin soter aoB^loiichanl
* H. JOVRDi.Iir 9 à Dorimène et à Dorante.
Voyezrvous?
COyiElLB.
U dit : Que h pluie des prospérités arrose eut tout
temps le jardin de yotre âtmille.
H. JOtJRDAIir.
h VOUS Tavois bien dit qu'il parle turc..
DORANTE.
Gela est admirable.
SCÈNE VL
LUOLE, ClÉONTE, M. JOURDAIN, DORIMÈNE,
DORANTE, œVIELLE.
M. JOURDAIN.
Venez, ma fille, approchez-vous, et venez donner la
main à monsieur, qui vous &it llionneur de vous de-
mander en mariage.
LVCILE.
Gomineaat, mon p&re, comme vous voilà Êdt! Est-ce
me comédie que vous jouez ?
M. JOURDAIN.
Non, non, ce n*cst pas une comédie, c'est une aflUre
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ACTE V, SCÈNE VI. 407
fort sérieuse^ et la plus pleiDe d'honneur pour vous qui
se peut souhaiter, (montrant Cléonte.) Voilà le mari que je
vous donne.
LUCILE.
A moi, mon père?
M. JOURDAIN.
Ouï, à VOUS. Allons, touchez -lui- dans la main, et
rendez grâce au ciel de votre bonheur.
^ LUCILE.
Je ne veux point me marier.
M. JOURDAIN.
Je le veux , moi , qui suis votre père.
LUCILE.
Je n'en ferai rien.
M. J^OURDAIN.
Ah! que de bruit ! Allons, vous dis-je ; çà , votre main.
LUCILE.
Non, mon père, je vous Faî dit, il n'est point de pou-
voir qui me puisse obliger à prendre un autre mari que
Cléonte; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités,
que de... (reconnoissant Cléoate.) Il est Vrai que vous êtes
mon père , je vous dois entière obéissance ; et c'est à vous
à disposer de moi selon vos volontés.
M. JOURDAIN.
Ah ! je suis ravi de vous voir si promptemeut revenue
dans votre devoir; et voilà qui me plait d'avoir une fille
obéissante.
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4o8 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
SCÈNE VIL
MADAME JOURDAIN, CLÉONTE, M. JOURDAIN,
LUCILE, DORANTE, DORIMÊNE, COVIELLE.
MADAME JOURDAIN.
Comment donc ! qu'est-ce que c^est que ceci? On dit
que vous voulez donner votre fille en mariage à un ca-
réme-prenant.
M. JOURDAIN.
Voulez-vous vous taire, impertinente? Vous venez
toujours mêler vos extravagances k toutes choses, et il n'y
a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable.
MADAME JOURDAIN.
C'est vous qu'il n'y a pas moyen de rendre sage , et vous
allez de folie en folie. Quel est votre dessein ? et que vou-
lez-vous Étire avec cet assemblage?
M. JOÎJRDAIN.
Je veux marier notre fille avec le fils du grand Turc.
MADAME JOURDAIN.
Avec le fils du grand Turc?
M. JOURDAIN.
Oui. ( montrant Co vielle. ) Faites- lui faire vos compli-
ments par le truchement que voilà.
MADAME JOURDAIN.
Je n'ai que faire du truchement; et je lui dirai bien
nioi-même , à son nez , qu'il n'aura point ma fille,
M. JOURDAIN.
Voulez- vous vous taire, encore une fois?
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ACTE V, SCÈNE VII. 409
DORANTE.
Comment I madame Jourdain , vous vous opposez à un
bonheur comme celui-là? Vous refusez son altesse tunjue
pour gendre?
MADAME JOURDAIN.
Mon Dieu, monsieur, mélez-vous ds vos afiaires.
DORIMÈNE.
C'est une grande gloire qui n'est pas à rejeter.
MADAME JOURDAIN.
Madame , je vous prie aussi de ne tous point embar-
rasser de oe qui ne vous touche pas.
DORANTE.
C'est l'amitié que nous avons pour vous qui nous &it
intéresser dans vos avantages,
MADAME JOURDAIN.
Je me passerai bien de votre amitié.
DORANTE.
Voilà votre fille qui consent aux volontés de son père.
MADAME JOURDAIN.
Ma fille constnt à épouser un Turc?
DORANTE.
Sans doute.
MADAME JOURDAIN.
Elle peut oublier Cléonte ?
DORANTE.
Que ne fait-on pas pour être grande dame?
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4io LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
MADAME JOURDAIN.
Je l'étranglerob de mes mains , si elle avoit Êdt on coup
comme celui-là.
M. JOURDAIN.
Voilà bien du caquet. Je tous dis que ce mariage-là se
fera.
MADAME JOURDAIN.
Je vous dis , moi , qu'il ne se fera point.
M. JOURDAIN
Ah! quedebroitî
LUGIIE.
Ma mère. . .
MADAME JOURDAIN.
Allez j vous êtes une coquine.
M. JOURDAIN^ à madame Jourdain.
Quoi ! VOUS la querellez de ce qu'elle m'obéit?
MADAME JOURDAIN.
Oui. Elle est à moi aussi-bien qu^à vous.
COVIELLE^ à madame Jourdain.
Madame...
MADAME JOURDAIN.
Que me voulez-vous conter, vous?
COVIELLE.
Un mot.
MADAME JOURDAIN.
Je n'ai que faire de votre mot.
COVIELLE, à M« Jourdain.
Monsieur^ si elle veut écouter une parole en particu-
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ACTE V, SCÈNE VII- 4ii
Cer, je vous promets de la faire consentir à ce que vous
voulez.
MADAME JOURBAIir.
Je n'y consentirai point.
COVIELLS.
Ecoutez-moi, seulement.
MADAME JOURDAIir.
Non.
M. JOURDAIN, à madame Jourdain.
Écoutez-le.
MADAME JOURDAIN.
Non , je ne veux pas Técouter.
M. JOURDAIN,
Il vous dira. . .
MADAME JOURDAIN.
Je ne veux point qu'il me dise rien.
M. JOURDAIN.
Voilà une grande obstination de femme! Cela vous
feroit-il mal de l'entendre?
GOVIBLLE.
Ne faites que m écouter, vous ferez après ce qu'il vous
plaira.
MADAME JOURDAIN.
Hé bien, quoi?
COVIELLE, bas y & madame Jourdain. ,
Il y a une beure , madame , que nous vous faisons signe.
Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n'est fait que pour
nous ajuster aux visions de votre mari, que nous Fabusons
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4i2 LE BOURGEOIS GENTILHOMME,
sous ce déguisement, et que c^est Cléonte lui-même qui
est le fils du grand Turc ?
MADAME JOURDAIN, bas ^ à Covielle.-
Ahîahl
COyiELLE, bas, à madame Jourdain.
Et moi Covielle, qui suis le truchement''
MADAME JOURDAIN, bas, à Coyielle.
Âh! comme cela, je me rends.
COYIELLE, bas, à madame Jourdaio.
Ne faites pas semblant de rien.
MADAME JOURDAIN, haut.
Oui, voilà qui est fait-, je consens au mariage^
M. JOURDAIN.
Âh! voilà tout^ monde raisonnable* (à madame Jom-
dain.) Vous ne vouliez pas l'écouter. Je savoîs bien qu'il
vous expliqueroit ce que c'est que le fils du grand Turc.
MADAME JOURDAIN.
Il me Fa expliqué comme il faut; et j'en suîs satisfaite.
Envoyons quérir un notahre.
DORANTE.
C'est fort bien dit. Et afin, madame Jourdain, que
vous puissiez avoir Fesprit tout-à-fait content, et que vous
perdiez aujourd'hui toute la jalousie que vous pourriez
avoir conçue de monsieur votre mari , c'est que nous nous
servirons du même notaire pour nous marier, madame
et moi.
MADAME JOURDAIN.
Je consens aussi à cela.
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ACTE V, SCÈNE VIL 4i3
M. JOURDAIN, bas, à Dorante.
C'est pour lui faire accroire.
DORANTE, bas, à M. Jourdain.
Il feut bien Famuser avec cette feinte.
M. JOURDAIN, bas.
Bon, bon. (haut.) Qu'on aille quérir le notaire.
DORANTE.
Tandis qu'il viendra, et qu'il dressera les contrats,
voyons notre ballet, et donnons-en le divertissement à son
altesse turque.
M. JOURDAIN.
C'est fort bien avisé. Allons prendre nos places.
MADAME JOURDAIN.
Et Nicole?
M. JOURDAIN.
Je laxlonne au truchement; et ma femme, à qui la
voudra.
COVIELLE.
Monsieur, je vous remercie, (à part.) Si l'on en peut
voir un plus fou, je Tirai dire à Rome.
FIN DU CINQUIEME ACTIS.
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4i4 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
BALLET DES NATIONS.
PREMIÈRE ENTRÉE.
un DOKKEUR DE LIVRES, dawsiht; IMPORTUNS, dansauts;
DEUX HOMMES du bel air, DEUX FEMMES du bel air,
DEUX GASCONS, UN SUISSE, UN VIEUX BOURGEOIS
BABILLARD, UNE VIEILLE BOURGEOISE babillari»;
TROUPE DE SPECTATEURS chastahts.
CHŒUR DE SPECTATEURS, ttu doMieUr de Uvres,
A MOI I monsieur, à moi ; de grâce , à moi , monsieur;
Un liyre , s'il vous plaît , à votre serviteur^
PREMIER HOMME du bel atTy
Monsieur, distinguez-nous parmi les gens qui crient t
Quelques livres ici , les dames vous en prient,
SECOVD HOMME du bel air.
Holà! monsieur; monsieur, ajez la charité
D'en jeter de notre côté.
PREMik&E FEMME du bel air..
Mon Dieu ! qu'aux personnes bien faites
On sait peu rendre honneur céans !
SRcovDE FEMME du bel air.
Ils n'ont des livres et des bancs
Que pour mesdames les grisettes.
PREMIER GASCON.
Ah! rhomme aux libres, qu'on m'en raille*
J'ai déjà lé poulmon usé.
Bous bojez que chacun mé raille ,
Et je suis escandalisé
Dé hoir es mains dé la canaille
Ce qui m'est par bous réfusé.
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BALLET DES NATIONS. 4i5
SECOND GASCON.
Hé ! cadédis , monseu , bojez c|ui l'on put être.
■ Un libret , je bous prie , au varon d'Asbarat.
J^ pense , movdi., que lé fat
N'a pas l*bonn6ar dé mé connoitre.
UN SUISSE.
Montsir le donnait de papieir,
Que vuel dir' sii façon de fifre ?
Moi , récorchair tout mon gosieir.
A crieir>
Sans que je pouyre afoir ein lifre :
Pardi , mon foi , montsir, je pense vous l'être ifne?
( Le donneur de livret, fatigué par les importuns qu'il trouve toujours sur
866 pas, se retire en colère.)
vv VIEUX BouBOEois bablUard.
De tout ceci , franc et net ,
Je suis mal satisfait.
Et cela f sans doute , est laid
Que notre fille ,
Si bien faite et si gentille ,
De tant d'amoureux Tobjet ,
N'ait pas à son souhait
Un livre de ballet ,
Pour lire le sujet
Du divertissement qu'on fait ;
Et que toute notre fiuAilIe
Si proprement s'habille
Pour être placée au sommet
De la salle , où l'on met
Les gens de llntrignet.
De tout ceci , franc et net ,
Je suis mal satisfiut ;
Et cela , sans doute , est laifL
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4i6 LE BOURGEOIS GENTILHOMME,
HUE VIEILLE B0UB0E018E babUlarde,
11 est vrai que c'est une honte ,
Le sang au visage me monte ;
Et ce jeteur de vers , qui manque au capiul ,
L'entend fort mal. ,,
C'est un brutal,
Un vrai cheval ,
Franc animal ,
De faire si peu de compte
D'une fille qui fait l'ornement principal
Du quartier du Palais-Royal ,
Et que ces jour» passés un comte
Fut prendre la première au bal.
Il l'entend mal :
C'est un brutal ,
Un vrai cheval ,
Franc animal.
HOMMES du bel air.
Ah! quel bruit!
FEMMES du bel air.
Quel fracas ! quel chaos T quel mélange !
HOMMES du bel air.
Quelle confusion ! quelle cohue étrange î
Quel désordre ! Quel embarras !
pnEMiàBE FEMME du bel air.
On j sèche.
SECOWDE FEMME du bel air.
L'on n'y tient pas.
FUEMIEB. GASCOlf.
Bentré , je suis k vont.
SECOVD GàSCOV.
J'emagé, Dieu me damne!
LE SUISSE.
Ah! que li faire saif dans sti »al' de cians-
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BALLET DES NAIIQNS. 417
PaEMXER GASCON, .
Je murs.
ÀccdHi) aAscos. '
Je perds la tramontane.
LE sutssB.
Mon foi , moi , le foudrois être hots de dedans.
LE VIEUX flovitQEoiB bahUla^d,
Allons , ma mie ,
Suiirez mes pas ,
Je vous en prie ,
Et ne tfte ^ittos pas.
On fait de nous trop peti de cai9 ;
, £t je suis las
De ce tracas; *
Tout ce fr^^gs , .
Cet embarras ,
Me pèse par trop sur les bras.
S'il me prend jamais envie
De retourner d9 mu vie
A ballet ni cotiédiè^
Jeveux bien qu'on 'm*eftt¥qpU; *
Allons , ma mie , *
Suivez ines pas ,
Je vous ep prie ,
Et ne me quitter p^s: • ♦ .' -
On fait de nous trop peu de cas.
LA VIEILLE BOOUâ^OlSE ÀA^iMoJ^e»
Allons , men mignon , mon fils ,
Hegagnoiis notre Togi»,
Et sortons de ce taudis ''
Où l'on ne peut être assis. '
Ils seront bien ébaubis
Quand ils noi^^vcM^ront piirtis.
Trop de confusion règne dans QpXX», salle ,
Molière. 5. ^7
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4i8 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
Et j aimerois mieux être au milieu de la halle.
Si jamais je reviens à semblable régale ,
Je feux bien recetoir des soufHets plus de six.
Allons, moo migiton » mon (ils ,
RegAguons notre logis ,
Et sortons de ce taudis
Où l'on ne peut être assis.
( Le donneor de livres revient avec les importons qui Tont suirL)
CaCEUn DE SPECTATEURS,
A moi f monsieur, à moi ; de gtftcft, à'moi , monsieur;
Un livre , s'il vous plaît , à voti-e serviteur.
( Les Importuns, afant pris des livres des mains 'de celui qui les donne, les
distribuent aux spectateurs, pendant que le donneur de livres danse;
après quoi ils sejoigiiqnt à hii, et fQ|Sieii là première entrée.)
■ Il I..I il m ,^ .1 I ■ » I II. 'i ■ '. ■ . ■ ■ Il i>
DEUXIÈME. ENTRÉE.
ESPAGIÎOIS.
TROIS ESPAGNOLS caÀVTÂifTS, ËS^AXÎIIOLS dusaiti.
phemzeh sssAavoL.
Os ^ue me muero de amor,
Y soTîcito ël dolor.
Avji i)|urièi>do de ^ue^er,
De tan btiea ajre adoleïdeo ,
Que es mas de lo qae*pade<€0 ,
Lo ^ue quiero padecer ;
Y no pudieYido excéder
A mi desee el dgor.
Se- que me mlierq de amor,
T tolicito el dtUoi^.
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BALLET DES NATIONS. 419
L18OVJEA me la suerte
Gon piedad tan adyertida,
Que me asegura la vida
En el riesgo de la muette.
Yivir del gblpe ftiertè
Es de mi salud primor.
Si g[ue me muero de amor,
T solicito el dolor.
(Oànse de iix Espagnols, après laquelle denx autres Espagnols dansent
ensemble.)
PAEMIER ESPAGffcyL.
A j ! que locura , con tanto rigor
Quexarse dé Amor ,
Del nifio bonito
Que todb e^ dulzura !
Aj ! que locura !
Aj ! que locuta !
SECOND ESVAGnOtl..
El dolor solicita
El qtie al doloT se dà ;
Y nadie de omor nauerc ,
Sino qnïco no sabe amar. ^ >
FUEMIEU ET fEÊOVH ESFAfrAOliS.
Dulœ muETte es el amor
Con corre&pûndenciâ i|[ual ; ^
Y si e&ta goiaiïios hoy ,
P 01 que la qui ères turbar?
TltOÎAziME EBrAlîSÛL.
Aiegrese enai^raido ^
Y tome mi parecer
Que ëta Mquestoidè queret
Todo es ballar el iraflo.
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4ao LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
TOUS TROIS ElfSElIBI.1.
Vajat, vaja de ficsta ,
Vaja de ba^le
Âlegria, alegria, alegri%.
Que esto de dolor es £inta»ia.
TROISIÈME ENTRÉE.
ITALIENS.
UNE ITALIENNE CHAiïTAïrTE , UN ITALIEN chaktaïït;
ARLEQUIN, TRIVELINS bt SGARAMOUGHES daisisavts.
, L*ITALIEirilE. '
iJi rigori armata il seno
Contro atnor mi ribellaî.
Ma foi Tinta in nn baleno
Al mirar duo vaghi rai.
Ahi ! che resi^^te pocd
Cor di gelo a stral di fiioco !
Ma si caro è *1 mia tonoQQnto ,
Dolce î^ d la pUgâ mià ^
Ch* il penare è mio contetiia ,
E 1 Banaimi é tivtiuiiia ;
Ahi î the pin gîoya e placé-
Quautfi amor è piu vIvEceî
( Deux scarainouclies et deux tn^olins t«pTi3S«ntânt avec ^Ie<}uin une nuit
l\italies.
Bel tempo che vola .
Rapisce il contfinto :
D'amor nella scifo^a
Si coglie il mûfneato.
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BALLET DES NATIONS. i^i
' l'italibsve.
Jlnâia che florjda
Ride l'età ;
Cbe pur tropp' horrîda, - |
Da noi Acn va,
TOUS DEUX £n3£MtiE«
Su cantiama ,
Bu godiamOî
Me' bcî di dt gîo vente ï
Perduto beti non si rscqnista ptù.
PupilJa ch" è Taga
MUr aime iacatËiia^ ,
F à dolcc lii piagâj
Fdice la pCDs.
L*ITA.LIElf NE.
Ma poichè f? igida
Langue l'età ,
Più l'aima rigida
Fiamme non ha;
TOtJft DEUX ENSEMBLE.
Sùcaudamo,
Su godiamo,
Ne' bei di di gioventù ;
Perduto ben non si racc[uista più.
( Les tcaramouclies et les trivelins finissent l'entra par une danse.)
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423 LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
QUATRIÈME ENTRÉE.
FRANÇOIS.
DEUX POITEVINS chantauts et dassauts , POITEVINS
ET POITEVINflS PASSANTS.
PREMIER POITEVIN.
Âh ! qu'il fait beau dans ces bocages !
Ah ! que le ciel donne un beau jour !
SECQNb POITEVIN.
Le rossignol , sons ces tendres feuillaget ,
Chante aux éçbos son doux retour ;
Ce beau séjour,
Ces doux ramages ,
Ce beau séjour
Nous invfte à l'amour.
TOUS DEUX ENSSMBLE.
Vois , ma Clhnène ,
Vois , sous ce chêne ,
S'entre-baiser ces oiseaux amoureux ,
Ils n'ont rien dans leui^ vœux
Qui les gâne ;
De leurs doux feux
Leur àme est pleine :
Qu'ils sont heureux 1
Nous pouvons tous deux ,
Si tu le veux ,
Être comme eux.
(Trois Poitevins et trois Poitevines dansent ensemble.)
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BALLET DES NATIONS: 4a3
CINQUIÈME ET DERNIÈRE ENTRÉE.
( Les Espagnols, les Italiens f% les François se inètent ensemble, et iaaoeaA
ladennèTeei^trée.}
CEÇeun DE SPECTATEURS.
(^UELS spectacles charmants! quels plaisirs goûtons-nouf t
Les dieux mêmes , les dieux, n'en ont point de plus donx*
Flir BU «ÀM.&T BBS HACIOJIft.
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RÉFLEXIONS
SUR
LE BOURGEOIS GENTILHOMME.
Si Votk execpte lb Misanthrope et le Tartuppe^ aucune
pièce de Molière n'offire de plu9 grandes vues que celle-ci.
L'avarice , le pëdantisme , la jalousie , ne sont que des travers
particuliers j au lieu que celui de M. Jourdain est commun à
presque tous les hommes , soit sous le rapport du rang, soit
sous o«lui des richesses , soît sous celui des talents : il n'y en.
a pas qui ne chôlvlie à rfëïever, et qui ne veuille paroître plus
grand qtt'il n-'est :
Tout prince a des ambassadeurs ,
Tout maïqips veut avoir des pages.
'(( Cette foiUesse , dit M. de Voltaire , est prëcisëment la
« même^que celle d'un bourgeois qui veut être homme de qua-
« lité. Mais la folie du bouiigeoi5 est la seule qui soit comique,
(( et qui puisse Aire. rire au théâtre : ce sont les extrêmes dis-
<( proportions dos manières et du langage d'un homme avec
(c les airs et les discours qu'il veut affecter qui font un ridi-
^ cule plaisant. Cette espèce de ridicuïe ne se trouve point
!f( àBXis des princes ou dans des hommes ëlevée à la cour , qui
« couvrent toiites leurs sottises du môme air et du même lan-
n gage ', mais ce ridicule se montre tout entier dans un bour-
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RÉFLEX. SUR LE BOURGEOIS GENTILH. 4a5
(c geois ^levë grossièrement , et dont le naturel fait à tout mo-
(f ment un contraste ayec Fart dont il veut se parer. C'est ce
« naturel grossier qui fait le plaisant de la comédie ; et voilà
(c pourquoi ce n^est jamaîâ quo dans là yie commune qu^oii
<c prend las personnages comiques. >»
Ce jugement de M. de Voltaire csl plein de raison et de
goût : ce grand poêle avoit en vue Jes coitiédrcs qu'on repré-
sentoit de son temps pi blâmoit k niauîe de ne plus metti^î de
Lourgeois sur le théâtre ^ et de ne faire que ce qu'on appeloh
di!S pièces de L*ofi tm, genre absolument opposé au but que
doîi ^ proposer la véritayc comédie.
11 est bien à regretter que Molière, ajant trouvé un si beau
sujet j possédant au plus haut degré les moyens d'en tirer tout
le parti possible, n^ait fiiit en quelque sorte que Tcsquisser.
Boileau lui en faisoit souvent les reproches les plus vifs ; mais
Molière r^pondoît qu-îl ne pouvoit soutenir son tbt^âtre que
par un grand nombre de nouveautés, et que, poiu^ les multi-
plier, il falloît nécessairement travailler vite, Cqjendant il se
proposoît de faire par la suite une revue de toutes ses pièces ,
de corriger celles qui lui pamllroient défectueuses, et de dé»
velopper celks dont les idées coraiq«t*s nV^toîeut qu^indi-
quées. Quel trésur ne possi^derions-nous pas, si MoHère, aidé
de Boileau, eût pu se livrer à ce travail ! Maison sait qu'une
mort prématurée Fenk-va au milieu de sa carrière. Il est pro-
bable qu'il auroit rectifié le plan du BouBOEOts oentilhomme,
il ont les acte*; sont disproportionnés j et qu'en conservant dans
leur entier les exccilt'ntcs conceptions des trois premiers et
de la moitié du quatrièmo, il auroit substitué à la farcq du
IMufti^ qui est d'uu antre ton que le reste, de nouveaux dé-
veloppements des ridiculei de M. Jourdain, et un dënoûment
plus heureusement combiné.
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4a6 RÉFLEXIONS
Cette pièce excita , dans le diK-huitième siècle ^ la censure
du philosophe qui s'étoit déjà élevé contre le Misanthrope et
l'Avare, u Quel est le plus bUmable ^ dit J. J. Rousseau /d'un
a bourgeois sans esprit et vain , qui ùtït sottement Le gentil?
« homme , ou du gentilhomme fripon qui le dupe ? Dans cette
« pièce) ce dernier n est-il pas l'honnête homme? 'N'a-t-il pas
<c pour lui l'intérêt? et le public n'applaudit-il pas à tous les
(c tours qu'il fait à l'autre ?»
Or va voir combien il y a d'erreurs dans ce peu de mots.
Un homme du caractère de M. Jourdain ne peut être entouré
que de fripons : cela est indubitable. Quels sont les honnêtes .
gens qui voudr oient ^voir des liaisons avec un fou si ridicule ^%^
et près duquel on ne peut réussir qvÇk l'aide de la plus basse
flatterie? Aussi Moitié a-t-ii fait de même que dans l'Avais :
il n'a point mis auprès de M« Jourdifin un de ces amis raison-
nables qu'il place si heureusement dans ses autres pièces.
L'avare et le prodigue n'çmt pas pkiis d'amis l'un que l'autre :
ces deux exc«s excluent nécessairement toute liaison de ce
genre. Molière^ en faisant tromper le Bourgeois gei^tlhomme ,
n'a laissé aucun doute sur celui qui 0st le plus blânnable, ou
de k dupe, ou du fripon. Dorante n'est pas l'houiête homme
de la pièce, il n'attire pas tout l'intérêt, le publie n'applaudit
pas à «e# ruses; rien n^mt plus ùoUfi à démoiitrer. Ce gentil-
homme n^a aucun des s^éments que donue ordinairement la
vie ée la cour : «on adresse se borne à âatter bassement un sot
pour lui escroquer de Pangent. On ne peut éom le coQsidérer
ni comme homme d'esprit , 91 comme honnête hjomme ; et l'on
ne peut appkucfo à des ru$ies si gitossières. C'^est plutôt au
sens droit de madame Jourdain et de Nicole que le public se
plaît à applaudir : ni rsue ni Pauvre ne sont dupes des fourbe->
ries de ceux qui entourent M. Jourdain ; elles les deinoiPl
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SUR LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 4^7
parfaîcement. On rit, il esft vrai, de leurs expressions bour-
geoises 1 mais on partage leurs sentiments, on se met de leur
côté, et elles déploient plus d'esprit que Dorante et Dorimèue.
Une preuve certaine que Molière n'a point cherche à modifier
le caractère odieux de Dorante, c'est qu'à la première repré-
sentation de la pièce tous les courtisans s'élev^ent contre
l'impertinence de l'auteur, qui, disoient-ils, avoit osé faire
jouer un rôle si odieux à un gentilhomme. Il fallut que
Louis Xiy parlât pour faire cesser cette rumeur. Rousseau,
en attaquant \ sans réflexion cette conception si heureuse, n'a
pas aperçu l'art que l'auteur a employé pour ne pas tomber
dans l'inconvénient qu'il lui reproche. Si , dans les farces du
quatrième et du cinquième acte , M. Jourdain eût été bafoué
par Dorante et par Dorimènc, peut-être auroit-on été fondé à
dire que la dupe étoit trop sacrifiée au fripon. Maïs c'est le
véritable honnête homme delà pièce, c'est Gléonte, dont les
sentiments saut plqins de noblesse et de générosité , c'est lui
qui imagine et exécute cette plaisanterie. Trop forte danjs tout
autre sujet, elle devient excusable dans celui-ci, parce que
c'est l'unique moyen qui reste à Gléonte pour obtenir la main
de sa maîtresse.
L'exposition du Bou&geois qei«t;j.uomme est .digne des
meilleures pièces de Molière. Le maître de danse et le .maître
de musique donnent l'idée la plus juste du caractère de
M. Jourdain : Icnr vanité et leurs prétentions sont déya-
loppées avec beaucoup d'art; et l'on remarque^ ce qui est un
eiK:ellent trait de comédie, que celui dont la profession est la
pf u« frivole , le maître de danse , a beaucoup plus d'ocgueil
que l'autre : il affecte un désintéressement très-comique, et se
met au rang des premiers artistes.
Molière ne manque pas de suivra et de développer cette idë«
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4i8 RÉFLEXIONS
féconde. Le maître d'armes a autant d'orgueil que le maître de
musique et le maître de danse : il est , malheureusement pour
cux , beaucoup plus brutal ; et leurs prétentions voulant lutter
contre les siennes , il s'emporte en menaçant l'un de le faire
chanter, et l'autre dé le fiiire danseï^ Il paroîtroit ici que la plai-
santerie est épuisée, et qu'il est impossible de la pousser plus
loin ; mais Molière la prolonge en grand maîtire , et lui donne
une force comique qui n'appartenoit qu'à lui. Le maître de
philosophie arrive au milieu de la dispute, il cherche à réta*
blir la paix en citant le Traité de la colère de Sénèque :
mais bientôt, voulant soutenir que la science qu'il professe,
est supérieure aux arts qu'enseignent les trois autres maîtres,
il les met tous contre lui : son opiniâtreté les irrite ; et,' malgré
la présence et les prières de M. Jourdain, il est maltraité par
eux. Rien de plus plaisant, rien en même temp^ de plus con-
forme aux caractères et à la. situation àes personnages.
Il faudroit parco\irir en détail les trois premiers actes de-
cette pièce pour en faire sentir toutes les beautés. Nous nous
bornerons à indiquer quelques-unes des plus frappantes. Les
leçons que reçoit M. Jourdain , et qu'il répète avec sa femme
et sa servante , sont des tableaux qui , sans aucune charge ,
présentent dans tout leur jour les travers du Bourgeois gentil-
homme. Ses manières avec ses domestiques et ses taâleur-s,
ses galanteries avec la marquise Dorîmètie , sa facilité exces-
sive avec Dorante, ses brusqueries avec Nicole et madame
Jourdain, sont des traits charmants qui restent dans la nrë-
moire de ceux qui ont vu jouer la pièce ou qui l'ont lue.
On remarque dans cette comédie uïie preuve de l'atmour
extrême de Molière pour sa femme : il en fait le portrait dé-
taillé, en peignit le ddpit de Cléonte^ et ce lableàu est
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SUR LE BOURGEOIS GENTILHOMME. 4^9
d'autant plus délicat , qu'il est tracé par un amant qui croit
avoir à se plaindre de sa maîtresse.
On auroit pu croire que Moiière avoit eu l'intention de se
moquer des bourgeois en général , en couvrant, le bon sens de
Nicole et de madame Jourdain du vernis grossier d'une mau-
vaise éducation , s'il n'avoit y avec beaucoup de sagesse , re-
levé cette condition dans le rôle de Gléonte. Il lé fait parler de
la manière la plus noble et la plus mesurée, lorsqu'il demande
à M. Jourdain sd fille en mariage : la première question que
lui fait le père, est s'il à le rang de gentilhomme.
(( Monsieur, lui répond Gléonte, la plupart des gens, sur
n cette qtiestion, n'hésitent pas beaucoup. On tranche le mot
« aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre : et
« l'usage aujourd'hui semble en autoriser lé vol. Pour moi,
« je vous l'avoue , j'ai les sentiments, sur cette matière, un peu
a plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d'un
<( honnête homme , et qu'il 7 a de la lâcheté à déguiser ce que
(( le ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde d'un
ic titre dérobé , à se vouloir donner pour ce qu'on n'est pas. Je
a suis né de parents^ sans doute , qui ont tenu des charges ho-
<c norables; je me suis acquis dans les armes l'honneur de^ix
a ans de service j et je me trouve assez de bien pour tenir dans
« le monde un rang assez passable ; mais avec tout cela , je ne
a veux point me donner un nom où d'autres à ma place croi-
u roient pouvdir prétendre ; ai j« vous dirai franchement que
<( je ne suis pas gentilhomme « )>
On doit regretter, comme on l'a dit au commencement,
que Molière n'ait pas soutenu dans les denûers actes de cette
comédie le ton qu'il avoit pris dans ïea premiers. S'il avoit eu
le temps de la perfectionner, il y a lieu de présumer qu'elle
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43o RÉFLEX. SUR LE BOURGEOIS GENTILH.
aoroit figuré au rang de sêb chefs-d'œuvre. Telle qu'elle est,
elle peut passer pour une des pièces les plus agréables de son
théâtre : toute l'originalité et toute la profondeur de son génie
B'jT font remarquer ; les farces mêmes qui la terminent soit
pleines d'agrément et de sel.
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LES FOURBERIES
DE SCAPIN,
COMÉDIE
EN TROIS ACTES ET EN PROSE,
Représentée à Paris , sur le théâtre du Palais - Rojal ,
le a4 ^^^ 1671.
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PERSONÏ^AGES-
ARGANTE, père d'Octave et de Zerbînette.
GÉRONTE, père de Lëandre et d'Hyacinthe.
OCTAVE, fils d'Argante et amant d'Hyacinthe.
LÉ AND RE ^ fils de Gt route et amant de Zerbinelte.
ZERBINETTE j crue Egyptienne j et reconnue Elfe d'Ar*
gante ^ amanlc de Léandre.
H YA CINTRE j Tdk cb Gijronle et amante J^Octavé.
SCAPïNj valet de Uandre.
SILVESTRE, valet d Octave,
NERlNBj nourrice dH jacinthe*
CARLEf ami de Scapîn* [
DEUX BORTEURS, . ' 1
La scèoe ètt k Nâplef
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LES FOURBERIES
DE SCAPIN.
ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
OCTAVE, SILVESTRE.
OCTAVE.
Ah ! fâcheuses nouvelles pour un cœur amoureuxl Dures
extrémités où je me vois réduit! Tu viens, Silvestre,
d'apprendre au port que mon père revient?
SILVESTRE.
Oui.
OCTAVE.
Qull arrive ce matin même?
SILVESTRE.
Ce matin même.
OCTAVE.
Et qu il revient dans la résolution de me marier?
SILVESIRE.
Oui.
OCTAVE.
Avec une fille du seigneur Géronte?
MoLiknE. 5\, a8
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434 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
8ILTESTRE.
Du seigneur Géronte.
OCTAVE.
Et que cette fille est mandée de Tarente ici pour ceUV
SILYESTRE.
Oui.
OCTAVE.
Et tu tiens ces nouvelles de mon oncle?
SILVESTRE.
De votre oncle.
OCTAVE.
À qui mon père les a mandées par une lettre?
SILVBSTBE.
Par une lettre.
OCTAVE.
Et cet oncle , dis-tu , sait toutes nos affaires ?
SILVESTRE.
Toutes nos affaires.
OCTAVE.
Ah! parle si tu veux, et ne te fais point, de la sorte,
arracher les mots de la bouche.
SILVESTRE.
Qu'ai -je à parler davantage? Vous n'oubliez aucune
circonstance ; et vous dites les choses tout justement
comme elles sont.
OCTAVE.
Conseille-moi du moins, et me dis ce que je dob faire
dans ces cruelles conjonctures.
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ACTE I, SCÈNE I. 435
SILYESTRE.
Ma foi, je m'y trouve autant embarrassé que yous^ et
j aurois bon besoin que Ton me conseillât moi-même.
OCTAVE.
Je suis assassiné par ce maudit retour.
SILVESTRE.
Je ne le suis pas moins.
OCTAVE.
Lorsque mon père apprendra les choses, je vais voir
fondre sur moi un orage soudain d'impétueuses répri-
mandes.
SILVESTRE.
Les réprimandes ne sont rien; et plût au ciel que j'en
fusse quitte à ce prix! Mais j'ai bien la mine, pour moi,
de payer plus cher vos folies; et je vois se former de loin
un nuage de coups de bâton qui crèvera sur mes épaules.
OCTAVE.
0 ciel! par où sortir de l'embarras où je me trouve?
SILVESTRE.
C est à quoi vous deviez songer avant que de vous y
jeter,
OCTAVE.
Ah! tu me fais mourir par tes leçons hors de saisoiu
SILVESTRE.
Vous me Êiites bien plus mourir par vos actions
étourdies.
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436 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
OCTAVE.
Que dols-je faire? Quelle résolution prendre? A quel
remède recourir?
SCÈNE IL
OCTAVE, SCAPIN, SILVESTRE.
SCAPIN.
Qu'est-ce, seigneur Oclave? Qu'avez -vous? Quy
a-t-il? Quel désordre est-ce là? je vous vois tout troublé.
OCTAVE.
Ah! mon pauvre Scapin, je suis perdu, je suis déses-
péré, je suis le plus infortuné de tous les hommes.
SCAPIN.
Comment?
OCTAVE.
N'as-tu riea appris de ce qui me regarde?
SCAPIN.
Non.
OCTAVE.
Mon père arrive avec le seigneur Géronte; et ils me
veulent marier.
SGAPJN.
Hé bien ! qu'y a-t-il là de si funeste?
OCTAVE.
Hélas! tu ne sais pas la cause de mon inquiétude?
SCAPIN.
Non : mais il ne tiendra qu'à vous que je ne la sache
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ACTE I, SCÈNE IL 437
bientôt; et je suis homme consoiatif , homme à m^intéres-
ser aux affaires des jeunes gens.
OCTAVE.
Ah! Scapin, si tu pouvois trouveï quelque invention,
forger quelque machine, pour me tirer de la peine où je
suis, je croirois t'être redevable de plus que de la vie.
SCAPIN.
A vous dire la vérité, il y a peu de choses qui me
soient impossibles, quand je m'en veux mêler. J'ai sans
doute reçu du ciel un génie assez beau pour toutes lés fa-
briques de ces gentillesses d'esprit, de ces galanteries in-
génieuses, à qui le vulgaire ignorant donne le nom de
fourberies; et je puis. dire, sans vanité, qu'on n'a guère
vu d'homme qui fut plus habile ouvrier de ressorts et
d'intrigues, qui ait acquis plus de gloire que moi dans ce
noble métier. Mais , ma foi , le mérite est trop maltraité
aujourd'hui; et j'ai renoncé à toutes choses, depuis cer-
tain chagrin d'une affaire qui m'arriva.
OCTAVE.
Comment? quelle affaire, Scapin?
SCAPIN.
Une aventure où je me brouillai avec la justice.
OCTAVE.
La justice?
SCAPIN,
Oui : nous eûmes un petit démêlé eosemble.
SILVESTHE.
Toi et la justice?
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438 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
SGAPIN,
Oai. EQe en usa fort mal avec moi; et je me dépitai de
telle sorte contre l'ingratitude du siècle, que je résolus de
ne plus rien faire^ Baste : ne laissez pas de me conter
votre aventure.
OCTAVB.
Tu sais, Scapin, qu'il y a deux mois que le seigneur
Géronte et mon pire s embarquèrent ensemble pour un
voyage qui regarde certain commerce où leurs intérêts
sont m^lés.
SCAPIN.
Je sais cela.
OCTAVB.
Et que Léandre et moi nous fûmes laissés par nos
pères, moi sous la conduite de Silvestre, et Léandre sous
ta direction.
SCAPIN.
Oui. Je me suis fort bien acquitté de ma charge.
OCTAVE.
Quelque temps après , Léandre fit rencontre dVine
jeune Égyptienne, dont il devint amoureux.
SCAPIN.
Je sais cela encore.
OCTAVE.
Comme nous sommes grands amis , il me fit aussitôt
confidence de son amour, et me mena voir cette fille, que
je trouvai belle, à la vérité, mais non pas tant qu'il vou-
loit que je la trouvasse. H ne m entretenoit que d'elle
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ACTE I, SCÈNE IL 439
chaque jour, m'exagérait à tous moments sa l>eauté et sa
grâce, me louoit son esprit, et me parloit avec transport
des charmes de son entretien, dont il me rapportoit jus-
qu'aux moindres paroles, qu'il s'efforçoit toujours de me
feire trouver les plus spirituelles du monde. Il me que-
relloit quelquefois de n'être pas assez sensible aux choses
qu'il me venoit dire, et me Mâmoit sans cesse de l'indlf
férence où j'étois pour les feux de rameur.
SGAPIN.
* Je ne vois pas encore où ceci veut aller.
OCTAVE.
Un jour que je laccompagnois pour aller chez les gens
qui gardent lobjet de ses vœux, nous entendîmes, dans
une petite maison d'une rue écartée , quelques plaintes
mêlées de beaucoup de sanglots. Nous demandons ce que
c'est : une femme nous dit en soupirant que nous pouvions
voir là quelque chose de pitoyable en des personnes
étrangères, et qu'à moins que d'être insensibles, nous en
serions touchés.
SCAPIN.
Où est-ce que cela nous mène?
OCTAVB.
La curiosité me fit presser Léandre de voir ce que
c'étoit. Nous entrons dans une salle, où nous voyons une
vieille femme mourante, assistée d'une servante qui fiiisoit
des regrets, et d une jeune fille toute fondante en larmes,
la {^ belle et la plus touchanle <pi'on puisse jamais voir.
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44o LES FOURBERIES DE SCAPIN.
SCÀPIÎT.
Âh!ah!
OCTAVE.
Une autre auroit paru effroyable en l'état où elle étoit ;
car elle n'avoit pour habillement qu une méchante petite
jupe , avec des brassières de nuit qui étoient de simple
futaine ; et sa coiliure étoit ime cornette jaune , retroussée
au haut de sa tête, qui laissoit tomber en désordre ses
cheveux sur ses épaules : et cependant, faite comme cela,
elle brilloit de mille attraits, et ce n'étoit qu agréments et
que charmes que toute sa personne.
SCAPIN.
Je sens venir les choses.
OCTAVE.
Si tu laTois vue, Scapin, en l'état que je dis, tu Tau-
rob trouvée admirable.
SGAPIN.
Oh! je n'en doute point; et, sans l'avoir vue, je vois
bien qu'elle étoit tout-à-fait charmante.
OCTAVE.
Ses larmes n'étoient point de ces larmes désagréables qui
défigurent un visage; elle avoit à pleurer une grâce tou-
chante, et sa douleur étoit la plus belle.du monde.
SCAPIN.
Je vois tout cela.
OCTAVE.
Elle faisoit fondre chacun en larmes, en se jetant
amoureusement sur le corps de cette mourantCi qu^elle
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ACTE 1, SCÈNE II. 441
appeloît sa chère mère; et il ny ayoit personne qui n'eût
l'âme prcée de voir un si bon naturel.
SGAPIN.
En effet, cela est touchant; et je vois bien que ce bon
naturel-là vous la fit aimer.
OCTAVE.
Ahl Scapin, un barbare Fauroit aimée!
SGAPIN.
Assurément. Le moyen de s'en empêcher!
OCTAVE.
Après quelques paroles dont je tâchai d^adoucir la dou-
leiir de cette charmante affligée, nous sortîmes de là; et
demandant à Léandre ce qu'il lui sembloit de cette per-
sonne, il me répondit froidement qu'il la trouvoit assez
jolie. Je fus piqué de la froideur avec laquelle il m'en par-
loit, et je ne voulus point lui découvrir l'effet que ses
l>eautés avoient fait sur mon âme.
SILVESTRB, à Octave.
Si VOUS n'abrégez ce récit, nous en voilà pour jusqu a
demain. Laissez-le-moi finir ^1 deux mots. ( à Scapin. ) Son
cœur prend feu dès ce moment; il ne sauroit plus vivre
qu il n'aille consoler son aimable affligée. Ses fréquentes
visites sont re jetées de la servante, devenue la gouver-
nante par le trépas de la jnère. Voilà mon homme au dés-
espoir. Il presse, supplie, coq jure; point d affaire. On lui
dit que la fille, quoique sans bien et sans appui, est de
famille honnête , et qu à moins x^ae de lepouser on ne
peut souffiîr ses poursuites. Voilà son amour augmenta
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44a LtS FOURBERIES DE SCAPIN.
par les difficultés. Il consulte dans sa tète , agite y raisonne,
balance^ prend sa résolution; le voilà marié avec elle
depuis trois jours.
SCAPIIT.
J^entends.
SILYBSTRE.
Maintenant , mets avec cela le retour imprévu du père ,
qu'on n^attendoit que dans deux mois, la découverte que
Fonxïle a âiite du secret de notre nkariage, et l'autre ma-
riage qu'on veut faire de lui avec la fille que le seigneur
Géronte a eue d'une seconde femme qu^on dit qu il a
épousée à Tarente.
OCTAVE.
Et, par-dessus tout cela, mets encore llndigence où se
trouve cette aimable personne, et Fimpuissance où je me
vob d avoir de quoi la secourir.
SCAPIN.
Est-ce là tout? Vous voilà bien embarrassés tous deux
pour une bagatelle ! C'est bien là de quoi se tant alarmer !
n'as-tu point de honte , toi , de demeurer court à si peu de
chose? Que diable! te voilà grand et gros comme père et
mère, et tu ne saurons trouver dans ta tête, forger dans
ton esprit, quelque ruse galante, quelque honnête petit
stratagème, pour ajuster vos affaires! Fi! peste soit du
butor! Je voudrois bien que Ton m'eût donné autrefois
nos vieillards à duper, je les aurois joués tous deux par^
dessous la jambe; et je n'étois pas fias grand que cela^
que je me signalois déjà par cent tours d'adresse jolis.
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ACTE I, SCÈNE il. 443
SILYESTRE.
fayoue que le ciel ne m'a pas donné tes talents , et que
je nai pas l'esprit, comme toi , de me brouiller avec la
justice.
OCTAVE.
Voici mon aimable Hyacinthe.
SCÈNE ni.
HYACINTHE, OCTAVE, SCAPIN, SDLVESTRE.
HYACINTHE.
Ah! Octave, est-il vrai ce que Silvestre vient de dire
à Nérine, que votre père est de retour, et qu'il veut vous
marier?
OCTAVE.
Oui,^ belle Hyacinthe; et ces nouvelles mWt donné
une atteinte cruelle. Mais que vois-je? vous pleurez 1
Pourquoi ces larmes? me soupçonnez-vous, dites-moi, de
quelque infidélité? et n'étes-vous pas assurée de Tamouf
que j'ai pour vous?
hyacinthe.
Oui, Octave, je suis sûre que vous m'aimez, mais je
ne le suis pas que vous m aimiez toujours.
OCTAVE.
Hé! peut-on vous aimer quW ne vous aime toute sa
vie?
HYACINTHE.
J'ai oui dire. Octave, que votre sexe aime moins long-
temps que le nôtre, et que les ardouis que les hommes
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444 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
font voir sont des feux qui s'éteignent aossi Êiciletnent
qu'ils naissent.
OCTAVE.
Ah! ma chère Hyacinthe, mon cœur n'est donc pas
fait comme celui des autres hommes ; et je sens bien , pour
moi, que je vous aimerai jusqu'au tombeau.
HYACINTHE.
Je veux croire que vous sentez ce que vous dites, et je
ne doute point que vos paroles ne soient sincères ; mais je
crains un pouvoir qui combattra dans votre cœur les ten-
dres sentiments que vous pouvez avoir pour moi. Vous
dépendez d'un père qui veut vous marier à une autre
personne; et je suis sûre que je mourrai si ce malheur
m'arrive.
OCTAVE.
Non , belle Hyacinthe , il n'y a point de père qui puisse
me contraindre à vous manquer de foi; et je me résoudrai
à quitter mon pays et le jour même , s'il est besoin , plutôt
qu'à vous quitter. J'ai déjà' pris, sans l'avoir vue, une
aversion effroyable pour celle que Ton me destine; et,
sans être cruel, je souhaiterois que la mer Técartât d'ici
pour jamais. Nç pleurez donc point, je vous prie, mon
aimable Hyacinthe; car vos larmes me tuent, et je ne les
puis voir sans me sentir percer le cœur.
HYACINTHE.
Puisque vous le voulez, je veux bien essuyer mes
pleurs^ et j'attendrai, dun œil constant, ce qu'il plaira au
ciel de résoudre de moi.
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ACTE I, SCÈNE III. 445
OCTAVE.
Le ciel nous sera favorable.
HYACINTHE.
11 ne sauroît m'être contraire , si vous m'êtes fidèle.
OCTAVE.
Je le serai assurément.
HYACINTHE.
Je serai donc heureuse.
SCAPIN, à part.
Elle n'est point tant sotte, ma foi; et je la trouve assez
passable.
OCTAVE, montrant Scapiu.
Voici un homme qui pourroit bien , s'il le vouloit, nous
être, dans tous nos besoins, d'un secours merveilleux.
S€APIN.
J'ai fait de grands serments de ne me mêler plus du
inonde ; mais si vous m'en priez bien fort tous deux, peut-
être. . .
OCTAVE.
Âh! s^il ne tient qu'à te prier bien fort pour obtenir
ton aide, je te conjure de tout mon cœur de prendre la
conduite de notre barque.
se AFIN, à H jacinthe.
Et VOUS, ne dites-vous rien?
HYACINTHE.
Je vous conjure, k son exeiçple, par tout ce qui vous
est le plus cher au monde , de vouloir servir notre amour.
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446 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
SCAPIN.
Il faut se laisser vaincre , et avoir de lliumanité. Allez ,
je veux m'employer pour vous.
OCTAVB.
Crois que. . .
SCAPIIT, à Octare.
Chut, (à H jacinthe.) Allez-voas-eii , VOUS ; et soyez en
repos.
SCÈNE IV.
OCTAVE, SCAPIN, SILVESTRE.
SCAPIN, à Octave.
Et vous, préparez-vous à soutenir avec fermeté l'abord
de votre père.
OCTAVE.
Je t avoue (jue cet abord me fait trembler par avance,
et j'ai une timidité naturelle que je ne saurois vaincre.
SCAPIN.
n faut pourtant parottre ferme au premier choc, de peur
que, sur votre foiblesse, il ne prenne le pied de vous me-
ner comme un enfant. Là, tâchez de vous composer par
étude. Un peu de hardiesse; et songez à répondre résolu-
ment sur tout ce qu'il pourra vous dire.
OCTAVE.
Je ferai du mieux que je pourrai.
SCAPIN.
Çà , essayons un peu, pour vous accoutumer. Répétons
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ACTE I, SCÈNE IV. 44;
un peu voire rôle , et voyons si vous ferez bien. Allons , la
mine résolue, la tête haute, les regards apurés.
OCTAVE.
Comme cela?
SCAPIN.
Encore un peu davantage.
OCTAVE.
Ainsi/
SGAPIN.
Bon. Imaginez-vous que je sub votre père qui arrive,
et répondez-moi fermement, cpmme si c'étoit à lui-même. . ,
Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un
père comme moi, oses-tu bien parottre devant mes yeux
après tes bons déportements, après le lâche tour que tu
m'as joué pendant mon absence? Est-ce là le fruit de mes
soins, maraud, est-ce là le fruit de mes soins? le respect
qui m'est dû, le respect que tu me conserves? ( Allons
donc.) Tu as Finsolence, fripon, de t'engager sans le
consentement de ton père I de contracter un mariage clan-
destin! réponds-moi, coquin, réponds-moi. Voyons un
peu tes belles raisons. . . Oh! que diable! vous demeurez
interdit.
OCTAVE.
C'est que je m'imagine que c'est mon père que j'en-
tends.
SCAPI5.
Hé, oui. C'est par cette raison qu'il ne faut pas être
comme un mnocont.
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448 LES FOURBERIES DE SGÀPIN.
OCTAVE.
Je m'en vab prendre plus de résolution, et je répondrai
fermement.
SCAPIN.
Assurément?
OCTAVE.
Assurément.
SILVESTRE.
Voilà votre père qui vient.
OCTAVE.
O ciel! je suis perdu.
SCÈNE V.
SCAPm, SILVESTRE.
SCAPIN.
HoLA, Octave. Demeurez, Octave. Le voilà enfiiiî
QueDe pauvre espèce d'homme! Ne laissons pas d attendre
le vieillard.
SILVBSTRB.
Que lui dirai- je?
SCAPIN.
Laisse-moi dire, moi^ et ne fais cjue me jsuivre.
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ACTE I, SCÈNE VL 449
SCÈNE VL
ARGANTE; SCAPIN bt SDLVESTRE, tk^s lb tokb
DU THÉÂTRE.
ARGANTE, se crojant seul.
A -T-ON jamais ouïparler d'une action pareille àcèUe-là ?
SCAPIN, àSilvcstw.
Il a déjà appris l'affaire ; et elfe lui tient si (on en tête,
que, tout seul, il en parle haut.
A R gJPn T E j se croyant seul.
Voilà une témérité bien grande!
SCAPIN, à Silv«8tiiN
Ecoutons-le un pu.
ARGANTE) ge croyant scuK
Je voudrois bien savoir ce <]u'ils me pourront dire sur
ce beau mariage.
SCAPIN,àpart.
Nous y ayons songé.
AR6ANTË, se croyant seul.
Tâcheront-ils de me nier la chose?
SCAPIN, à part.
Non, nous n'y pensons pas.
ARGANTE , se croyant seul.
Ou s'ils entreprendront de l'excus» ?
scAPiif, àparu
Celui-là se pourra Élire.
ARGANTE, se croyant seul.
Prétendront-ils m'amuser par des contes en l'air)
MoLiàaB. 5. «9,
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45o LES FOURBERIES DE SGAPIN.
5CAPIN,àpart.
Peut-être.
ARGANTË^ se cfojant seul.
Tous leurs discours seront inutiles.
SCAPIN,àptn.
Nou« allons voir.
AROANTB) ie crojtnt teiâ.
Ils ne m'en donneront point â garder.
. SCAPIN, àpart.
Ne jurons de rien.
AB.GANTZ,sfl oro jan t seoL
Je saurai mettre mon pendard de fils en lieu de sûreté
' SGAPIN, àpart.
Nous y pounroirons.
ARGAITTB9 se crojant senU
Et pour le coquin de Silvestre , je le rouerai de coup;.
SILYESTRE, à Scapiii.
Jétob bien étonné s'il m'oublioit.
ARGANTE} apercevant Silvestre.
Ah! ah! vous yoilà donc, sage gouverneur de famille,
beau directeur de jeunes gensi
SCAPI5.
Monsieur, je suis ravi de vous voir de retour.
ARGAKTE.
Bonjour, Scapin. (à Silvestre.) Vous avez suivi mes
ordres, vraiment ^ d'une belle manière I et mon fils s'est
comporté fort sagement pendant mon absence!
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ACTE I, SCÈNE VI. 45i
SCAPIN*
Vous VOUS portez bien, à ce que je vois*
ARGANTB.
Assez bien. (àSilyestrev) Tu ne db mot, cotjuin, tùlù^
dis motl
SCÀPIN*
Votre voyage a-t-il été bon?
ARGANTE.
Motl Dieu! fort bon. Laisse-moi un peu quereller tû
repos.
SCAPINv
Vous voulez quereller?
ARGANTE*
Oui 5 je veux quereller.
SCAPIN.
Et qui, monsieur?
A R G A N T Ê , montrant SU vestre».
Ce maraud-là*
SCAPINk
Pourquoi?
ARGANTÉ.
Tu n'as pas ouï parler de ce qui s est ^assédans mon
absence?
SCAPIN.;
J'ai bien ouï parler de quelque petite chose.
ARGANTE.
Comment! quelque petite chose! une action de cette
uatnrc!
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45a LES FOURBERIES DE SCAPIN.
SCAPIW,
Vous avez quelque raison.
ARGANT5.
Une hardiesse pareille à celle-là4
SCAPIN.
Cela est vrai,
ARGANTE.
Un fils qui se marie sans le consentement de son père !
SCAPIN.
Oui, il y a quelque chose à dire à cela. Mais je serois
4'avis que vous ne fissiez point de bruit.
ARGANTE,
Je ne suis pas de cet avis, moi; et je veux faire du
bruit tout mon soûl. Quoi! tu ne trouyes pas que jaie
lous les sujets du monde d'être en colère?
SCAPIN.
Si fait. J'y ai d'aborf été , moi , lorsque j'^i su la chose ;
et je me suis intéressé pour vous, jusqu'à quereller votre
fils. Demandez -lui un peu quelles belles réprimandes je
lui ai faites , et comme je Tai chapitré sur le peu de respect
qu'il gardoit à un père dont il deroit baiser les pas. On ne
peut pas lui mieux parler, quand ce seroit vous-même.
Mais quoi! je me suis rendu à la raison, et j ai considéré
que, dans le fond, il n'a pas tant de tort quW pourroit
croire.
ARGANT1B.
Que me viens-tu conter? Il n'a pas tant de tort de
s*aller marier de but en blanc avec une inconnue?
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ACTE I, SCÈNE VI. 453
SCAPIN,
Que voulez-vous? il y a été poussé par sa destinée.
ARGANTE.
Àhlahl voici une raison la plus belle du monde. On
n^a plus qu'à commettre tous les crimes imaginables^
tromper, voler, assassiner, et dir^ pouc e;cçu3e quony a.
été ^ussé par sa destinée.
SCAPIN.
Mon Dieu! vous pr^ez mes paroles trop en pbiloi
sophe. Je veux dire qu'il s'est trouvé^ fatalement engagé
dans cette affaire*
ARGANTE,
Et pourquoi s'y engageoit-il2
SCAPim
Voulez-vous qu il soit aussi sage que vous? Les jeunes
gens sont jeunes, et n'ont pas toute la prudence qu'il leur
faudrait pour ne rien &ire que de raisonnable i^ témoin
notre Léandre, qui, malgré toutes mes leçons^ malgré
toutes mes remontrances, est allé &ire de son côté ^ pis
encore que votre fils. Je voudrob bien savoir si vous-
même n^avez pas été jeune >, et n'avez pas dans votre temps
fait des fredaines conuaEie les autres. Jai ouï dire, moi,
que vous avez été autrefois un bon compagnon parmi les
femmes, que vous faisiez^ de votre drôle avec les plus ga-
lantes de ce temps-là, et que. vous Xl'eu apprQcliie^,-point
que vous ne poussassiez-àbout..
AJtGANTB.
Cela est vrai, j'en demeure d'accord; mais je m'en suis
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454 LES. FOURBERIES I>E SCAPIN.
toujours teau à la galanterie , et je ii*ai point été jusqu'à
(aire ce qii'il a fait..
SCAPIN.
Que vottlîca-vous qu'il fit? Il voit une jeuue personne
ftui lui yeiit du bien (car il tient cela de vous d'être aimé
de toutjes les femmes); il la trouve charmante , il lui rend
des visites, lui conte des douceurs, soupire galamn\^nt,
ùii le passionné. Elle se rend à sa poursuite. Il pousse sa
fortune. Le voilà surpris avec elle par ses parents , qui , la
force à la main 9 le contraignent de l'épouser..
SILVESTRE,àp*rt.
L'habile fourbe que Toilà !
SGAPrif.
Eussiez-vous voulu qu'il se fût laissé tuer? II vaut
mieux encore être marié qu^être mort.
, ARGANTE.
On ne m^a pas dit que lafiaire se soit ainsi passée.
s C A P I IC ji^ Montrant Silyestre.
Demandez-lui pktôt-, il ne vous dira pas le contfcMlre..
ARGANTB, à Silvestre.
C'est par force qu'il a été marié?
SILVESTRE..
Oui, n>ensieur.
SCAPIN.
Voudroi$rje vous mentir?
ARGANTE.
Il devoit donc aller tou^ aussitôt protester de violence
chez un notaire.
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ACTE I, SCÈNE VL 455
SCAPIN.
C'est ce qu il.n'a pas voulu faire.
ARGÀNTE.
Cela m'auroil donné plus de facilité à rompre ce ma-
riage.
SGAPIN.
Rompre ce mariage?
ARGANTE.
Oui.
scAprif,.
Vous ne le romprez point.
ARGANXE.
Je ne le romprai point?
SCAPJN»
Non.
. ARGANTE..
Quoi! je n'aurai pas j^our moi lès droits de père> et la
raison de la violence gu on a faîte à mon fils?
SCAPIN.
C'est une chose dont il ne demeurera pas d accord;
ARGANTE.
n n'en demeurera pas d'accord?
SCAPIN*
Non.
ARGANTE,
Mon fils?^
SCAPIN.,
Votre fils. Voulez -VOUS qu'il confesse qu'il ait été ca
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45Q LES FOURBERIES DE SCAPIN.
pablë de crainte, et que ce soit par force qu'on hd ait Ëiit
£3ure les choses? Il n*a garde d^aller ayouer cela : ce seroit
se &ire tort, et se montrer indigne d'un père comoQte vous.
▲ RGANTE.
Jç me moque de cela.
SCAPINl
H &ut, pour son honneur et pour le vôtre, qu'il dise
dans le monde que c'est de bon gré qu'il Ta épousée.
AB^GAME.
Et je yeux, moi, pour moQ honneur et pour le sien,
qu'il dise le contraire.
scAPiir.
Non ^ je sms sûr qu'il ne le fera pas..
A R GANTE.
Je Yy forcerai bien,
SCAPIIf..
Il ne le fera pas, yous dis-je^
ARGANTEk
Il le fera, ou je le déshériteraL
SCAPIN.
Vous?
ARGANTB.
Moi-
SCAPIN*
Boni
AR GANTE.
Comment, bon?
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ACTE I, SCÈNE VI. iSy
SCAPIN.
Vous ne le déshériterez point.
▲RGANTE.
Je ne le déshériterai point?
SCAPIN.
Non.
ARGANTE.
Non?
SCAPIN.
Non.
ARGAMTE.
Ouais I voici qui est plaisant. Je ne déshériterai point
mon fils?
SCAPIN.
Non, vous dis- je.
ARGANTE.
Qui m'en empêchera?
SCAPIN.
Vous-même.
ARGANTE.
Moi?
SCAPIN.
Oui; vous n^aurez pas ce cœur-là.
ARGANTE.
Je Faurai.
SCAPIN.
Vous vous moquez.
ARGANTE.
Je ne me moque poitit.
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458 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
La tendresse paternelle fera don oifice..
▲ ROANTS.
Elle ne fera rien.
$CAPIN.
Oui, oui.
ARGANTS*
Je vous dis que cela sera.
SCAPIN.
Bagatelles.
ARGANTE.
Il ne Êiut point dire, bagatelles.
SCAPIN.
Mon Dieu! je vous connois, vous êtes bon naturelle-
ment.
ARGANTE.
Je ne suis point bon , et je suis méchant quand je veux.
Finissons ce discours qui m'échauffe la bile, (à Silyestre.)
Va-t'en , pendard , va-t en me chercher mon fripon, tandis
que j'irai rejoindre le seigneur Géronte pour lui conter
ma disgrâce.
SCAPIN.
Monsieur, si je vous puis être utile en quelque chose,
VOUS n'avez qu'à me commander.
ARGANTE.
Je vous remercie, (à part.) Ah! pourquoi faut-il qu'il
soit fils unique! et que n'ai- je à cette heure la fille que le
ciel m'a ôtée, pour la faire mon héritière!
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ACTE I, SCÈNE VU. 459
SCÈNE VIL
SCAPIN, SILVESTRE.
SILVESTRE.
J'avoue que tu es un grand homme, et voilà l'affaire
en bon train : mais l'argent d'autre part nous presse pour
notre subsistance; et nous avons de tous côtés des gens
qui aboient après nous.
SCAPIN.
Laisse-moi faire, la machine est trouvée. Je cherche
seulement dans ma tâte un homme qui nous soit affidé,
pour jouer un personnage dont jai besoin... Attends,
Tiens-toi un peu, enfonce ton bonnet en méchant garçon,
campe-toi sur un pied, mets la main au côté, fais les
yeux furibonds, marche un peu en roi de théâtre. . .Voilà
qui est bien , Suis-moi. J'ai des secrets pour déguiser ton
visage et ta voix. .
SILVESTRE.
Je te conjure au moins de ne m'aller point brouiller
avec la justice.
SCAPIN.
Va, va, nou!§ partagerons les périls en frères; et trois
ans de galères de plus ou de moins ne sont pas pour
arrêter un noble cœur.
FIN DU PREMIER ACTE.
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46o LES FOURBERIES DE SCAPIN.
» ^^^^«l^^«^^«^>^^^^>^^»',^^»^>.»s^^^^^.»N#^«^^^ ^.^-^"^ i^^»^^.^»^^!^^»^^»
ACTE SECOND.
SCÈNE I.
GÉRONTE, ARGANTE.
GÉÏIONTE.
\J'^\^ sans doute, par le temps qu'il Êiit, nous aurons ici
nos gens aujourd'hui; et un matelot c[ui vient de Tarente
ma assure qu'il avoit vu mon homme qui ëtoit près de
s'embarquer. Mais l'arrivée de ma fille trouvera les choses
mal disposées à ce que nous nous proposions; et ce. que
vous vene^ de m!apprendre de votre fils rompt éti*ange-
ment les mesures que nous avions prises ensemble.
ARGANTE..
Ne vous mettez pas en peine, je vous réponds. de ren-
verser tout cet obstacle, et j y vais travailler de ce pas.
GERONTE.
Ma foi, seigneur Argante ,. voulez-vous que je vous
dise? l'éducation des enfiints est une chose à quoi il faut
s'attacher fortement.
ARGANTE.
Sans doute. A quel propos cela?
GERONTE.
A propos de ce que les mauvais déportements des
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ACTE II, SCÈNE I. 46r
jeunes gens viennent le plus souvent de la mauvaise édu-
cation (jue leurs pères leur donnent.
ARGANTE.
Cela arrive parfois. Mais que voulez-vous dire par-là 7
GÉRONTE.
Ce que je veux dire par-là?
ARGANTE.
Oui.
GÉRONTE.
Que si vous aviez , en brave père, bien morigéné votre
fils, il ne vous auroit pas joué le tour quil vous a fait.
ARGANTE.
Fort b'en. De sorte donc que vous avez bien mieux
morigéné le vôtre?
GÉRONTE.
Sans doute; et je serois bien fâché qu'il m'eût rien fait
approchant de cela.
ARGANTE.
Et si ce fils, que vous avez en brave père si bien mori-
géné, avoit fait pis encore que le mien? Hé?
GERONTE.
Comment?
ARGANTE.
Comment?
GERONTE.
Qu'est-ce que cela veut dire?
ARGANTE.
Cela veut dire , seigneur Géronte , qu^ ne Êiut pas' être
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463 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
si prompt à condamner la conduite des autf^es, et que
ceux qui veulent gloser doivent bien regarder chez eux
s'il n y a rien qui cloche.
GÉRONTE.
Je n'entends point cette énigme^
ARGANTE^
On vous l'expliquera.
GÉRONTE.
Est-ce que vous auriez ouï dire quelque chose de mou
fils?
ARGANTE.
Cela se peut faire*
GÉRONTE.
Et quoi encore?
ARGANTÉ.
Votre Scapin, dans mon dépit, ne m^a dit la chose
qu'en gros; et vous pourrez de lui, ou de quelque autre j
être instruit du détail. Pour moi , je vais vite consulter
un avocat, et aviser des biais que j^ai à prendre. Jusqu'au
revoir.
SCÈNE IL
GÉRONTE.
Que po\uToit-ce être que cette afiaire-ci? Pis encore
que le sien ! Pour moi , je ne vois pas ce que Ton peut faire
de pis; et je trouve que se marier sans le conseutement
de son père est une action qui passe tout ce qu on peut
s'imaginer. >
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ACTE II, SCÈNE III. 4G3
SCÈNE IIL
GÉRONTE, LÉANDRE.
GÉRONTE.
AhI VOUS voilà!
LEANDRE, courant à Géronte , pour Tembrasser.
Ah ! mon père , que j'ai de joie de vous voir de retour !
GERONTE, refusant d embrasser Léandre.
Poucement; parlons un peu d affaire.
LÉANDRE.
Souffirez que je vous embrasse , et que. . ,
6^R0NTE,Ie repoussant encore.
Douœment, vous dis-je.
LÉANDRE.
Quoi! vous me refusez, mon père, de vous exprimer
mon transport par mes embrassements?
GÉRONTE.
Oui. Nous avons quelque chose à démêler ensemble.
LÉANDRE.
Et quoi?
GÉRONTE.
Tenez-vous p que je vous voie en face.
lEANDRE.
CoSiment?
GÉRONTE.
Regardez-moi entre deux yeux.
LÉANDRE.
Hé bien?
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464 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
GÉRONTE.
Qu'est-ce donc <jui s'est passé ici?
LÉANDRR.
Ce (jui s'est passé?
GÉRONTÊ.
Oui. Qu'ayez-yous fait pendant mon absence?
L^ANDRE.
Que voulez-vous, mon père, que j'aie fait?
GERONTE.
Ce n'est pas moi qui veux que vous ayez Êiit , mais qui
demande ce que c'est que vous avez Eût
LÉANDRE.
Moi! je n'ai Eut aucune chose dont vous ayez lieu de
vous plaindre.
GÉRONTE»
Aucune chose?
LÉANDRE»
Non.
GÂRONTE.
Vous êtes bien résolu«
L^ANDRE.
C'est que je suis sûr de mon innocence.
GÉRONTE.
Scapin pourtant a dit de vos nouvelles.
LÉANDRE,
Scapin ?
GÉROKTE.
Ah 1 ah I ce mot vous &it rougir.
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ACTE H, SCÈNE III. 465
LÉANDRE.
Il VOUS a dit quelque chose de moi?
OÉRONTE.
Ce lieu n est pas tout-à-fait propre à vider cetteafiaire ,
et nous allons l'examiner ailleurs. Qu'on se rende au logis ;
j'y vais revenir tout à l'heure. Ah ! traître, s'il faut que tu
me déshonores, je te renonce pour mon fils, et tu peux
bien , pour jamais , te résoudre à fiiir de ma présence.
SCÈNE IV.
LÉANDRE.
Me trahir de cette manière! Un coquin qui doit, par
cent raisons, être le premier à cacher les choses que je lui
confie , est le premier à les aller découvrir à mon père !
Ah! je jure le ciel que cette trahison ne demeurera pas
impunie.
SCÈNE V.
OCTAVE, LÉANDTtE, SCAPIN.
OCTAVE.
Mon cher Scapin , que ne dois- je point à tes soins!
Que tu es un homme adinirable! et que le ciel m'est favo-
rable de t'envoyér à mon secours?
LÉANDRE.
Ah! ah! vous voilà! je suis ravi de vous trouver, mon-
sieur le coquin.
MoLièns. 5. 3o
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466 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
SGAPIK.
Monsieur, votre serviteur. C'est trop d'honneur que
vous me faites.
LÉANDRE, mettant l'ép^ à la main.
Vous Élites le méchant plaisant Ahl je vous appren-
drai...
SCAPIir^ te mettant à genoux.
Monsieur.
O C T AV E , se mettant entre eux deux , pour empêcher Léandre de
frapper Soapin.
Ahl Léandre.
LÉANDRB.
Non 9 Octave, ne qi6 retenez point, je vous prie.
SGAPIH, à Léandre.
Hé! monsieur.
OCTAVE, retenant Léandre.
De grâce.
LÉANDRE , Tonlant frapper Scapin.
Laissez-moi contenter mon res^ntiment.
OCTAVE.
Au nom de Famitié, Léandre, ne le maltraitez point.
SGAPIir.
Monsieur, que vous ai- je âiit ?
LÉANDRE, voulant fr>apper Scapin.
Ce que tu m'as fait, traître!
O CTAVB , retenant encore Léandxe.
Hé! doucement.
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ACTE II, SCENE V. %
tÉANDRB.
Non , Octave ; je veux qu'il me confesse lui-même
tout à l'heure la perfidie qu'il m^a faite. Oui , coquin , je
sais le trait que tu m as joué, on vient de me l'apprendre j
et tu ne croyois pas peut-être que Fou me dût révéler ce
secret : mais je veuï «n avoir la confession de ta propre
bouche , ou je vais te passer cfette épée au travers du corps.
SCAPIN.
Ah! monsieur, auriez-vous bien ce cœur-là 1
LÉANDRE.
Parle donc.
SCAPÏK.
Je vous ai fait quelque chose , monsieur?
LÉANDRE.
Ouï, coquin; et ta conscience ne te dit que trop ce
que c est.
SCAPIN.
Je vous assure que je l'ignore.
LEANDRE', s'ayançant pour frapper Scapin.
Tu l'ignores I
0 c TAVE , retenant Léandre.
Léandre.
SCAPIN-
Hé bien , monsieur , puisque vous le voulez , je vous
confesse que j'ai bu avec mes amis ce petit quartaut de vin
dIEspagne dont on vous fit présent il y a quelques jours,
et que c'est moi qui fis une fente au tonneau, et répandis
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«».»'
468 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
de Teaa autour, pour faire croire cpiê le ^n s*étoit
échappé.
>i LÉANDRE.
Cest toi, peùdard, qui m^as bu mon vin d'Espagne^ et
qui as été cause que j'ai tant querellé la servante, croyant
que c etoit elle qui m'avoit fait le tour?
SCAPIN.
Oui 9 monsieur. Je vous en demande pardon.
LÉAI^DRE.
Je suis bien aise d'apprendre cela : mais ce n^est pas
laiFaire dont il est question maintenant
SCAPIW.
Ce n est pas cela, monsieur?
LÉANDRE.
Non; cest une autre affaire qui me touche bien plus;
et je yeux que tu me la dises.
•SCAPIN.
Monsieur, je ne me souviens pas d'avoir fait autre
chose.
LÉANDRE, voulant frapper Scapid.
Tu ne veux pas parler?
SCAPINr
Hé!
OCTAVE} retenant Léandre.
Tout doux.
SCAPIN.
Oui, monsieur, il est vrai qu'il y a troiâ semiailies que
^ vous m^envoyâtes porter le' soir une petite montre à la
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ACTE II, SCÈNE V. 469
jeune Egyptienne que vous aimez ; je revins au logis, mes
habits tout couverts de boue,; et le visage plein de sang,
et vous dis que j'avois trouvé des voleurs qui m avoient
bien battu et m'avoient dérobé la montre. Cetoit moi,
monsieur, qui l'avois retenue.
L^ÀNDRE.
G^est toi qui as retenu ma montre?
SGAPIN.
Oui, monsieur, afin de voir quelle heure il est.
LÉANDRE.
Ah! ah! j apprends ici de jolies choses, et j'ai un servi
teur fort fidèle vraiment! Mais ce n'est pas encore cela
que je demande.
SCAPIN.
Ce n'est pas cela?
LÉANDRE.
Non , infâme ; c'est autre chose encore <jue je veux que
tu me confesses.
se AFIN, à paru
Peste!
LéANnRB.
Parle vite, j'ai hâte.
SCAPIN.
Monsieur, voilà tout ce que j'ai fait.
LÉ ANDRE, voulant frapper Scapin.
Voilà tout?
OCTAVE, se metUnt acMlevant de Léandre.
Hé!
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470 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
SCAPIN.
Hé bien, oui, monsieur; vous vous souyenes de ce
loupgarou, il y a six mois, qui vous donna tant de coups
de bâton la nuit, et vous pensa faire rompre le cou dans
une cave où vous tombâtes en fuyant»
L^ANDRB.
Hé bien?
SCAPIN.
C*étoit moi, monsieur, qui fiiisois le loup-garou.
LÉANDRE.
C'étoit toi, traître, qui faisois le loup-garou?
SCAPIN,
Oui, monsieur, seulement pour vous faire peur, et
VOUS ôter lenyie de nous Êdre courir toutes les nuits
comme vous aviez de coutume.
LÉANDRE.
Je saurai me souvenir en temps et lieu de tout ce que
je vieis d'apprendre. Mais je veux venir au fiiit , et que tu
me confesses ce que tu as dit à mon père.
SCAPIN.
A votre père?
LEANDRE.
Oui, fripon, à mon père.
SCAPIN.
Je ne Fai pas seulement vu depuis son retour.
LÉANDRB.
ïu ne Tas pas vu?
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ACTE II, SCÈNE v. 471
8CAPIK.
Non, monsieur.
LÉÀNDRE.
Assurément?
SCÀPIN.
Assurément. C'est une chose <que je vais vous faire
dire par lui-même.
LÉANDRE,
C^est de sa bouche que je le tiens pourtant.
8CAPIN.
Avec votre permission, il n'a pas dît la vi^rité.
SCÈNE VL
LÉANDRE, OCTAVE, CARLE, SCAPIN.
CARLE<
Monsieur, je vous apporte une nouvelle gui est fâ-
cheuse pour votre amour.
LÉANDRE.
Comment?
CARLE.
Vos Egyptiens sont sur le point de vous enlever Zer-
binette; et elle-même, les larmes aux yeux, m^a chargé
de venir promptement vous dire qae , si dans deux heures
vous ne songea à leur porter Pargent cpi'ils vous ont
demandé pour elle, vous Fallez perdre pour jamais.
LÉANDRE.
Dans deux heures?
CARLE.
Dans deux heures.
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47^ LES FOURBERIES DE SCAPIN.
SCÈNE VIL
LÉANDRE, OCTAVE, SGAPIN.
LÉANDRE.
Ah! mon pauvre Scapîn, j'implore toi^ secours.
SCAPIN, se levant , et passant fièrement devant Léandre.
Ahl mon pauvre Scapin! Je suis mon pauvre Scapin à
cette heure qu'on a besoin de moi.
LÉANDRE.
Va, je te pardonne tout ce que tu viens de me dire, et
pis encore, si, tu me las fait.
SCAPIN.
Npn, non, ne me pardonnez rien ; passez-moi votre
épée au travers du corps. Je serai ravi que vous me tuiez.
LÉANDRE.
Non, je te conjure plutôt de me donner la yie en ser-
vant mon amour.
SCAPIN.
Point, point; vous ferez mieux de me tuer.
ipÉANDRE.
Tu m'es trop précieux; et je te prie de vouloir em-
ployer pour moi ce gépie admirable gui vient à bout de
toutes choses.
SCAPIN.
Non; tuez-moi, vous dis-je.
LEANDRE.
Ahl de grâce, n^songe plus à tout cela , et pense à me
donner le secours que je te demande.
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ACTE II, SCÈNE VIL 473
OCTAVE.
Scapin , il uni faire queidjue chose pour lui.
SCÀPIN.
Le moyen , après une avanie de la sorte ?
LÉANnRE.
Je te conjure d'oubliet mon emportement, et de me
prêter ton adresse.
OCTAVE.
Je joins mes prières aux siennes.
SCAPIF. .
Jai cette insulte-là sur le cœur.
OCTAVE.
n faut quitter ton ressentiment.
L^AFDRE.
Voudrois-tu m^aLandonner, Scapin, dans la cruelle
extrémité où se voit mon amour?
SCAPIN. •
Me venir faire, à Fimproviste, un affi'ont comme
celui-là!
LEANDRE.
J'ai tort, je le confesse.
SCAPIN.
Me traiter de coquin ! de fripon ! de pendard ! ^^iviîime^
LÉANDRE.
J en ai tous les regrets du. monde.
SCAPIN.
Me vouloir passer son épée au travers du corps!
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474 LE^S FOURBERIES DE SCAPIN.
LiAKDRE.
' Je t en demande pardon de Umt mon ooeur^ et s^il ne
tient qu'à me jeter à tes genoux, tu m^ vois, Scapin,
pour te conjurer epcore une fois de ne me point aban-
donner.
OCTAYB.
Âh ! ma foi^ Scapin , il faut se rendre à cela.
SCAPIN.
Levez-vous. Une autre fois ne soyez point si proaq>t.
LÉANARE.
Me promets-tu de travailler pour moi?
SCAPIN.
On y songera.
LÉANURE.
Mais tu sais que le temps presse,
SCAPIN.
Ne vou%/ mettez pas en peine. Combien est-ce qu*il
vous faut?
LÉANDRE.
Cinq cents écus.
SCAPIN.
Et à vous?
OCTAVE.
Deux cents pistoles.
SCAPIN.
Je veux tirer cet argent de vos pères, (à Octave.) Pour
ce qui est du vôtre, la macbine est déjà toute trouvée.
(h Léandre.) Et quant au vôtre, bien qu'avare au dernier
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ACTE II, SCENE VII. 4^5
degré, il y faudra moins de façon encore : car vous savez
que pour Tesprit il n'en a pas , grade à Dieu , grande provi-
sion ; et je le livre pour une espèce d^homme à gui Ton fera
toujours croire tout ce gue Ion voudra. Cela ne vous
offense point, il ne tombe entre lui et vous aucun soupçon
de ressemblance; et vouç savez assez Topiiûon de tout le
monde, qui veut gu'U ne soit votre père que pour la
forme.
LÉANDRE.
Tout beau, Scapin.
SGAPIN.
Bon , bon , on fait bien scrupule de cela I Vous moquez-
vous? Mais j'aperçois venir le père d'Octave. Commen-
çons par lui, puisqu^il se présente. Allez-vous-en tous
deux, (à Octave.) -Et vous, avertissez votre Silvestre de
venir vite jouer son rôle. •
SCÈNE VIII.
ARGANTE, SCAPIN.
SCAPIN, à part
Le voilà qui rumine.
ARGANTE, se cro^rant seul.
Avoir si peu de conduite et de considération! S'aller
jeter dans un engagement comme celui-là I Ah! ah! jeu-
nesse impertinente!
SCAPIN.
Monsieur , votre serviteur.
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476 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
ARGÀNTB.
Bonjour y Scapin.
SCAPIN.
Vous rêvez à lafibire de yotre fils.
ARGANTE.
Je t'avoue que cela me donne un furieux chagrin.
SCAPIN.
Monsieur, la vie est mêlée de traverses; il est bon de
s'y tenir sans cesse préparé'; et j'ai ouï dire, il y a long-
temps, une parole dW ancien, <jue j'ai toujours retenue.
ARGANTB.
Quoi?
ftCAPIN.
Que , pour peu jju'un père de famille ait été absent de
chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâcheux
accidents <Jue son retour peut rencontrer; se figurer sa
maison brûlée, son argent dérobé, sa femme morte, son
fils estropié , sa fille subornée ; et ce qu il trouve qui ne lui
est point arrivé , J'imputer à bonne fortune. Pour moi ,
j^ai pratiqué toujours cette leçon dans ma petite philoso-
phie ; et je ne suis jamais revenu au logis que je ne me
sois tenu prêt à la colère de mes maîtres, aux réprimandes^
aux injures, aux coups de pied au cul, aux bastonnades,
aux étrivîères; et ce qui a manqué à m arriver, j'en ai
rendu grâces à mon bon destin.
ARGANTB.
Voilà qui est bien : mais ce mariage impertinent qui
trouble celui que nous voulons &ire est une chose que je
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ACTE II, SCÈNE VIII, 477
ne puis souffirîr, et je viens de consulter des avocats^-pour
le faire casser.
SCAPIN.
Ma foi , monsieur, si vous m'en croyez , vous tâcherez ,
par quelque autrevoie,d'dccclmmodër laffiiire. Vous savez
ce que c'est que les procès en ce pays-ci , et vous allez vous
enfoncer dans d'étranges épines.
ÀRGANtE.
Tu as raison , je le vois bien. Mais qiielle autre voie?
SCAPIN.
Je pense que j'en ai trouvé une. La compassion que
m'a donnée tantôt votre chagrin m'a obligé à chercher
dans ma tête quelque moyen pour votis tirer d'inquiétude :
car je ne saurois voir dHionnétes pères chagrinés par leurs
enfants, que cela ne m'émeuve: et, de tout temps, je me
suis senti pour votre personne une inclination particu-
lièrefw
ARGANTE.
Je te suis obligé*
SCAPIN*
J'ai donc été trouver le frère de cette fiUé qui a éti
épousée. C'est un de ces braves de profession, de ces gens
qui sont tout coups d'épée, qui ne parlent que d'échiner,
et ne font non plus de conscience de tuer un homme que
d'avaler un verre de vin. Je l'ai mis sur ce mariage, lui ai
fait voir quelle facilité o£Sroit la raison de la violence pour
le faire casser , vos prérogatives du nom de père , et l'appui
que vous ddnn^oient auprès de k justice, et votre droit,
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478 LES FOURÊERIES RE SCAPIN-
et votre argent, et vos ami^; enfin, je Fai tant tonmé de
tous les côtés, quHl a préfté l'oreille aux propositions que
je lui ai Ëiites d'ajuster Tafiaire pour quek[ue somme; et
il donnera son consentement à rompre le mariage , pourvu
que vous lui donniez de l'argent
AR6ANTE.
Et qu'a-t-il demandé?
SCAPIN.
Oh! d'abord des choses par-desjsus les maisons.
AR6ANTE.
Hé I quoi?
SCAPIN.
Des choses extravagantes.
ARGANTB.
Mais encore?
SCAPIN.
Il ne parloit pas moins que de cinq ou six cents pi$-
toles.
ARGANTE.
Cinq ou six cents fièvres quartaines qui le puissent
serrer I Se moque-t^il des gens?
SCAPIN.
C'est ce que je lui ai dit. J'ai rejeté bien loin de pareilles
propositions, et je lui ai bien &it entendre que vous n'é-
tiez point une dupe, pour vous demander des cinq ou sii
. cents pistoles. Enfin , après plusieurs discours , voici où
s'est téduit le résultat dé notre conférence. IVous voilà an
temps , m Vt-il dit , que je dois partir pour Tannée *^ je sois
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ACTE II, SCÈNE VIII. 479
après à m'équiper, et le besoin que j ai de quelque argent
me fait consentir malgré moi à ce qu^on me propose. U
me faut un cheval de service, et je n'en saurois avoir un
qui soit tant soit peu raisonnable, à moins de soixante
pistoles.
ARÛANTB.
Hé bien, pour soixante pistoles, je les donne.
se AFIN.
Il faudra le hamois et les pistolets, et cela ira bien à
vingt pistoles encore.
AR6ANTB.
Vingt pistoles, et soixante, ce seroit quatre-Vingts!
SCAPIN.
Justement:
AROAKTB.
C'est beaucoup; mais soit, je consens à cela.
SCAPIN.
U me faut aussi un cheval pour monter mon valet, qui
coûtera bien trente pistoles.
AR6ANTE.
Comment diantre ! Qu'il se promène ; il n'aura rien du
tout.
SCAPIN.
Monsieur. . .
ARGANTE.
Non. C'est un impertinent.
SCAPIN.
Voulez-vous que son valet aille à pied ?
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48o LES FOURBERIES DE SGAPIN.
argàitte/
Qu'il aille comme il lui plaira, et le maître aussi.
SCAPIN.
Mon Dieu! monsieur, ne vous arrêtez point à peu de
chose : n^allez point plaider, je vous prie; et donnez tout
pour vous sauver des main^ de la justice.
ARGANTE.
Hé bien, soit. Je me résous à donner encore ces trente
SCAPIN,
n me feut encore , a-«t-il dit, un mulet pour porter. , .
ARGANTÉ.
Oh! qu'il aille au diable avec son mulet ! C'en e$t trop,
et nous irons devant les juges.
SGAPIN.
De grâce , monsieur. . .
ARGANTE.
Non, je n'en ferai rien.
SCAPIN.
Monsieur , un petit mulet.
ARGANTB.
Je ne lui donnerois pas seulement un âné.
SCAPIN.
Considérez. . .
ARGANTE.
Non , j'aime mieux plaider^
SCAPIN.
Hél monsieur, de quoi parlez-vous là ^ et à quoi vous
DigiJized by VjOOQ iC
ACTE II, SCÈNE VIII; 481
résolrez^TOusI Jetez les yeux sur les détours de la justice;
voyez combien d'appels et de degrés de juridiction , conir
bien de procédures embarrassantes , combien d^animaax
ravissants par les griffes desquels il vous faudra passer;
sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rap-
porteurs, juges, et leurs clercs. Il n'y a pas un de tous ces
gens-là gui, pour la moindre chose, ne soit capaUe de
donner un soufflet au meilleur droit du monde. Un ser*
gent baillera de faux exploits, sur quoi Vous serez con«
damné sans que vous le sachiez. Votre procureur s Wtendra
avec votre partie, et vous vendra à beaux deniers Comp-
tants. Votre avocat , gagné de même, ne se trouvera point
lorsqu^on plaidera votre cause , ou dira des. raisons qui ne
feront que battre la campagne , et n'iront point au fait. Le
greffier délivrera par contumace des sentences et arrêts
contre vous. Le clerc du rapporteur soustraira des pièces,
ou le rapporteur même ne dira pas ce qu'il a vu. Et quand,
par les plus grandes précautions du monde , vous aurez
paré tout cela, vous serez ébahi quç vos juges auront été
sollicités contre vous, ou pâï* des getis dévots, ou par des
femmes qu'ils aitneront. Hé! monsieur, si vous le pouvez ,
sauvez-vous de cet enfer-là. C'est être damné dès ce
monde que d'avoir à plaider ; et la seule pensée d'un pro-
cès seroit capable de me fiiire fuir jusqu'aux Indes.
ARGANT£«
A combien est-ce qu'il fait monter le mulet?
SCAPIN.
Monsieur, pour le mulet, pour son cheval, et celui d«
IVloLiknz. 5. 3i
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482 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
son homme , ponr le harnois et les pbtolets , et pour payer
quelque petite chose qu'il doit à son hôtesse, il demande
en tout deux cents pistoles.
AKGANTE.
Deux cents pistoles?
SCAPIU.
Oui. •
▲ RGANTB, se promenant en colère.
Allons ) allons; nous plaiderons.
SCAPIN.
Faites réflexion...
ARGANTE.
Je pbiderai.
SCAPIN.
Ne vous allez point jeter. . .
ARGANTB.
Je yeux plaider.
SCAPIN.
Mais, pour plaider, il tous £iudra de Pargent; il yons
en faudra pour l'exploit; il yous en faudra pour le con-
trôle; il Vous en faudra pour la procuration, pour la pré-
sentation,conseils, productions, et journécsde procureur;
il yous en faudra pour les consultations et plaidoiries
des ayocats, pour le droit de retirer le sac, et pour les
grosses d^écritures; il yous en fiiudra pour le rapport des
substituts, pour les épices de conclusion, pour l'enregis-
trement du greffier, &çon d'appointement, sentences et
arrêts, conti'ôles^ signatures, et expéditions dô leurs
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Google,
ACTE II, SCÈNE VIU. 48a
clercs, sans parler de tous les présents qu'il vous faudra
faire. Donnez cet a* gent-là à est homme~ci , vous voilà
hors d'affaire.
ARGANTE.
Comment! deux cents pistoles!
SCAPIN.
Oui. Vous y gagnerez. J'ai fait un petit calcul, en moi-
même, de tous les frais de la justice; et j'ai trouvé quen
donnant deux cents pistoles à votre homme, vous en au-
rez de reste, pour le moins ^ cent cinquante, sans compter
les soins, les pas et les chagrins que vous épargnerez^
Quand il n'y auroit à essuyer que les sottises que: dtôent
devant tout le monde de méchants plaisants d'avocats,
j'aimerois mieux donner trois cents pistoles, que de
plaider*
ARXÎANTE.
Je me moque de cela , et je défie les avocats de rien dire
de moi.
scaPin.
Vous ferez ce qu'il vous plaira; mais si j'étois quç de
vous, je fuirois les procès.
ARGANTE.
Je ne donnerai point deux cents pistoles.
SCAPIN.
Voici l'homme dont il s'agit.
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484 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
SCÈNE IX.
ARGANTE, SCAPIN; SILVESTRE, déguisé ex
SPADASSIN.
SILVESTRE.
Se AFIN y fais-moi connoître ud peu cet Aidante qui est
père d'Octave.
SCAPIN,
Pourquoi , monsieur ?
SILVEStRE.
Je viens d apprendre c[u'il veut me mettre eo procès^- et
fiure rompre par justice le mariage de ma sœur.
SCAPIN.
Je ne sais pas s'il a cette pensée; mais il ne veut point
consentir aux deux cents pistoles que vous voulez^ et il
dit que c'est trop.
SILVESTRE.
Par la mort! par la tête! par le ventre! si je le trouve,
je le veux échiner, dussé-je être roué tout vif. (Argante.,
pour ii*étre point vu , se tient en tremblant derrière Scapin. )
SCAPIN.
Monsieur, ce père dX)ctave a du cœur; et peut-être ne
VOUS craindra-t-il point.
SILVESTRE.
Lui! lui! Par le sang! par la tête! sil étoit là, je lui
donnerois tout à Iheure de Fépée dans le ventre, (aperce-
vant Argantc.) Qui est Cet homme-là?
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ACTE II, SCÈNE IX. 485
SCAPJN.
Ce n'est pas lui, monsieur; ce n*est pas lui.
SILVESTRE.
N'est-ce point quelqu'un de ses amis?
SCAPIN.
Non , monsieur; au contraire , o'^est son ennemi capital.
SILVESTRE.
Son ennemi capital ?
SCAPIir.
Oui.
SILVESTRE.
Abl parbleu, j'en suis ravi, (à Argante.) Vous êtes en-
nemi, monsieur, de ce Ëiquin d'Argante? Hé?
6GAPIN.
Oui , oui , je vous en réponds.
SILVESTRE, secouant rudement la main d'Ar^nte.
Touchez là; touchez. Je vous donne ma parole, et vous
jure, sur mon honneur, par Fépée que je porte, par tous
les serments que je saurois faire, qu'avant la fin du |our
je vous déferai de ce maraud fieffé, de ce faquin d'Argante.
Reposez-vous sur moi.
8CAPIN.
Monsieur, les violences en ce pays-ci ne sont guère
souffertes.
SILVBSTRE.
Je me moque de tout , et je n'ai rien à perdre.
SCAPIN.
n se tiendra sur ses gardes assurément; et il a des
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.186 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
parents, des amis et des domestiques dont il se fera un
secours contre votre ressentiment.
SILVESTRE.
Cest ce que je demande, morbleu; c'est ce que je
demande, 'mettant Tépée à la main. ) Ah^ têtcl ah, Ventre!
Que ne le trouvé- je à cette heure avec tout son secours!
Que ne paroit-il à mes yeux au milieu de trente per-
sonnes! que ne le vois-je fondre sur moi les armes à la
main ! se mettant en garde. ) Comment ! marauds , vous avez
la hardiesse de vous attaquer à moi! Allons, morbleu,
tue!
( poussant de tous les côtés , comme s'il avoit plusieurs personnes
k combattre. )
Point de quartier. Donnons. Ferme. Poussons. Bon pied,
bon œil. Ah, coquins! Ah, canaille! vous en voulez
par-là; je vous en ferai tâter votre soûl. Soutenez, ma-
rauds, soutenez. Allons. A cette l>otte. A cette^autre. (se
tournant du e6té d*Argante et de Scapin) A celle-ci. A celle-là.
Gomment, vous reculez! Pied ferme, morbleu, pied
ferme.
SCAPIIf.
Hé! hé! hé! monsieur, nous n'en sommes pas.
SILVBSTRE.
Voilà qui vous apprendra à vous oser jouer à moi.
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ACTE lî, SCÈNE X. ^Sy
SCÈNE X.
ARGANTE, SCAPIN.
SCAPIN.
Hé BIEN ! TOUS voyez combien de personnes tuées pour
deux cents pistoles. Or sus, je vous souhaite une bonne
fortune.
▲ RGÂNTB, tout tremblant.
Scapin.
SCAPIN.
Plaît-a?
ARGANIE.
Je me résous à donner ks deux cents pistoles.
FCAPIir.
J'en suis ravi pour Tamour de vous..
ARGANTE.
Allons le trouver, je les ai sur moi.
SG4PIN.
Vous nWez <ju'à me les donner. Il ne &ut pas^ pour
votre honneur, que vous paroissiez là, après avoir passé
ici pour autre c[ue ce que vous êtes; et^ de plus, je crain-
drois qu en vous &isant connoitre il n^allàt s^aviser de vous
demander davantage.
ARGANTE.
Oui; mais jaurois été bien aise de voir comme je
c onne mon argent.
SCAPIN.
Est-ce que vous vous défiez de moi?
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488 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
▲ RGANTE.
Non pas; mais...
SCAPIN.
Parbleu, monsieur , je suis un fourI)e, ou je suis hon«
nête homme; cest lun des deux. Est-ce que je voudrois
vous tromper, et que, dans tout ceci, j'ai d'autre intérêt
que le vôtre et celui de mon maître, à qui vous voulez
vous allier? Si je vous suis suspect, je ne me mêle plus de
rien, et vous n'avez qu'à /chercher, dès cette heure, qui
accommodera vos afTaires.
ARGANTE.
Tiens donc.
SGAPITT»
Non, monsieur, ne me confiez point votre argent. Je
serai bien aise que vous vous serviez de quelque autre.
ARGANTE.
Mon Dieu! tiens.
SCAPIN.
Non, vous dîs-je; ne vous fiez point à moi. Que sait-
on si je ne veux point vous attraper votre argent?
ARGANTE.
Tiens, te dis-je; ne me fais point contester davantage.
Mais songe à bien prendre tes sûretés avec lui.
SCAPIN,
Laissez-moi Ëiire; il n a pas afiaire à un sot.
ARGANTE.
Je vais t'attendre chez moi.
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ACTE II, SCÈNE X. 489
SCAPIN. .
Je ne manquerai pas d'y aller, (seul.) Et un. Je n'ai
qu'à chercher Fautre. Ah! ma foi, le voici. Il semUe que
le ciel, Fun après l'autre, les amène dans mes filets.
SCÈNE XL
SCAPIN, GÉRONTË.
SCAPIN, faisant semblant de ne pas yoir Géronte.
O çielI O disgrâce imprévue! 0 misérable père ! Pau-
vre Géronte, que feras-tu?
GISRONTE, àpart.
Que dit-il là de moi, avec ce visage affligé?
SCAPIN.
N y a-t-îl personne qui puisse me dire oit est le seigneur
Géronte?
GIÊRONTE.
Qvlj a-t-il , Scapin ?
SCAPIN, courant sur le théâtre, sans vouloir entendre ni
voir Gréronte.
Où pourrai-je le rencontrer pour lui dire cette in-
fortune?
6]£r0NTE, courant après Scapin.
Qu^est-oe que c'est donc?
SCAPIN.
En vain je cours de tous côtés pour le pouvoir trouver.
GERONTE.
Me voici.
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490 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
SCÂPIN.
Il fàui qu'il soit caché dans quelque endroit qu on ne
pui$se point deviner.
G s R O K T £ 9 arrétan t Scapin.
Holà. Es^tu aveugle, que tu ne me vois pas?
SCAPIN.
Ah ! monsieur, il n'y a pas moyen de vous rencontrer.
GÏRONTE.
Il y a une heure que je suis devant toi. Qu'est-ce que
c'est donc qull y a ?
SCAPIIf.
Monsieur. . .
Quoi?
GÉRONTE,
SCAPIN.
Monsieur votre fils. . .
GÉRONTE.
Hé bien? mon fils. ..
SCAPIN.
Est tombé dans une disgrâce la plus étrange du monde.
GÉRON^E.
Et quelle?
SCAPIN.
Je Fai trouvé tantôt tout triste de je ne sais quoi que
vous lui avez dit, où vous m avez mêlé assez mal à pro-
pos; et cherchant à divertir cette tristesse, nous^ nous
sommes allés promener sur le port. Là, entre autres plu-
sieurs choses, nous avons arrêté nos yeux sur une galère
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ACTE II, SCÈNE XL 491
turque assez bien équipée. Un jeune Turc de bonne mine
nous a inyités d'y entrer, et nous a présenté la main.
Nous y avons passé. Il nous a fait mille civilités, nous a
donné la collation, où nous avons mangé des fruits les
plus excellents qui se puissent voir, et bu du vin que nous
avons trouvé le meilleur du monde.
GÉRONTE.
Qu'y a-t-îl de si affligeant A tout cela?
SCAPIN.
Attendez, raonsieiur, nous y voici. Pendant que nous
mangions, il a fait mettre la galère en mer; et se voyant
éloigné du port, il m'a fiiit mettre dans un esquif, et
m'envoie vous dire que, si vous ne lui envoyez par moi
tout à ITieure cinq cents écus, il va vous emmener votre
fils en Alger.
GÉRONTE.
Comment diantre! cinq cents écus!
SCAPIN.
Oui, monsieur; et, de plus, il ne m'a donné pour cela
que deux heures»
GÉRONTE.
Ah ! le pendard de Turc! m'assassiner de la façon,
SCAPIN.
C'est à vous, monsieur, d'aviser promptement aux
moyens de sauver des fers un fils que vous aimez avec
tant de tendresse.
GÉRONTE.
Que diable alloit-il faire dans cette galère ?
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492 LES FOURBERIES DE S€APIN.
SCAPIN.
Il ne songeoit pas à ce qui est arrivé.
GERONTE.
Va-t'en, Scapin, va-t'en vite dire à ce Turc <jue je
vais envoyer la justice après lui. ,
SCAPIN.
La justice en pleine mer! vous moquez-vous des gens?
GERONTE.
Que diable alloit-il Ëiire dans cette galère?
SCAPiy.
Une méchante destinée conduit quelquefois les per-
sonnes. .
GERONTE.
Il faut, Scapin , il Ëiut que tu fasses id l'action d'un
serviteur fidèle.
SCAPIN.
Quoi, monsieur?
GERONTE.
Que tu ailles dire à ce Turc quil me renvoie mon fils,
et que tu te mets à'sa place , jusqu'à ce que j aie amassé la
somme qu^il demande.
s Gif PIN.
Hé ! monsieur, songez-vous à ce que vous dites? et vous
figurez-vous que ce Turc ait si peu de sens que d^aUer
recevoir un misérable comme moi à la place de votre fils?
G^RONT^E.
Que diable alloit-il ùire dans cette galère ?
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ACTE II, SCÈNE XI. 4g3
SGAPIN.
Il ne deyinoît pas ce malheur. Songez , monsleor, qu'il
ne m'a donné que deux heures.
G^RONTE.
Tu dis qu'il demande. . .
SCAPIW.
Cinq cents écus.
GÉRONTE.
Cinq cents écus! n'a-t-il point de conscience?
SCAPIN.
Vraiment oui, de la conscience à un TurcI
GiRONTE.
Sait-il bien ce que c'est que cinq cents écus?
SCAPiy.
Oui , monsieur, il sait que cest mille cinq cents^ livres.
GÉRONTE.
Croit-il, le traître, que mille cinq cents livres se tix>u
vent dans le pas d'un cheval?
SCAPIN.
Ce sont des gens qui n'entendent point de raisons.
GÉRONTE.
Mais que diable alloit-il faire dans cette galère?
SCAPIN.
Il est vrai ; mais quoi ! on ne prévoyoît pas les choses.
De grâce, monsieur, dépêchez.
GÉRONTE.
Tiens, voilà la def de mon armoire.
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4^4 LES FOURBERIES DE SCAPJN
SCAPIN.
Bon.
Tu rouvriras.
Fort bien.
GÉRONTE.
SCAPIN,
GERONTE.
Tu trouveras une grosse clef du côté gauche , qui est
celle de mon girenier.
SCAPIN.
Om.
GÉRONTE.
Tu iras prendre toutes les bardes qui sont dans cette
grande manne, * et tu les vendras aux fripiers, pour aller
racbeter mon fils.
se APIN, en hii rendant la clef.
Hél monsieur, rêvez-vous? Je n^aurois pas cent francs
de tout ce que voué dites; et, de plus, vous savez le peu
de temps qu on m'a donné.
GÉRONTE.
Mais que di^die alloit-il &ire dans cette galère?
SCAPIW.
Ob ! que de paroles perdues I Laissez-là cette galère , et
songez que le temps presse, et que vous courez risque de
perdre votre fils. Hélas! mon pauvre maître, peut-être
que je ne te verrai de ma vie, et qu'à ITieure que je parle
^ Manne, Une manne est un panier d osier, plus long que large,
avec des anses.
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ACTE II, SCÈNE XL 490
on t'emmène esclave en Alger! Mais le ciel me sera témoin
que j'ai fait pour toi tout ce que j'ai pu, et que, si tu
manques à être racheté, îl n'en faut accuser que le peu
d'amitié d'un père.
GÉRONTE,
Attends, Scapin , je m'en vais quérir cette somme.
SCAPIN.
Dépêchez donc vite, monsieur, je tremble que l'heure
ne sonne
GÉRONTE.
N est-ce pas quatre cents écus que tu dis?
SCAPIN.
Non, cinq cents écus.
GÉRONTE.
Cmqcentffécus!
SCAPIN.
Oui.
GÉRONTE.
Que diable aUoit-il faire dans cette galère?
SCAPIN.
Vous avez raison ; mais hâtez-vous.
GÉRONTE.
N')' avoit-il point d'autre promenade?
SCAPIN.
Cela est vrai : mais faites promptement.
GÉRONTE*
Ah! maudite galère!
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496 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
SCAPIW,àpart.
Cette galère lui tient au cœur.
GBRONTE.
Tiens, Scapin, je ne me souvenois pas que je viens
justement de recevoir cette somme en or; et je ne croyois
pas qu'elle dût m'étre sitôt ravie» (tirant sa bourse de sa
poche, et la présentant à Scapin.) Tiens, va-t'en racheter
mon fils,
SCAPINj tendant la main.
Oui, monsieur.
G]£r0ICT£, retenant sa bourse , q[u'U fait semblant de vouloir
donner à Scapin.
Mais dis à ce Turc que c'est un scélérat.
SCAPIN, tendant encore la main.
Oui.
GERONTE, recommençant la même action.
Un infâme.
SCAPIN, tendant toujours la main.
Oui.
GEBONTE, de même.
Un homme sans foi, un voleur.
SCAPIN,
Laissez-moi faire.
GiROWTE, de même.
Qu il me tire cinq cents écus contre toute sorte de
droit.
SCAPIN^
Oui.
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ACTE II, SCÈNE XL . 497
6ÉRONTB, de même.
Que je ne les lui donne ni à lâ mort ni à la vie.
scAPiN;
Fôrtbien.
GÉEONTE, de même.
Et que, si jamais je Tattràpe, je saurai nie venger
de lui.
SCAPIN.
Oui.
G £ E O N T E ^ remettant sa bourse dans sa poché , et s'en allant*
Va , va vite requérir mon fils.
se AFIN, courant après Géronte..
Holà, monsieur;
iOilSRONTE. ^
Quoi? J
SCAPIN.
Où est donc cet argent ?
6ER0NTE.
'Ne te Fai-je pas donné?
SCAPIN.
Non vraiment; vous Tavez remis dans votre poche.
GERONTE.
Âh ! c'est la douleur qui me trouble Tesprit.
, SOAPIN.
Je le vob biiefn.
GÉRONTE.
Que diable alloit-il fidre dans cette galère? Ahl mau-
dite galère! traître de Turcj à tous les diables!
Molière. 5. 3a
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499 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
SCAPINyieiil.
n ne peut digérer I08 ciiiq cents écm quft |e loi àirac^^
mais il nest pas qoitte eoTers moi; et je yeux qu'il me
paye en une autre monnoie Timposture qull ïn'a &ite au-
près de son fils.
SCÈNE XII.
OCTAVE, LEANDRE, SCAPIN.
OCTAVE.
Hâ Biiirl Scapin, as-tu réussi pour moi dans ton en-
treprise?
LÉAEfDRE.
As-tu Élit quelque chose pour tirer mon amour de la
peine où il est?
SCAPIN, à Octave.
Voilà deux cents pistdles que j^ai tirées de votre, père.
ÔCÎAVE.
Ah ! que tu me donnes de joie I
SCAPIN, à Léacdre.
Pour vous j je n'ai pu faire rien.
LÉ AND RE, voulant s en alleh
n faut donc que j'aille mourir; et je n'ai que faire de
làvre , si Zerhinette m'dst ôtée. .
• SGAMN.
Holà, holà^ tout doucement Comme diantre vous allez
▼itel
LÉANORE, se retournant.
Que vôux-te que jçdîçviepaft?
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ACTE II, SCENE XII.
SGAPIN.
Allez, j'ai votre affaire ici.
LÉANDRE.
Ah! tu me redoniles latie.
SCAPIN.
Mais à condition que vous nie permettrez, à moi, une
petite vengeaiice contre votre père j pour le tour qu^il ma
Élit.
LEANDRE.
Tout ce que tu vbudràs.
SCAPIN.
Vous nie le promettez devant téxiioin 1
LÉANDRE.
Oui.
SC4.PIN.
Tene^, voilà ciiiq cenis écus;
LÉANDRE;
Alloûs-en promptement acheter celle qiiè j'addre.
riK DU SECOND acte;
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5oo LES FOURBERIES DE SCAPIN.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE L
ZERBINETTE, HYACINTHE, SCAPIN, SILVESTRÈ.
SILYESTRE^
Oui, yos amants ont arrêté entre eux qiie vous fussie^^
ensemble; et nous nous acquittons de Tordre qu'ils nous
ont donné.
HYACINTHE, à Zerbinette.
Un tel ordre n^a rien qui ne me soit fort agréable. Je
reçois avec joie une compagne de la sorte ; et il ne tiendra
pas à moi que lamitié qui est entre les personnes que nous
aimons ne se répande entre nous deux.
ZERBINETTE.
J'accepte la proposition , et ne suis point personne a
reculer, lorsqu'on m'attaque d'amitié.
SCAPIN.
Et lorsque c est d'amour qu on vous attaque?
ZERBINETTE.
Pour l'amour, c'est une autre chose : on y court un peu
plus de risque, et je n'y suis pas si haurdie^
SCAPIN*
Vous l'êtes, que je croîs, contre oion maître, mainte-
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ACTE III, SCÈNE I. 5oi
nant ; et ce qu'il vient de Êiire pour vous doit vous donn*»''
du cœur pour répondre comme il ùmi à sa passion. .
ZERBINETTE.
Je ne me fie encore que de la bonne sorte; et ce n«st
pas assez pour m assurer entièrement, que ce qu'il vient
de faire. J'ai l'humeur enjouée, et sans cesse je ris : mais,
tout en riant, je suis sérieuse sur de certains chapitres; et
ton maître s'abusera, s'il croit qu'il lui suffise de m'avoir
achetée pour me voir toute à lui. Il doit lui en coûter autre
chose que de Targent; et pour répondre à son amour de
la manière qu'il souhaite, il me faut un don de sa foi,
qui soit assaisonné de certaines céréiponies qu'on trouve
nécessaires.
SGAPIN.
C'est là aussi comme il Fentend* Il ne prétend à vous
qu'en tout bien et en tout honneur; et je n'âilrois pas été
honune à me mêler de cette affaire, s'il àvoit une autre
pensée. ^
ZERBINETTE.
C'est ce que je veux croire, puisque vous me le dites;
mais, du côté du père, j'y prévois des empêchements.
SCAPIN.
Nous trouverons moyen d accommoder les choses.
HYACINTHE, k Zerbinette.
La ressemblance de. nos destins doit contribuer en-
core à faire naître notre amitié; et nous nous voyons
toutes deux dans les même«î îibrm/^s, toutes deux expo-
sées à la même iBf(»:tune.
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5o2 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
KB&BIIfBTTB.'
VoustîTeXjûet Hyantage au moins, que tous saye;E de
qui TOUS êtes née, et que l'appui de vos parents, que
vous pouvez &ire conikoitrcï^ e^t c^^pable d'a|usteE tout,
peut assurer votre bonheur, et faire donner un consente-
ment au mariage qu on troute &it. Mâ|is, pour moi, je ne
rencontre aucun secours dans ce que je puis étr<e; et Ton
me voit dans un état qui n'adoucira pa3 les volontés d'un
père qui ne regarde que le bien»
HYACINTHE.
Mai3 ftussi avez-vous c^t avantage, que i^oq ne teutt
point par un autro parti cdui que vous aimez.
ZERBIITETTE.
Le changement du cœur duti amant n^st pas ce qu'on
peut le {Jus craindre» On se peut flatufellemént croire
assez de nvirite pour garder sa <^nqaête ; et ce que je vois
de plus redoutable dans ces sortes d'afiaires , c^st la puis-
sance paternelle^ auprès de qui tout le mérite ne s^ de
rien.
BTAClNTaE.
Hélas! pourquoi &tit-il que de justes indinatiotts se
trouvent traversées! La douce cjiose qued^aimer, lorsque
Ton ne voit point d^obstade à ces aiinaUes chaînes dont
deux cœurs se lient ensenkUt I
SCAPÎK.
Vous vous moquez; la tranquillité ea amour est tm
calme désagréable. Un bonheur tout uni nous devient en-
nuyeux, il &ut du haut et du bas dans la vie-, eties diffi-
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ACTE IIÎ, SCÈNE I. 5o3
cultes qui se mêlent aux ehoses réyeUlent les ardeurs ,
augo^enlent les plaisirs»
ZERBIirSTTE. .
Mon Dieu! Scapin, fiiK-àoite un peu ce récit, qu'on
m'a dit qui est si plaisant , du stratagème dont ta tW aVisé
pour tirer de l'argent de ton vieillard avare : tu sais q6[^e>Ii
ne perd point sa peine lorsqu'on me fait un conte, et que
je le paye assez bien par la joie qu^oti là'y voit prendre.
SCAPIN.
Voilà Silvestre qui s'en aajuittera aussi-bien que moi.
J*ai dans la tête certaine petite vengeaûce, dont je vais
goûter le plaisir.
SILVEStRE. '
Pourquoi , de gaieté de cœur , veux-tu chercher à t'atti-
rer de méchantes afiaires?
• SCAPIN.
Je me plais à tbotct* des pptreprises faasardatises.
SltV&ëTtlE. ' . i
Je te lai déjà dit, tu quitterois le dessein que tu as, si
tu m'en voulois croire*
SCAPIN.
Oui; mais c'est moi que j'en croirai.
SILVESTRE.
A quoi diable te vas-tu amuser?
SCAPIN.
De quoi diable te mets-tu en pdne 7
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5oj LES FOURBERIES DE SCAPIN.
SILYESTRE.
Cest que je Tois que, sans nécessité, tu vas courir
risque de t^attirer une venue de coups de bâton.
SÇÀPIN.
Hé bien! c'est aux dépens de mon dos, et non pas du
tien.
^IliVESTRX.
n est vrai que tu çs maître de tes épaules , et tu en dis-
poseras comme il te plaira.
SGAPIN.
Ces sortes de périls ne mV>nt jamais arrêté ; et je hais ces
cœurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les suites des
choses, n'osent rien entreprendre.
ZERBINETTE, à Scapin.
Nous aurons besoin de tes soins,
8GAPIN.
Allez. Je vous irai bientôt rejoindre. U ne sera pas dit
qu'impunément on m'ait mis en état de me trahir moi-
même, et de découvrir deç-soçrets quîl étoft bon qu^on
ne sût pas.
SCÈNE II.
GÊRONTE, SCAPIN.
GÉRONTE.
Hé BIEN, Scapin , conmient va laffaire de mon fils?
SCAPIN.
Votre fils, monsieur, est en lieu de sûreté : mais vous
courez maintenant, vous, le péril le plus grand du
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ACTE III, SCÈNE II. 5o5
monde, et je youdrols pour beaucoup que vous fiissiez
dans votre logîs.
GÉRONTB.
Comment donc?
SCAPIN.
A Wieure gue je parle , on vous cherche de toutes parts
pour vous tuer.
GJÊRONTE.
Moi?
Oui.
Et qui?
SC^PIBî.
QÉRQNTE.
SCAPIN.
Le frère de cette personne qu'Octave a épousée. Il croit
que le dessein que vous avez de mettre votre fille à la
place que tient sa sœur est ce qui pousse le plus fort à
£iire rompre leur mariage; et, dans cette pensée, il s^ ré-
solu hautement de décharger son désespoir survolas, et
de vous ôter la vie pour venger son honneur. Tous ses
amis, gen&d'épée comme lui, vous cherchent de tous les
côtés, et demandent de vosi nouvelles. Tai vu même de ça
et de là des soldats de sa compagnie qui interrogent ceux
qu'ils trouvent, et occupent par pelotons toutes les ave-
nues de votre maison-, de sorte que vous ne sauriez aller
chez vous, vous ne sauriez £ûre un pas ni à droite ni à
gauche, que vous ne tombiez dans leuis mains.
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5o6 LES FOURBBRIES DE SCÂPIN.
O^ROKTE.
Que ferai-je, mon paayre Scapin?
fCAPiir.
Je ne sab pas, monsieur; et yoici une étrange affiûre.
Je tremble pour vous depuis les pieds jusqu'à la tête , et...
Attendez. (Scapîn faisant semblant d'aller voir au fqnd d^
théâtre s'il n j a personne.)
G^ROFTE, en tremblant.
Hé?
SCAPIN.
Non, non, non, ce n'est rien.
gjSronte.
Ne saurois-tu trouver que^ue moyen pour me tirer de
peine?
SCÀPIV.
J'en, imagine bien un ; mais je courrois risi|ue , moi, de
me &ire assommer.
Hé ! Scapin , montr^toi serviteur zélé. Ne m^abiiiidopQe
pas, je te prie.
scAPiir.
Je le reux bien. J^ai une teskdxea^ pour, votts qui ne
sauroit souffiir que je voui» laisse sans secoun.
GiftOKTS.
Tu ^ seras irécompensé, jef asmn; et je te promets
cet habita , qtiahd je l'aur^^un peu usé.
SCAPIK.
AttendeÈ. Voici une affare que f ai trouvée fort à pro-
Digitized by VjOOQ iC
ACTE III, SCÈNE II. 507
pos pour vous sauver. Il faut que vous yon^ mettiez dans
ce sac, et que. . ,
GERONTB, crojant yoir quelqu'un.
Ah!
SCAUN.
Non , non , non , non , ce tfest personne. Il faut , dis- je,
que vous vous mettiez là-ieciàns, et que vous vous gar-
diez de remuer en aucune façon. Je vous chargerai sur
mon dos, comme un paquet de quelque chose*, et je vous
porterai ainsi, au travers de vos ennemis, jusque dans
votre maison, où, quand nous serons une fois , nous pour-
rons nous barricader, et envoyer quérir main-forte contre
la idolence.
OiRONTE.
L'invention est bonne.
SCAPIN.
La meilleure du monde. Vous allez yoIr. (à part.) Tu
me paieras Fimpostui'e.
GÉRONTE.
Hé?
SCÀPIIT.
, Je dis que vos ennemis seront bien attrapés. Alettez-
vous bien jusqu'au fond; et surtout prenez garde de ne
vous point montrer, et de ne branler pas, quelque chose
qui puisse arriver.
iJiHoiTTï.:
Laisse-moi fidre, je saurai me tdair.
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5o8 LE3 FOURBERIES DE SCAPIN.
SGAPIN.
Cachez-Tons. Voici an spadassin ^ vous cherche,
(en contrefaitant sa voix.) Quoi! je n'aurai pas Vabantag$
dé tué ce Gérante? et quelqu'un, par charité, ne m'en-
seignera pas oâ il est? {k Géronte, avec sa voix ordinaire.)
Ne braplez pas. Cadédis^ je lé troubérdi, se cachât-il au
centré dç la tçrre, (à Géronte, avec son ton naturel.) Ne
yoii3 montrez pas. Oh! thomme cm sac?. Monsieur. Je
té vaille un louis, et m'enseigne oà peut être Gérante,
Vous ç^ierchez le seigneur Géronte? Oui, mardi, je lé
chercha. Et ppur quelle affaire, monsieur? Pour quelle
affaire? Oui. Je beux, cadédis, lé faire mourir sous le^
coups dé vaton. Oh! monsieur, les coups de bâton ne se
donnent point k des gens conmie lui, et ce i^'est pas ud
homme à être traité de la sorte. Qui? ce fat de Géronte,
ce maraud, ce vélitre? Le seigneur Géronte^ monsieur,
n'est ni fat, ni maraud, ni bélître; et vous devriez, s il
vous plaît, parler d'autre façon. Comment! tumé traites
à moi avec cette hauteur? Je défends, comme je dois, un
homme d'honneur qu'on offense. Est-ce que tu es des
amis dé ce Géronte? Oui, monsieur, j'en suis. Ah! cadé-
dis, tu es de ses amis : à la vanne hure, (donnant plusieurs
coups de b&ton sur le sac.) Tiens, boilà céjqué je té vaille
pour lui (criant c<Hnme s'il recevoit les coups de bâton.) Ah!
ah! ah! ah! ah! monsieur! Âh! ahl monsieur! tout beau!
Ah! doucement! Ah! ah! ah! ah! Fa^porté-lui cela dé
ma part. Adiusias, Ah ! diable soit le Gascon 1 Ah !
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ACTE m, SCÈNE II. Sog
GÉRONTE, mettant la tête hors du sac.
Âhl Scapin^ je n'en puis plus.
SCAPIN.
Ah! tnônsieur, je suis tout moulu, et les épaules me
font un mal éjpoutàntablè.
G^RÔNTËi
Comment ! cVst sur les mienne^ qu'il a frappé.
SCAPIN.
Nentii, monsieur; c^étoit sur moti dos qu'il frappoit.
GÉRONT^.
Que veux-tu dire? j'ai bien senti les coups, et les sens
bien encore.
SCAPIÎT.
Non , vous dis- je, ce n'est que le bout du bâton qui a
été jusque sur vos épaules.
GERONTË.
Tu devois donc te retirer tin peu plus loin, pour
m'épargner. . .
SCAPIn, faisant reikiettre Géronte dans le sac;
Prenez garde. En voici un ailtre qui a la mine d'un
étranger. Parti, moi courir comme une Basque, et moi
ne poufre point troufair de tout le jour sti tiable de Gé-
ronte? Cachez-vous bien. Dites un peu moi^ fous, mon-
sieur Vhomme^ s'il ve platt; fous sa\foir point où l'est sti
Géronte que moi chercHir? Non, monsieur, je ne sais
point où est Géronte. Dites-moi-le, fouSj franchemente;
rhoi li fouloir pas grande chose à lui. L'est seulemente
pour li donnair une petite régale sur h dos d'une dour
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5i6 LES FOURBERIES DE SGÂPIN.
zaine de coupe de bdtonne, et de trois ou yuaire petites
coups d'épié au trafers de son poitrine. Je vous assure,
monsieui*, que je ne sais.pas où il est. Il me semble que ji
foi remuair quelque chose dans sti sac. Pardotmez-moi,
monsieur. Li est assurément qudque histoire là tetans.
Point du tout, monsieur. Moi Vafoir enfie de tonner ain
coup étépée dms sti sac. Ah! monsieur, gardez-yous-en
nien. Montre-le-moi un peu, fous, ce que cestre là. Tout
beau, moniteur. Quement, tout beau! Vous n'ayez que
Êdre de youloir yoir ce que.je porte. Et moi je le fouloir
foir, mou Vous ne lé yerrez point. Ah! que dé badine-
mente! Ce sont bardes qui m appartiennent. Montre-moi,
fous, te dis'je. Je n'en ferai rien. Toi nen faire rien? Non.
Moi pallier de sie bdtonne sur les épaules de ici. Je me
moque de cela. Ah! toi faire le trdla (donnant des coups
de b&ton sur le sac , et criant comme 8*il les receToit. ) Âb ! ah !
ah ! ah ! monsieur ! Âh ! ah ! ah ! ah ! Jusqu'au refoîr; l'être
là un petit leçon pour li apprendre à toi à parler însolenf
tentent. Ah! peste soit du baragomneur ! Ahl
G £ E O N T E ^ sortant si^ téu hors du sad.
Ah! je suis roué»
SGAPIN*.
Ah! jesubmort.
. . GEROKTE*
Pourquoi diantre êluà^U qu^ils frappent sur mon dos?
: SCÀPlHfluimncttatitlat^edanslesac. :
Prenez garde, yoici.unedeint-doiizaine de soldats tous
ensemble, (èontse&isant la yok d» flusitnn j^tmnm^)
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ACTE III, SCÈNE IL 5n
Allons, tâchons à tromper ce Geronte, cherchons par-
tout. N'épargnons point nos pas. Courons toute la ville,
Wouhlions aucun lieu. Visitons tout. Furetons de tous
les côtés. Par où irons-nous? Tournons par-là. Non,
par-ici, A gauche. A droite.Nenni.Si fait. (ii,G«ronte, ayec
sa Yoix ordinaire. ) Cachez-Yous bien. Ah! canuzrades, voiei
son valet. Allons, coquin, il faut que tunous enseignes où
est ton maître, Hél messieurs, ne me maltraitez point.
Allons f dis-nous où il est. Parle. Hâte-toi. Expédions.
Dépêche vite, Tât. Hél messieurs, doucement. (Géionte
lîlet doucement la tète hors du sac , et aperçoit la Iburber^ if
Scapin.)^< tu ne nojis fai^ trouver ton maitre tout à
l'heure j nous allons faire pleui^oir sur toi une ondé$ de
coups de bâton. J aime mieux souffirir toute chose que de
vous découvrir mon maître. Nous allons f assommer,, Faites
tout ce qu'il vous jilaira. Tu as envie d^étre battu! Je ne
trahirai pas mon maître. Ah! tu en vetuc tdtcf! Voilà. . ,
Oh! (Gomme il est près de frapper ^ Géronte sort du sac, et
Scapin s'enfiiit. )
C^iaONTB, seul.
Ah! infâme! Ah! traître! Ah! scélérat I C^est ainsi que
tu m'assas^es!
SCÈNE III.
ZERBINETTE, GÉRONTE.
ZERBINETTE, riant , sauf yoir tiéroQte.
Ah 1 ah! je yeux prendre un peu Pair.
6ÉRONTB9 à part , sans yoir Zerbinette.
Tu me le paiwas, je te jure.
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hi2 LES FOURBERIES DE SCAPIN,
ZBRBINETTE) tant voii Géronte.
Âh! ah! ah! ah! la plaisante histoire! et la bonne dape
que ce vieillard!
GE&ONTB;
n n'y a rien de plaisant à cela , et vous n'avez que fidrc
d'en rire.
ZERBINETTE.
Quoi? Que voulez-vous dire, monsieur?
GEBOKTE.
Je veux dire que vous ne detèz pas vous moqiler de
mioL
ZERBINBTTBé
Devons?
Oui.
GERONTB.
ZERBINETTE.
Gomment! Qtii songe à se moquer de vous?
G^RONTË.
Pourquoi venez-vous ici me rire au nez?
ZERBINETTE.
Gela ne vous regarde point, et je ris toute seule dW
conte qu'on vient de me faire, le plus plaisant qu^où
puisse entendre.. Je ne sais pas si c'est parce que je suis
intéressée dans là chose ; mais je n'ai jamais trouvé rien de
si drôle qu'un tour qui vient d'âtre joué par un fils à soû
père pour en attraper de l'aj^nt.
GiRONTE.
Par un fils à son père pour en attraper de Targent?
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ACTE !II, SCÈNE III. . 5x3
ZERBINET^E.
Oui. Pour peu que vous me pressiez, vous me trouve*
rez assez disposée à vous dire Tafiaire ; et j'ai une déman^
geaison naturelle à Étire part des contes que je sais»
G^RONTE.
Je vous prie de me dire cette histoire.
ZERBINETTE.
Je le veux bien. Je ne risquerai pas grand'cliose à vous
la dire , et c'est une aventure qui n'est pas pour être long-
temps secrète. La destinée a voulu que je me trouvasse
parmi une bande de ces personnes qu^on appelle Egyp*
tiens, et qui, rôdant de province en province, se mêlent
de dire la bonne fortune, et quelquefois de beaucoup
d autres choses. En arrivant dans cette ville, un jeune
homme me vit, et conçut pour moi de l'amour» Dès ce
moment il s^attache à mes pas; et le voilà d^abord comme
tous les jeunes gens, qui croient qu^il n'y a qu'à parler, et
qu'au moindre mot qu'ils nous disent leurs affaires sont
Élites : mais il trouva une fierté qui lui fit un peu corriger
ses premières pensées. Il fit connoitre sa passion aux gens
qui me tenoient , et il les trouva disposés à me laisser à lui ,
moyennant quelque somme. Mais le mal de l'affaire étoit
que mon amant se trouvoit dans l'état oh. Ton voit très-
• souvent la plupart des fils de famille, c'est-à-dire qu'il
étoit un pu dénué d'argent. Il a un père qui, quoique
riche, est un avàricieux fieffé, le plus vilain homme du
monde. Attendez. Ne me saurois-je souvenir de son nom?
Ahl aidez-mioi un peu : ne pouvez-vous me nommer
MoLikut. 5. 33
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5i4 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
quelqu'un de cette ville qui soit conau pour être avare au
dernier point?
GÉRONTE*
Non.
^ERBINETTE.
Il y a à son nom du ron... route. CX*. Oronte. Non.
Gé... Géronte. Oui, Géronte, justement; voilà mon
vilain, je Tai trouvé, c^est ce ladreJà.que je dis. Pour
venir à notre conte , nos gens ont voulu aujourdliui partir
de cette ville;. et mon amant m'alloit perdre, faute d'ar-
gent, si, pour en tirer de son père, il n'avoit trouvé du
secours dans Findustrie d'un serviteur qu*il a. Pour le
nom ^u serviteur, je le sais à merveille; il s'appelle Sca-
pin : c'est un homme incomparable : et il mérite toutes
les louanges que Ton peut donner*
GERONTE, à part.
Ah! coquin que tu es!
ZERBIKETTE.
Voici le stratagème dont il s'est servi pour attraper sa
dupe. Ah! ah! ah! ah! je ne saurois m'en souvenir, que
je ne rie de tout mon cœur. Ah J ah ! ah ! Il est allé trouver
ce chien d'avare, ah! ah! ah! et lui a dit qu'en se pro-
menant sur le port avec son ûls, hi! hi! ils avoient vu
une galère turque, oii on les avoit invités d'entrer; qu'un .
jeune Turc leur y avoit donné la collation ; ah ! ah ! ah ! que
tandis qu'ils mangeoient on avoit mis la galère en mer, et
que le Turc lavoit renvoyé lui seul à terre dans un esquif,
aivec ordre de dire au père de son maître qu'il cmmenoit
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ACTE III, SCÈNE III. 5x5
son fils en Alger, s'il ne lui envoyoit tout à llieure cinq
cents écus. Ahl ah! ahl Voilà mon ladre, mon vilain,
dans de furieuses angoisses; et la tendresse <]ull a pour
son fils fait an combat étrange avec son avarice. Cinq
cents écus qu'on lui demande sont justement cinq cents
coups de poignard qu'on lui donne. Ah! ah! ah! Il ne
peut se résoudre à tirer cette somme de ses entrailles; et
la peine qu'il souffire lui fait trouver cent moyens ridicules
pour ravoir son fils. Ah ! ah ! ah ! Il veut envoyer la justice
en mer après la galère du Turc. Ah! ah! ah! Il sollicite
son valet de s'aller offrir à tenir la place de son fils, jus-
qu'à ce qu'il ait amassé l'argent quil na pas envie de
donner. Ah! ah! ah! Il abandonne, pour faire les cinq
cents écus, quatre ou cinq vieux habits qui n'en valent
pas trente. Ah! ah! ah! Le valet lui fait comprendre k
tous coups rimprtinence de ses propositions, et chaque
réflexion est douloureusement accompagnée d'un Mais
que diable alloit-il faire dans cette galère? Ah! maudite
galère! Traître de Turc! Enfin, après plusieurs détours,
aprèsavoirlong-tempsgémi et soupiré.. .Mais il me semble
que vous ne riez point de mon conte. Qu'en dites- vous?
GliRONTE.
Je dis que le jeune homme est un pendard , un insolent,
qui sera puni par son père du tour qu'il lui a fait; que
l'Egyptienne est une malavisée, une impertinente , de dire
des injures à un honune d'honneur, qui saura lui ap-
prendre à venir ici débaucher les enfants de famille; et
que le valet est un scélérat, qui sera par Géronte envoyé
au gibet avant qu'il soit demain.
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5i6 LES FOURBERIES DE SCAPIN
SCÈNE IV.
ZERBINETTE, SILVESTRE.
SILVESTRE.
OiJ est-ce donc que voi^ tous échappez? Savez-vous
bien que vous venez de parler là au père de votre amant ?
ZERBINETTE.
Je viens de m'en douter, et je me siiis adressée à lui-
même, sans y penser, pour lui conter son histoire.
SILVESTRE.
Comment, son histoire?
ZERBINETTE.
Oui : j'étois toute remplie du conte, et je brûlois de le
redire. Mab qu'importe? Tant pis pour lui. Je ne vois pas
que les choses pour nous en puissent être ni pis ni mieux.
SILVESTRE.
Vous aviez grande envie de babiller; et c'est avoir bien
de la langue, que de ne pouvoh* se taire de ses propres
afiaires.
ZERBINETTE.
N'auroit-il pas appris cela de quelque autre?
SCÈNE V.
ARGANTE, ZERBINETTE, SILVESTRE.
▲R GANTE, défère le tliéàtre,
HoLA.,Silvestre.
SILVESTRE, à Zerbinette.
Rentrez dans la maison. Voilà mon maitrequi m'appelle.
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ACTE III, SCÈNE \l 5ij
SCÈNE Vl.
ARGANTE, SILYESTRE.
ARGANTE.
Vous vous êtes donc accordés , coquins , tous vous êtes
accordés, Scapin, vous et mon fils, gour me fourber! et
vous croyez que je Fendure. ^
3ILVESTRE;
Ma foi, monsieur, si Scapin vous fourbe, je m^ea^iave
les mains,, et vou$ assure que je uy trempe en aucune
&çon«
ARMANTE.
Nous verrons cette affaire , pcndard^ nous verrons cette
afiaire; et je ne prétends pas qu'on me fasse passer la
plume par le bec.
SCÈNE VIL
GÉRQNTE, ARGANTE,^ SILVESTRE.
GÉÎIONTE.
Ah! seigneur Argante, vous me voyez accablé de dis-
grâce.
ABGAJîïXE,
Vous me voyez aussi dans un accablement borriWc.
GÉRONTE.
T^ pendard de Scapin, par une fourberie, m'a attrape'
cin| cents écus.
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5ï8 LES FOURBERIES DE SCAPIN.
AR6AKTB.
Le même pendard de Scapin, par une fourberie aussi,
ma attrapé deux cents pistoles.
GÉHONTB.
n ne s^est pas contenté de m'attraper cinq cents ecus,
il m'a traité d'une manière que j'ai honte de dire. Mais il
me la paiera.
Je yeux qu'il me ù^se raison de la pièce qull m'a
jouée.
GÉRONTE.
Et je prétends Étire de lui une vengeance exemplaire.
SILTESTRE, à part.
Plaise au delque^ dans tout ceci, je n'aie point ma
part!
GÉRONTE.
Mais ce n'est pas encore tout, seigneur Aidante, et un
malheur nous est toujours l'avant-coureur d'un autre. Je
me réjouissois aujourdliui de l'espérance d ayoîr ma fille,
dont je faisois toute ma consolation; et je viens d'ap-
prendre de mon homme qu^elle est partie il y a long-temps
de Tarente , et qu'on y croit qu elle a péri dans le vaisseau
où elle s'embarqua.
ARGANTE.
Mais pourquoi , s'il vous plaît , la tenir à Tarente , et ne
TOUS être pas donné la joie de l'avoir avec vous?
GÉRONTE.
J'ai eu mes raisons pour cela; et des intérêts de famille
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ACTE III, SCÈNE VIL 5rç
m*ont obligé jus^^ici à tenir fort secret ce second mariage.
Mais que vois-je?
SCÈNE VIIL
ARGANTE, GÉRONTE, NÉRINE^ SILVESTRE.
GÉRONTE.
Ah I te voilà, nourrice!
NERII7E, se jetant aux genoux de Géronte.
Ah! seigneur Pandolphe, que.. .
GERONTE.
Appelle-moi Géronte , et ne te sers plus dfe ee nom : les
raisons ont cessé qui m'avoient obligé à le prendre parmi
vous à Tarente.
NÉRINE.
Las ! que ce changement de nom nous a causé de trou-
bles et d inquiétudes dans les soins que nous avons pris
de vous venir chercher ici!
GERONTE. .
Où est ma fille et sa mère?
NÉRINE»
Votre fille, monsieur, n'est pas loin d'ici; mais, avant
que de vous la faire voir, il faut que je vous demande
pardon de Tavoir mariée, dans labandonnement où,
faute de vous rencontrer, je me suis trouvée avec elle.
GERONTE.
Ma fille mariée!
Oui, monsieur.
KERINS^
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5ao lES FODRBERIES DE SCAPIN.
GÉI^OICTE.
Et avec qui?
NÉRINE.
Avec un jeune homme nommé Octave, fils d'un cer-
taÎQ seigneur Argaptc^
GÉRONTE.
Ociel!
Quelle reqcontre!
GÉRONTE^
]M[ènQ-nou;i9 mène-nous promptemeut où elle est.
NÉ RI NE.
Vous u'ayez qu'à entrer dans ce logis.
GÉRONTE.
Passe devant. Suivez -moi, suivez-moi , seigneur Ar-
gante.
8ILVESTRE, seul.
Voilà une av^ture qui est tout-à-fait surprenante.
SCÈNE IX.
SCAPIN, SILVESTRE.
' SCAPIN.
Hé jbienI Silvestre, que font nos gens?
SILVESTRE.
Jai deux avis à te doqner. L'un, que Fafiaire d'Octave
est accommodée : notre Hyacinthe s'est trouvée la fille du
seigneur Gréronte^ et le hasard a fait ce que la prudence
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ACTE III, SCÈNE IX. Sai
des pères avoit délibéré* L'autre avis, c'est que les deux
vieillards font contre toi des menaces épouvantables , et
surtout le seigneur Géronte.
SGAPIN.
Cela n'est rien. Les menaces ne m'ont jamais fait mal :
et ce sont des nuées qui passent bien loin sur nos têtes.
SILVESTRE.
Prends garde à toi; les fils se pourroient bien raccom-
moder avec les pères, et toi demeurer dans la nasse.
SCAPIN.
Laisse -moi fiiire, je trouverai moyen d'apaiser leur
courroux-, et...
SILVESTRE.
Retire-toi ; les voilà qui sortent.
SCÈNE X.
GÉRONTE,ARGANTE,HyACINTHE,ZERBINETTE,
NÉRINE, SILVESTRE.
6ÉR0NTE.
ALLONS, ma fiOe, ven^z cbez moi. Ma joie auroit été
parfaite si j'avois pu voir votre mère avec vous.
ARGANTÉ.
Voici Octave tout à propos.
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&ia LES FOURBERIES DE SGÂPIN.
SCÈNE XL
ARGANTE, GÉRONTE, OCTAVE, HYACINTHE,
ZERBINETTE, NÉRINE, SILVESTRE.
ARGANTE.
Venbz, moD fils, venez vous réjouir ayjec nous de
llieureuse aventure de votre mariage» Le ciel. . .
OCTAVE.
Non, mon père, toutes vos propositions de mariage ne
serviront de rien. Je dois lever le masque avec vous, et
Ton vous a dit mon engagement.
ARGANTE.
Oui. Mais tu ne sais pas. . •
OCTAVE.
Je sais tout ce qu'il faut savoir.
ARGANTE.
Je te veux dire que la fille du seigneur Géronte. • •
OCTAVE.
La fiUe du seigneur Géronte ne me sera jamais de
rien.
GÉRONTE.
C'est elle. . .
O C T AV E , à Géronte.
Non, monsieur, je vous demande pardon : mes résolu'
bons sont prises.
SILVESTRB, à OcUTe.
Eroutez.
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ACTE 111, SCÈNE XI. 5^3
OCTAYB.
Non y tais-toi, je n'écoute rien.
AR6ANTB, à OcUTt.
Tafemmek..
OCTAVE.
Non^ VOUS dis-je, mon père; je mourrai plutôt que de
cjuitter mou aimable Hyacinthe. Oui, vous ayez beau
faire, la voilà celle à qui ma foi (trayersant le théâtre pour
se mettre à c6té d'Hjaciathe) est engagée; je l'aimerai toute
ma vie , et je ne yeux point d^autre femme.
ARGANTE.
Ift bien! c est elle qu'on te donne. Quel diable d'étourdi
qui suit toujours sa pointe!
HYACINTHE, montrant Gironte.
Oui, Octave, voilà mon père que. j'ai trouvé; et nous
nous voyons hors de pine.
GÉRONTE.
Allons chez moi, nous serons mieux quHci pour nous
entretenir.
HTACIKTHE, montrant Zerbinette.
Ah! mon père, je vous demande par grâce que je ne
sois point séparée de l'aimable personne que vous voyez.
Elle a un mérite qui vous fera concevoir de Testime pour
elle , quand il sera connu de vous.
GERONTE.
Tu veux que je tienne chez moi une personne qui est
aimée de ton frère, et qui m'a dit tantôt au nez mille sot-
tises de moi-même 2
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54 l'Es FOURBERIES DE SC AFIN,
ZERBINETTE.
Monsieur, je vous prie de m excuser. Je n^aurois pas
parlé de la sorte, si j'avois su que cétoit vous; et je ne
vous connoissois que d^ réputation.
GÉRONTE.
Comment! que de réputation?
HYACINTHE.
Mon père, la passion que mon frère a pour elle n'a
rien de criminel, et je réponds de sa vertu.
GéaoNTE.
Voilà qui est fort bien. Ne voudroît-on point que je
mariasse mon fils avec elle? une fille inconnue, qui ^it le
métier de coureuse
SCÈNE XIL
ARGANTE, GÉRONTE, LEANDRE, OCTAVE,
HYACINTHE, ZERBINETTE, NÉRINE, SIL-
VESTRE.
LÉANDRE.
Mon père, ne vous plaignez point que j'aime une in-
connue sans naissance et saDS bien. Ceux de qui je Fai
rachetée viennent de me découvrir qu'elle est de cette
ville, et d'honnête fiimille; que ce sont eux qui l'y oui
dérobée à Tàge de quatre ans : et voici un bracekt qu'ils
m'ont donné , qui pourra nous aider à trouver ses parenls.
ARGANTE,
Hélasl à voir'ce bracelet, c'est ma fille que je prdis à
Tâgc que vous dites.
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ACTE III, SCÈNE XII. 5a5
GÉRONTE.
Votre fille.'
ARGANTE.
Ouï , ce lest : et j y vois tous les traits qui m'en peuvent
rendre assuré.
HYACINTHE.
O ciel! que d'aventures extraordinaires!
SCÈNE XIII.
ARGANTE, GÉRONTE, LÉANDRE, OCTAVE,
HYACINTHE, ZERBINETTE, NÉRINE, SIL-
VESTRE, CARLE.
CARLE.
AbI messieurs, il vient d'arriver un accident étrange.
Gl5:i0ITTE.
Quoi?
GAULE.
Le pauvre Scapin. . .
GÉRONTB.
C'est un coquin que je veux faire pendre.
CARLE.
Hélas! monsieur, vous ne serez pas en peine de cela.
En passant contre un bâtiment; il lui est tombé sur la
tête un marteau de tailleur de pierre, qui lui a brisé Fos
et découvert toute la cervelle. Il se meurt, et il a prié
qu'on rapportât ici pour vous pouvoir parler avant que de
mourir.
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5a$ LES FOURBERIES QE SCAPIN.
AR6ÀNTE.
Oùest-a?
CAALB.
Le voilà.
SCÈNE XIV
ARGANTE, GÉRONTE, LÉANDRE, OCTAVE,
HYACINTHE, ZERBINETTE, NÉRINE, SCAPIN,
SILVESTRE, CARLE.
ftCAPIN^ apporté par deux hommes, et la tête entourée de
linge y comme s'il ayoit été blessé.
Ah I ah I messieurs y tous me voyez... ahl vous me
voyez dans un étrange état!... Ah! je n'ai pas voulu
mourir sans venir demander pardon à toutes les personnes
que je pub avoir ofibisées. Ah ! oui , messieurs y avant que
de rendre le dernier soupir, je vous conjure de tout mon
cœur de vouloir me pardonner tout ce que je puis vous
avoir fait, et principalement le seigneur Argante et le
seigneur Géronte. Ah!
ARGANTE.
Pour moi Je te pardonne; va, meurs en repos.
SCAPIN, à Géronte.
Cest VOUS, monsieur, que j'ai le plus offensé par les
coups de bâton que. . .
GERONTE.
Ne parle point davantage, je te pardonne aussi.
SCAPIN.
C^a été une témérité bien grande à moi ^ que les coups
de bâton que je. . .
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ACTE III, SCÈNE XIV. Say
OÉRONTB.
Laissons cela.
SCAPI5.
Tai, en mourant, une douleur inconcevable des coups
de bâton <}ue..*
iQrERONTE.
Mon Dieul tais-toi.
SGAPIir.
Les malheureux coups de bâton <jue je vous. . •
6ÉR0NTE.
Tais-toi, te dis- je; j^oublie tout.
SCAPIV.
Hélas! quelle bonté! mais est-ce de bon cœur, mon-
sieur, que vous me pardonnez ces coups de bâton que. • .
giSroîtte.
Hé! oui. Ne parlons plus de rien; je te pardonne tout,
voilà qui est fait.
SCAPIN.
Ah ! monsieur, je me sens tout soulagé depuis cette
parole.
GERONTE.
Oui, mais je te pardonne à la charge que tu mourras.
SGAPIN.
Comment, monsieur?
GERONTE.
Je me dédis de ma parole, si tu réchappes.
scAPiir.
Ah! ah! voilà mes foiblesses qui me reprennent
Digitized by VjOOQ iC
528 LES FOURB. DE SCAPIN. ACTE HI^ SC. XIV,
ARGANTE.
Seigneur Géronte, en ¥r de notre joie, il faut lui
pardonner sans condition.
GÉRONTE.
Soit
ARGAKTE.
Allons souper ensemble, pour mieux goûter notre
plaisir.
SCAPIN.
Et moi, qu'on me porte au bout de la table, en atten-
dant que je meure.
riN DES FOURBERIES DE SCAPIN.
Digitized by VjOOQ iC
REFLEXIONS
SUR
LES FOURBERIES DE SGAPIN.
CiÉTTE pièce, quoique remplie de traits de là plus grande
force, est du nombre de celles que Boileau condamnoit : il
voyoit avec peiile qu'un homme tel que Molière s'abaissât
jusqu'à la farce, et consacrât des moments prëcieux â l'amu*^
sèment de la dernière classe du peuple. Tant que Molière
vëcut, il ne lui dissimula pas cette opinion : après sa mort, il
dëploradans l'Art poétique cette complaisance malheureuse,
et s'exprima d'une manière un peu sëvère sur la pièce qui fait
en ce moment l'objet de nos réflexions.
Plusieurs bons esprits blâmèrent cette sévérité de Boileau :
ils sèutinrent que la comëdie a plus d'un genre, et qti'etle peut
môme offrir des tableaux grossiers quand ils ont l'originalité
et la force comique des moindres productions de Molière.
J. B. Rousseau ëtoit de cet avis. Consulte par M. de Ghauvèlin,
an milieu du siècle dernier, sur nne édition de MolSère entre-*'
prise par Brossette , et qui ne fut pas achevée , il s'étend sur
les critiques qui avoient été faites de Pourceaugnac et des
Fourberies de Scapin. Ce morceau est curieux et peu connu :
« La comëdie, dit-il, n'a pas ëté inventée seulement pour
n les esprits délicats, qui sont en très-petit nombre, mais pour
M tous les esprits qui composent le public, entre lesquels il se
«trouve des combinaisons infinies de sensibilitë, qu'il faut
ff pourtant trouver le secret de réveiller toates, à peine dt
MoLTkmï. 5. 34
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53o RÉFLEXIONS
« déplaire ila multitude et aux délicats marnes ^ que le grand
« nombre entraîne comme lesiautrea, e| qui, quoi qu'ils en
ce disent, ne sont jamais les derniers à languir quand ils voient
te languir le public. Ce qui peut paroître outre sur le papier,
<c dan& quelques endroits de Molière , n^ Test point pour le
(I théâtre, qui demande plus d'action que de paroles , et où les
« traits ne sauroient paroître naturels dans la perspective où
ce ils sont vus, sans être souvent plus grands que la nature
« même y dont. Molière ne s'est jamais écarté, bien différent
«.d'Aristophane, qui s'en éloigne presque toujours; ce qui n'a
« pas empêché le peuple le plus poli de la Grèce de lui prodi-
(c guer les mêmes admirations qu'à Ménandre , de qui les co-
« mëdies auroientpu faire tomber Aristophane dans le mépris,
« s'il suffisoit d'exceller dans use espèce pour rendre mépri-
« sables ceux qui excellent dans une autre. Mais enfin l'exem-
« pie de ces deux célèbres anciens prouvant, qu'il y a deux
<c manières de traiter la comédie > on nie saurqît 4onn^ trop
« de louanges: à Molière d'avoir su réunir ces deux manières
« différentes aussi parfaitement, et avec autant de succès qu'il
a a fait, ji
Le PHo&MioN.de Térence a servi de modèle aux Fopkbeiue^
DE ScABiK : daus l'une et l'autre pièces , deux jeunes gens , en
l'absence de leurs pères ^ forment des liens amoureux; l'un de
ces amants a même épousé sa maîtresse* Grand embarras
quand ils apprennent < le retour de knrs pères. Comm^ s'en
tircroBt-ils? Dans Térence, leurs esclaves, et Pbormion, pa-
rasite qui jooe à peu près le même rôle que Scapib, servent les
}eufies gens, leur Ibnt trouver de l'argent, et les aident à sor-
tir d'intrigue. Le dénoûmeni 6st ^emême dapsles deux pièces,
mais x[uçlle différence dans la manière dont le sujet est traité!
Molière ne traduit presque jamais Térence f ei quand il rimitef
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SUR LES FOURBERIES DE SCAPIN, 53 1
il le surpasse toujours. Les scènes ont une vivacité, une force,
une abondance de saillies qui n'étoient pas dans le g^nie du
poète latin.
Dans Térence, c'est Geta, esclave d'Antiphon, qui raconte
à un esclave de l'ami de son maître la manière dont ce dernier
a connu la jeune Phanion. Cette scène du rëcit entre deux
valets ne peut manquer d'ôtre froide et languissante : dans
Molière, c'est l'amant lui-même qui raconte son aventure aveo
tout le feu que peut lui donner sa passion. Les circonstances
de cette histoire sont les làêmes dans les deux auteurs : nous
nous bornerons à rapprocher les portraits de l'héroïne de ce
petit roman , traces par Tërence et Molière.
Tërence la peint d'une manière très-délicate :
' ((Nous la voyons, dit Geta; qu'elle étoit belle! tu ne
M peux t'en faire une idée : figure-toi que sa beauté n'avoit
a aucun ornement. Ses cheveux étoient épars , ses pieds nus;
n elle étoit au désespoir. Les larmes înondoient son visage;
a et ses habits étoient tellement délabrés, que si sa beauté
(( n'eût été à l'épreuve , ces objets qui l'entouroient l'auroient
(( fait entièrement disparoître. »
Moli^, mettant ce portrait dans la bouche d'un amant y
retend davantage : il y a moins de délicatesse et plus de pas-
sion dans cette peinture.
K Une autre, dit Octave, auroit paru effroyable en l'éUt où
« elle étoit, car elle n'avoit pour tout habillement qu'une mé-
(( chante petite jupe, avec des brassières de nuit qui étoient de
> yicl«mu8. yirgo pulchra : et quo magis diceres ,
Nihil aderat «djuinemi ad putebritndineni.
Capillus passus , nudos pes , ipM honida :
LaCrumaB , vestitu« turpis , ut ni vis^ni
In ipsft inesset fonnâ , haoc fonnam eningucrent.
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532 RÉFLEXIONS
d simple fuUine; et sa coiiFui^ ëtoit une cornette jaune , re-
« troussée au haut de sa tête y qui laissolt tomber en désordre
« ses cheveux sur ses épaules ; et cependant , faite comme
<( cela, elle brilloit de mille attraits, et ce u'ëtoit qu'agréments
(( et que charmes que toute sa personne. — Ses larmes n'ëtoient
« point de ces larmes désagréables qui dépurent un visage :
« elle avoit à pleurer une grâce touchante, et sa douleur étoît
« la plus belle du monde, etc. »
Pour montrer quel parti 'Molière sait tirer de Térence, il
suffira de citer encore un morceau qu'il a presque traduit
Démiphon, père d'Antiphon , fait des réflexions très-sérieuses
sur la résignation avec laquelle un voyageur doit supporter
tous les malheurs qui ont pu arriver en son absence.
* « Quand nous revenons d'un long voyage , nous devons
ce penser sans cesse aux désastres dont notre maison a pu être
a frappée, dangers, pertes, exils. Il faut se figurer que notre
« fils est tombé dans la débauche, que notre fille est malade,
« et que notre épouse est morte. Tous ces accidents sont com-
(c miins dans la vie ; ils nous menacent sans cesse, et ne pour-
c( ront nous abattre, si nous y sommes préparés. Par la même
« raison, nous nous trouverons heureux si aucun de ces
(c maux ne nous est arrivé. »
Molicre tourne 1res - adroitement ces graves maximes en
plaisanterie. Scapin, pour consoler Argante, cite les paroles
d'un ancien , et continue ainsi :
« Pour peu qu'un père de famille ait été absent de chez lui ,
c( il doit promener son esprit sur tous les fôçheux accidents
' Pericla , danma , exilia, peregrè rediens semper oogitet,
Aut fili peccatum, ant uxoris moitem , aut moiham filiae :
Communia esse haec f fini posse : ut uequid animo sit novum
Quld(]uid pneter spem eveniati omne id deputare esse in lucro.
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SUR LES FOURBERIES DE SCAPIN. 533
« que son retour peut rencontrer, se figurer sa maison brûlëe ,
« son argent dërobë , sa femme morte , son fils estropie , sa
« fille subornée ; et ce qu'il trouve qui ne lui est point arrive ,
« rimputer à bonne fortune. Pour moi, j'ai pratiqué toujours
<( cette leçon dans ma petite philosophie, et je ne suis jamais
« revenu au logis que je ne me sois tenu prêt à la colère de
(( mes maîtres, aux réprimandes, aux injures, aux coups de
« pied au cul , aux bastonnades , aux étrlvières ; et ce qui a
« manqué à ni'arriver, j'en ai rendu grâce à mon bon destin. »
Ou conviendra que cette philosophie mise dans la bouche
de Scapin , et le retour plaisant qu'il fait sur lui-même , sont
beaucoup plus dramatiques que les sages méditations de
Démiphon.
L'exposition de cette pièce est pleine de rapidité et de mou-
vement, mais elle n'appartient pas à Molière : il l'a puisée
dans une comédie de Rotrou intitulée, la Sœur. Ce grand
homme, comme on l'a dit dans sa Yîe, ne se faisoit aucun
scrupule de prendre chez les anciens et les mkodernes tout ce
qu'il trouvoit bon : il se l'approprioit par la manière dont il
savoit l'employer. La scène de Rotrou est en vers, et fort bien
écrite. Ergaste , valet de Lélie , vient de lui apprendre qu on
veut le marier avec uue demoiselle qu'il n'aime pas.
LÉLIE.
O fatale nouvelle , et qui me désespère !
Mon oncle te l'a dit , et le tient de mon père ?
EBGASTE.
Oui
LÉLIE.
Que pour Eroxène il destine ma foi ,
«Qu'il doit absolument m'imposer cette loi ?
Qu'il promet Aurâie aux vceux de Pol jdore ^
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5j:^ RÉFLEXIONS
EBGÀSTl.
Je TAiu rd déjà dit , et vous le dU euoore.
LÉLIB.
Et qu'ex%ç«iit de iioat oe fiinette devoir.
Il veut DOU8 obliger d'éponseï' dès ce soir?
EBOASTS.
Dès ce soir *
LÊLIB.
Et tu crois qu'il te parbit sans (èinte?
EBOÀSTE.
Saut feinte.
LÉLIB.
O si d'axDour tu ressentols l'atteinte ^
Tu plaindrois moins ces moU qui te coûtent si cher.
Et qu'avec tant de peine il te faut arracher *
On Toit que le mouvement de cette scène est absoittinent Je
même que celui dé la scène d'Octave et de Silvestre.
Molière profita aussi d'une scène du Pédant joué, de
Gjrrano de Bergerac y c'est de celle oà revient souvent le mot
si vrai : Que diable aUoit-U faire dans cette galère? Cjrano avoit
beaucoup de bizarrerie dans l'esprit; mais il ëtoit quelquefois
naturel et comique. On doit savoir gré à Molière de nous avoir
conserve cette excellente scène, qui eût ètë oubliée et perdue,
s'il ne l'eût mise dans un de ses ouvrages. La voici telle que
Cjrano l'a composée. Gorbinelî, valet fripon, fait croire à
Oranger, principal du collège de Beauvais, que son fils a été
enlevé par des corsaires turcs en passant la Seine vis-à-vis le
quai de l'École.
oKAiTaEa.
Hé ! par le cornet retort de Triton , diei» marin , qm jsjomm ouït
parler que la mer fût à Salnt-Cloud , qu'il j eût des galères, des
pirates , des écueils ?
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SDR LES FOURBERIES DE SCAFFÎT. 535
CORBlUSLI.
C'eit tn cela que la ckoM «st plus menreilkiise ; et quoiqu'on
ne les ait point m» en France que eela , que sait-on sïb ne sont
pM venus de Gonstantinople jusqu'ici entre deux eaux?
0«ANOKB.
Que diable aller faire dans la galère d'un Turc ? Pêrgê.
CORBIVELl.
Je me suis jeté aux genoux du plus apparent d*eiitre eux. Hé 1
monsieur le Turc , lui ai-je dit , permettez-moi d*aller «rercir ••n
père , qui vous enverra tout k l'heure sa rançon.
GRAHOEA.
Tu ne deyois pas parier de rançon : ils se seront moqués de toi.
GOABIVSLI.
Au contraire , à ce mot il a un peu rasséréné sa fare. Ta , m'a-
t-il dit; mais si tu n'es pas ici de retour dans un moment, j'irai
prendre ton maître dans son collège» et tous étranglerai tous
trois aux antennes de mon navire.
ORAHOEft.
Que diable aller faire dans la galère d'un Turc ?
(tl demande son écritoire, et parle d'écrire au corsaire; Gotinnèli hii té-
pond que le Turc se moquera de lui. )
GRASOER.
Va donc leur dire de ma part que je suis prêt à leur répokidre
pàr-devant notaire , que le premier des leurs qui tondra entre
mes mains ,. je le leur renvierrai pour rien. • » Hé ! que diable » que
diable aller faire dana une galère? Ou dis-leur qu'autrement je
vais m'en plaindre en justice.
CORBIVXLI.
Tout cela s'appelle dormir les yeux ouverts.
GRAVGEB.
Mais faut-il être ruihé & l'âge Ou je suis? Ya-t'en avec Pasqnier,
preuds le reste du teston que je lui ai donné pour la dépense il
n'j a que huit jours... Aller sans dessein dans une galère!..*
Prends tout le reliquat de cette plèos... Ah! maliMmreuM géni-
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536 RÉFLEX. SUR LES FOURB. DE SCAPIN.
ture ! tu me coûtes plus d'or que tu n es pesant. . . Vaye la rançon,
«t ce qui te restera, emploie-le en oeuvres pies.. . Dans la galère
.d'un Turc!... Bien, va-t'en. .. ^ais, misérable, dis -moi, que
diable allois-tu faire dans cette galère?. •'. Va.prendre dans mes
armoires ce pourpoint découpé que quitta feu mon père l'année
du grand biver.
CORBIRELI.
A quoi bon ces fariboles? 11 faut au moins, cent.pistoles pour
•ta rançon.
• KAVGZA.
Cent pistoles! Ab! mon fils, ne tient-il qu'à ma vie pour con-
server la tienne ? Mais cent pistoles ! Gorbineli , va-t'en lui dire
qu'il se laisse pendre sans dire mot : cependant qu'il ne s'aflligs
point , je les en ferai bien repentir.
jCOB^ISIEi^l.
MademoiselIe,Geneyote n'étoit pas trop sptte, qui refiisoit tan«
tôt de vous épouser, 0ur ce qu'on lui assuroit que vous étiez
d'bumeur, quand elle seroit esclave en Turquie, de Vj laisser.
GRAVGEn.
Je les ferai mentir sans aller dans la galère d'un Turc. Et quoi
faire, de par tous les diables, dans cette galère? O galère, galère!
tu mets bien ma bourse aux galères I
Cette scène , dans Cyrano , est une cbarge , parce que l'ac-
tion se passe à Paris : Molière y qui transporte le sujet à
Naplcs, où un enlève ment de ce genre n'est pas sans vraî.sem-
blance , a gardé, suivant sa coutume, la plus juste mesure.
Si l'on partage l'opinion de J. B. Rousseau sur les pièces
destinées à l'amusement du peuple , on admirera sans res-
triction LES Fourberies de Se afin, qu'on doit considérer
comme le modèle, des comédies de ce genre. On y sera d'au-
tani; plus porté , que cette pièce est remplie de traits cbar-
mants, et qu'elle est également de nature à plaire, soit aux
gens délicats, soit à ceux dont le goût est moins épuré.
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FÊTE
DE VERSAILLES,
BN 1668,
ET
INTERMÈDES
DE GEORGE DANDIN.
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FETE
DE VERSAILLES.
Le roi y ajtnt accordé la paix aux instances de ses alliés et aux
vœux de toute l'Europe , et donné des marques d une modération
et d'une bonté sans exemple , même dans le plus fort de ses con-
quêtes , ne pensoit plus qu'à s'appliquer aux affaires de son
royaume , lorsque , pour réparer en quelque sorte ce que la éour
ayoit perdu dans le carnaval pendant son absence*, il résolut de
faire une fête dans les jardins de Versailles , où , parmi les plaisirs
que l'on trouve dans un séjour si délicieux , l'esprit fût encore
touché de ces beautés surprenantes et extraordinaires dont ce
grand prince sait si bien assaisonner tous ses divertissements.
Pour cet effet , voulant donner la comédie en suite d'une col-»
lation ; et après la comédie , le souper , qui fut suivi d'un bal et
d'un feu d'artifice, il jeta les jeux sur les personnes qu'il jugea
les plus capables pour disposer toutes les choses propres à cela. Il
leur marqua lui-même les endroits où la disposition du lieu pou-
voit , par sa beauté naturelle , contribuer davantage à leur déco-
ration ; et parce que l'un des plus beaux ornements de eette
maison est la quantité des eaux que l'art j a conduites malgré la
nature qui les lui «voit refiuées , sa majesté leur ordonna de s'en
servir , le plus qu'ils ponrroient , à l'embellissement de ces lienx »
et même leur ouvrit les mojens de les emplojer et d'en tirer les
efiets qu'elles peuvent faire.
Pour l'exécution de cette fête , le duc de Créquj, comme pre-
mier gentilhomme de la chambi« , ^t chargé de oe qui regard oit
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£4© FÊTE DE VERSAILLES.
la comédie ; le maréchal de Bellefonds , comme premier maître-
d'hôtel du roi , prit soin de la collation , du souper , et de tout et
qui regardoit le service des tables ; et M. Colbert , comme surin >
tendant des bâtiments , fit construire et embellir les diyers lieux
destinés à ce dirertissement rojal , et donna les ordres pour l'exé-
cution des feux d'artifice.
Le sieur Yigarani eut ordre de dresser le théâtre pour la co-
médie , le sieur Gisscj d'accommoder un endroit pour le souper,
et le sieur Le Yau , premier architecte du roi , un autre pour
le bal.
Le mercredi , dix-huitième jour de juillet , le roi , étant.parti de
Saint-Germain, vint dîner à Versailles arec la reine, monseigneur
le dauphin , Monsieur et Madame. Le reste de la cour , étant ar-
rivé incontinent après midi , trouva des officiers du roi qui fai-
soicnt les honneurs , et recevoient tout le monde dans les salles
du château , où il j avoit , en plusieurs endroits , des tables dres-
sées, et de quoi se rafraîchir; les principales dames furent con-
duites dans des chambres particulières pour se reposer.
Sur les six heures du soir, le roi ajant commandé au marquis
de Gesvres , capitaine de ses gardes, de faire ouvrir toutes lej
portes , afin qu'il n'j eût personne qui ne prît part au divertisse-
ment , sortit du château avec la reine , et tout le reste de la
cour , pour prendre le plaisir de la promenade.
Quand leurs majestés eurent fait le tour du grand parterre,
elles descendirent dans celui de gazon qui est du côté de la
grotte , où , après avoir considéré les fontaines quî les embel-
lissent, elles s'arrêtèrent particulièrement à regarder celle qui est
. au bas du petit parc , du côté de la pompe. Dans le milieu de son
bassin', l'on voit un dragon de bronze qui , percé d'une flèche ,
semble vomir le sang par la gueule , en poussant en l'air un bouil-
lon d'eau qui retombe en pluie , et couvre tout le bassin.
Autour de ce dragon il j a quatre petits amours sur des cjrgneSi
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FÊTE DE VERSAILLES. 341
qui font chacun un grand jet d'eau , et qui nagent Térs le bord
comme pour se sauver. Deux de ces amours qui sont en face du
dragon , se cachent le visage avec la main pour ne le pas voir , et
sur leur visage Ton aperçoit toutes les marques de la crainte par-
faitement exprimées ; les deux autres , plus hardis , parce que le
monstre n'est pas tourné de leur côté , l'attaquent de leurs armes.
Entre ces amours , sont des dauphins de bronze , dont la gueule
ouverte pousse en l'air de gros bouillons d'eau.
Leurs majestés allèrent ensuite chercher le frais dans ces bos«
quets si délicieux , où l'épaisseur des arbres empêche que le soleil
ne se fasse sentir. Lorsqu'elles furent dans celui dont un grand
nombre d'agréables allées forment une espèce de labyrinthe , elles
arrivèrent , après plusieurs décours , dans un cabinet de verdure
pentagone où aboutissent cinq allées. Au milieu de ce cabinet il
y a une fontaine dont le bassin est bordé de gazon. De ce
bassin sortoient cinq tables en manière de buffets , chargées
de toutes les choses qui peuvent composer une collation magni-
fique.
L'une de ces tables représentoit une montagne où , dans plu-
sieurs espèces de cavernes , on voyoit diverses sortes de viandes
froides ; l'autre étoit comme la face d'un palais bâti de massepains
et pâtes sucrées., Il j en avoit une chargée de pyramides de confi-
tures sèches , une autre d'une infinité de vases remplis de toutes
sortes de liqueurs ; et la dernière étoit composée de caramels.
Toutes ces tables , dont les plans étoient ingénieusement formés
eu divers compartiments, étoient couvertes d'une infinité de
choses délicates , et disposées d'une manière toute nouvelle ;
leurs pieds et leurs dossiers étoient environnés de feuillages
mêlés de festons de fleurs, dont une partie étoit soutenue par des
bacchantes. Il j avoit entre ces tables une petite pelouse de
mousse verte qui s'avançoit dans le bassin, et sur laquelle on
▼ojoit , dans de grands vasct , des orangers dont les fruits
«toient confits; chacun de ces orangers avoit à côté de lui deux
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54a FÊTE DE VERSAILLES.
autres arbret de difierentet espèces , dont les fruits étoient pareil»
lement confits,.
Du milieu de ces tables s'éleToit un jet d eau de plus de trente
pieds de haut, dont la chute faisoit un bruit très -agréable; de
sorte qu'en voyant tous ces buffets d'une même hauteur , joints
les uns aux autres par les branches d'arbres et les fleurs dont ils
étoient revêtus, il sembloit que ce fût une petite montagne du
haut de laquelle sortît une fontaine.
La palissade qui fait l'enceinte de ce cabinet étoit disposée
d'une manière toute particulière ; le jardinier, ajant employé son
industrie à bien ployer les branches des arbres , et à les lier en-
semble en diverses façons , en ayoit formé une espèce d'architec-
ture. Dans le milieu du couronnement on voyoit un socle de ve^
dure , sur lequel il y avoit un dé qui portoit un vase rempli de
fleurs. Aux côtés du dé , et sur le même socle , étoient deux autres
vases de fleurs ; et en cet endroit , le haut de la palissade venant
doucement à s'arrondir en forme de globe , se terminoit aux deux
extrémités par deux autres vases aussi remplis de fleurs.
Au lieu de sièges de gazon, il j avoit, tout autour du cabinet,
des couches de melons^ dont la quantité , la grosseur et la bonté
étoient surprenantes pour la saison. Ces couches étoient fûtes
d'une manière tout extraordinaire ; et à bien considérer la beanté
de ce lieu , l'on auroit pu dire autrefois que les hommes n^auroieat
point eu de part à un si bel arrangement ^ mais que quelques di-
vinités de ces bois auroient employé leurs soins pour l'embellir
de la sorte.
Gomme il 7 a cinq allées qui se tenninent toutes dans ce ca-
binet , et qui forment une étoile , l'on tronroit ces allées ornées
de chaque côté de vîngt'-six arcades de cyprès. Sona chaqne
areade , et sur des sièges de gaaon , il y ayoit de grands rases
fttuj^is de divers arbret chargés de leurs fruits. Dans la prtmièn
de ces allées il n-y avoit que des oranger» de Portugal. La s^
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FÊTE DE VERSAILLES. 543
oonde étoît toute da bigarreautiers et de cerisiers mâles ensemble.
La troisième étoit bordée d'abricotiers et de pêchers ; la qua»
triéme , de groseilliers de Hollande ; et dans la cinquième Ion
ne vojoit que des poiriers de différentes espèces. Tous ces arbres
fai soient un agréable objet à la vue , à cause de leurs fruits , qui
paroissoient encore davantage contre Tépaisseur du bois.
Au bout de ces cinq allées , il j a cinq grandes niches de ver-
dure, que l'on voit toutes en fece du milieu du cabinet. Ces
niches étoient cintrées ; et sur les pilastres des côtés s 'éle voient
deux rouleaux qui s'alloient joindre k un carré qui étoit au mi-
lieu. Dans ce carré Ion vojoit les chiffi^s dti roi , composés de
différentes fleurs ; et des deux côtés pendoient des festons qui
t'attachoient à l'extrémitéi des rouleaux.. A côté de la niche il y
avoit deux arcades , aussi de verdure , avec leurs pilastres d'un
côté et.d'autre ;.et tous ces pilastres étoient terminés par des vases
a-emplis de fleurs.
Dans l'une de ces niches étoit la figure du dieu Pan , qui ,
ajant sur le visage toutes les marques de la joie , sembloit prendre
part k celle de toute rassemblée. Le sculpteur ravt>it disposé dans
une action qui faisoit connoitre qu'il étoit mis là comme la divi-
nité qui présidoit dans ce lieu.
Dans les quatre autres niches il j.avoit quatre satjres, deux
hommes et, deux femmes, qui tous sembloient danser, et témoi-
gner le plaisir qu'ils ressentoient de se voir visités par un si grand
monarque suivi d'une si belle cour. Toutes ces figures étoient
dorées , et faisoient un effet admirable contre le vert de ces palis-
sades.
Après que leurs majestés eurent été quelque temps dans cet
endroit si charmant , et que les dames eurent fait collation , le roi
abandonna les tables an pillage des gens qui sui voient; et la de»^
traction d'un arrangement si beau servit encore d'un divertisse-
ment agréable k XquXû la cour, par l'empressement et la confusion
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54-i FÊTE DE VERSAILLES.
de ceux qui démolissoient ces chAteanx de massepaiiM , et cet
montagnes de confitures.
Au sortir de ce lien , le roi rentrant dans une calèche , la reine
dans sa chaise , et tout le reste de la cour dans leurs carrosses ,
poursuivirent leur promenade pour se rendre à la comédie , et
passant dans une grande allée de quatre rangs de tilleuls, firent
le tour du bassin de la fontaine des cognes , qui termine Tallée
rojale vis-à-vis du ch&teau. Ce bassin est un carré long finissant
par deux demi -ronds. Sa longueur est de soixante toises , sur
quarante de large. Dans son milieu il 7 a une infinité de jetn
d'eau , qui , réunis ensemble , font une gerbe d'une hauteur et
d'une grosseur extraordinaires.
A c^té de la grande allée rojale , il j en a deux autres qui en
sont éloignées d'environ deux cents pas ; celle qui est à droite en
montant yers le château s'appelle Tallée du roi , et celle qui est à
gauche , l'allée des prés. Ces trois allées sont traversées par une
autre qui se termine à deux grilles qui font la clôture du petit
parc. Les deux allées des côtés et celle qui les traverse ont cinq
toises de large ; mais à l'endroit où elles se rencontrent , elles
forment un grand espace qui a plus de treize toises en carré.
C'est dans cet endroit de l'allée du roi que le sieur Yigarani avoit
disposé le lieu de la comédie. Le théâtre, qui avançoit un peu
dans le carré de la place , s'enfonçoit de dix toises dans l'allée
qui monte vers le château , et laissoit pour la salle un espace de
treize toises de face sur neuf de large.
L'exhaussement de ce salon etoit de trente pieds jusqu'à la
corniche , d'où les côtés du plafond s'élevoient encore de huit
pieds jusqu'au dernier enfoncement. Il étoit couvert de feuillée
par-dehors ; et par-dedans , paré de riches tapisseries que le sieur
du Metz , intendant des meubles de la couronné , ayoit pris soin
de fuire disposer de la manière la plus belle et la plus convenable
pour la décoration de ce lieu. Du haut du plafond pendoieat
iteute-deax chandeliers de cristal^ portant chacun dix bougies
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FÊTE DE VERSAILLES. 545
âe cire blanche. Xatoar de la f aile étoîent plusieurs si^es dispo*
ses en amphithéâtre , remplis de plus de douze centa personnes ;
et dans le parterre il y ayoit encore sur des bancs une plus
grande cpianiité de monde. Cette salle étëit percée par deux
grandes ax^aâes\ 'dont Tiiiie étoît vii-A-vîs du théâtre , et l'autre ,
du cAté qiii yarers la grande allée. L'btiyferturé dii théâtre etoit
de trente-six pieds , et de chaque c6té il y avait disux grandes coh
lonnei tbrSes dé bronze et de lapis , enyironiiées de branches et
de feuilles de vigne d'or; elles étoîent posées sur des piédestaux '
de marbre , et portaient une grande corniche , aussi de marbre ,
dans le milieu de laquelle on vojoit les armes du roi sur un
cartouche doré , accompagnées de trophées ; l'architecture étoit
d'ordre ionique. Entre chaque colonne il j avoit une figure ; celle
qui étoit à droite représentoit la Paix, et celle qui étoit à gauche
ûguroit la Victoire , pour montrer que sa majesté est toujours en
état de faire que ëe^ peuples jouissent d'une paix heureuse et
pleine d'abondance , en rétablissant le repos dans l'Europe , ou
d*nné victoire^orieuf e et remplie de joie , quand elle est obligée
de prendre léB- armes pour soutenir ses droits:
Lorsque leurs majestés furent arrivées daiis ce lieu, dont la
grandeut et la magnificence surprirent toute la cour , et quand
elles durent pris leurs places sôus le haut dais qui étoit afu
nlilieu du parterre , on leva la toile qui cachoit la décoration du
théâtre; et alors les ^ux se trouvant tout- à- fait détronipés,
l'on erut Voir effectivement un jatdin d'une beautér extraordi-
iiairèj
A l'entrée de ce jardin , l'on découvroit deux palissades si in-
génieusement moulées, qu'elles formoient un ordre d'architec-
ture dont la corniche étoit soutenue par quatre termes qui
r«présentoient des satjres. La partie d'en -bas da ces termes, et
ce qu'on appelle gaine, étoient de jaspe ^ et lé reste de bronze
doréi.Ges satjres portoiént sur leurs têtes des cprbeilles pleines
de fleurs; et sur les piédestaux de marbre qui soutenoient ces
MOLIÈHE. 5. 35
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546 FÊTE DE VERSAILLES.
mêmes tennef il j ayoït de grands yases dorés, aussi remplis de
fleurs.
Un peu plus loi>^ paroissoie^t deux terrasses reyétues de
marbre blanc , qui enyironnoient un long canal. Au bord de ces
terrasses il j ayoit des masques dorés qui yomi^sojent de Vem
dans le canal; et au-des8\is dte ces n^sques on yo^oit ^e» yases
de bronze doré d'où sortoient aussi de yéritables j^ets d'eau.
On montoit sur ces temasses par trois degrés ; et«6ur la même
ligne où étoient rangés les termes , il y ayoit d'un cdté et d'autre
une allée de grands arbres , entre lesquels paroissoient des cabi-
nets d'une architecture rustique. Chaque cabinet couyroit un
grand bassin de marbre , soutenu surun piédestal de même ma-
tière , et de ces bassins sortoient autant de jets d'eau.
Le bout du canal le j^us proche étoit bordé de donxe jets
d'eau qui formoieni autant de chandeliers ; et à l'antre extré-
mité on yojoit un superbe édifice en formé de dème* Il étoit
percé de trois grands portiques , au trayers desquels on décou-
yroit une grande étendue de pajs..
D'abord on yit sur le théâtre une collation magnifique d'o-
ranges de Portugal , et de toutes sortes de fruits chargés à Ibnd
et en pjramides dans trente -six corbeilles, qui furent seryies à
. toute la cour par le miuréchal de Bellefonds , et par plusieucs sei-
gneurs, pendant que le sieur de Launaj, intendant des menus-
plaisirs et affaires de la chambre , donnoit de tous côtés des im-
primés qui contenoient le sujet de la comédie et du ballet.
Bien que la pièce qu'on représenta doiye être considâTe
comme un impromptu , et uU de ces ouyrages où la nécessité de
satisfiure sur4e-ohamp aux yolontés du roi ne donne pas tou-
jours le loisir d'j apporter la dernière main et d'ein former les
derniers traits, néanmoins il est certain qu'elle est composée de
parties si diyersi^ées et si a^préables , qu'op peut dire qu'il a'eo •
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FÊTE DE VERSAILLES. 547
guère' para sur le théâtre de plus capable ide satisfaire tout en-
semble Toreille et les jeux des spectateurs. La prose dont on s*est
%ern est un langage très «-propre p6iàr raolsion qa*on ceprésadtCi
et les yers qui se chantent entre les actes de la comédie conyien-
sent si bien au sujet, et expriment si tendrement les passioni
dont ceux cpj Içs téoî(tçn|t ^oiveut être émuf , qjfi*il pi j a japais
rien eu de plus touchant. Quoiqu'il semblée que ce soient deux
comédies que Ion joile en même temps , dont Tune soit fsn prose
et Tautre en yers , elles sont pourtant si bien unies à un même
sujet , qu'elles ne font qu'une même pièce ,' et ne représenteitt
qu'une seule action.
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PERSONNAGES
DES INTERMËDBS DE LÀ GOMËDIE DE GEORGE D'ANDIll
GEORGE DANDIN.
BERGERS dansants, dëguisës en valets de ftte^
BERGERS jouant de la flûte*
GLIMfiNE /bergère chantante.
GHLORIS, bergère chantante.
TIRGISy berger chantant, amant de Gliniène«
PHILËNE, berger chantant, amant de Ghioris.
UNE BERGERE.
BATELIERS dansants.
UN PAYSAN, ami de George Dandîn.
GHOËURS DE BERGERS chantants.
BERGERS ET BERGERES dansants*
UN SATYRE chantant.
UN SUIVANT DE BAGGHUS, chantant.
CHOEUR DE SUIVANTS DE BAGGHUS, chanUnts.
CHOEUR DE SUIVANTS DE L'AMOUR, chantants.
UN BERGER chantant.
SUIVANTS DE BAGGHUS Et BACCHANTES, dansants.
SUIVANTS DE L'AMOUR, dansants.
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INTERMÈDES.
PREMIER INTERMÈDE.
^*^<» i^»i^i^»^S^>#««^S^«.^«^>^^^.^^t^.^»^^H^>^^i ^^O^^M^^l^li^ ^^■■^■^■^^'«^«^«^s^^.^^^^ »^
SCÈNE I.
GEORGE BANDIN, BERGERS Diamsà eh valets db fête,
BERGERS JouART de la fl^te.
PBEBIliBB ElTTEis.
Quatre bergen 'déguisa en yalets'de fête, accompagnes de quatre ber*
gen jouant de la flûte, cntient en dansant, et obligent George Dandin dt
danser ayec eux.
George Dandin, mal satis&it de son mariage, et n'ayant l'esprit rempli
qae de fikhenses pensées, quitte bientôt les bergers, avec lesquels il n'a
demeuré que par contrainte.
SCÈNE IL
GLÏMËIfE, CHLORI.'
CLiMiai.
L'avtbb ionr, d'Asetie
J'entendis la Toix,
Qui sur sa musette
Chantoit dans nos bob :
Amour , que sous ton empire
On souflre de maux cuisants !
Je le puis bien dire,
Puisque Je le sens.
CHLOBIS.
La jeune Lisette,
Aui
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55o FÊTE DE VERSAILLES.
Sur le tOD d'Anetite
Reprit tendraDMiit :
Amour, si 80us ton empire
Je soufibe de« nuniz ciiisintt,
G'ett de n'oser dire
Tout ce gne je sens*
SCÈNE III.
TIUCIS, PHIt^ÈNE, GLIU^NB, COLORIS.
GBLOBXS.
LAiiSB-vovi ea fqKMi PhîlèDe.
CI.IMÈRB.
Tîrds, ne riens point m'airèter.
TIBCia XT taiLlSB EVSBMBLS.
Ah! belle inhumain»,
Dei^e un moment m'écouter.
GtlKilTB BT GBLOBia BB8BMB1.B.
Mail que me yenz-ta conter?
TIBGXi ET VBItàBB BBiBMBLf.
Que d'une flamme immortelle
HoDOCBut brûle iQua tes lois.
CLXMftVB XT CXLOBia EBSBMBLX.
Ce n^est pas un« nor telle,
Ttf me Tas dit mille to\i,
pBiLiBB, à CUori».
Quoi I Tenz-tn , toutei ma vie ,
Que )*aime et n'obtienne rien ?
CHLOBIS.
Non , ce n'est pas mon enrit;
iTaime plus, je le veux bien;
TIBCI8, à Climênê.
Le ciel me force à iTiommaga
Dam tons ces bois sont témoÎDB.
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FÊTE DE VERSAILLES. 55i
G*e8t an ciel, puisqu'il t'engage,
A te payer de ties toâns.
PBiLftir&, à ChioH»;
C'est par ton mérite extrême
Que tu captrres Mes voboz.
CBtaBXS.
Si je mérite qu'on m'aSme ,
Je ne dois rien à tea fisbx.
TIRCC8 ET PâïtiHB ZVBlttàVlM»
L'éclat de tes yeux me tito.
CLluint HT OdLOBri sut ÈMttSé
Détourne dé fiioî tiespê.
TIBOIS ET PHILÈHB EVSBMÏLB;
Je mê plais dans cette Vue.
ChititVB ET CHLOBIS ESTSIMBLE.!
Berger, ne t'en plains donc pat.
PHILÈHE.
jLhil>eilleClimèner
TIBCX8.
ALI belle Chiens!
PHiLàBB, à Climèiie,
Rends-la pour moi plus humaine.
TiBCis, 'à Chloris,
Domte pour moi ses m^ris.
CLIMÈBE, à Chloris.
Sois sensible à l'amour que te porte Philène
CB10BI9, à Climène,
Sois senable à l'ardeur dont Tircis est épris.
CLiMÉBE, à ChlorU»
Si tu veux me donner ton exen^le , bergère ,
Peut-étK je le recevrai
CHI.OBI8, à Climène,
Si tu veux te résoudre à marcher 1a première,
Posûble que je te suivrai.
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55a FÊTE DE VERSAILLES.
CLlMtm tT. CBLOBXS EVgEMlLE.
AdicBi borner*
CLXMÈRB, A PhUèna^
Anenda an ÛYoraUe sort.
CBLOAIS, à Tirof.
Attends nn doux tuccèt du mal qui te poieède.
Je n'attends aacnn remèd^^
Et je n'attends qne la mort.
TXBCIS BT VBILtBE EBSBKl^LB.
Fuîsqu'Q nous &nC languir en de tels d^laisirs.
Mettons £ny en nxmnint, à nos tristea soojpin.
flN irU PEEMlÊâ urTEEMàDC
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FÊTE DE VERSAILLES. 553
A<]TE PREMIER.
SECOND INTERMÈDE.
SCÈNE I.
GEORGE DANDIN, UNE BERGÈRE.
La bergère vient apprendre à George Dandia le désespoir da Tireis et
de Philène , qni se sont précipités dans les eaux. George Dandin , agîttf
d'autief inquiétudes, la quitte en colère.
SCÈNE IL
CHLORIS.
Ah ! mortelles douleurs !
Qu'ai-je plus â prétendre?
Goulex , coulez ) mes pleurs :
Je n*en puis trop r^and^e.
Pourquoi faut-il qu*uii tyrannique honneur
Tienne notre âme en esclaye asservie?
Hélas ! pour contenter sa barl>are rigueur,
J'ai réduit mon amant h. sortir de la via I
Ali ! mortelles douleurs !
Qu*ai-je plus h prétendre?
Coules, coulex, mes pleurs :
Je n'en puis trop répandre.
Me puis-je pardonner dans ce funeste sort
Les sévères froideurs doat je m'étois armée?
Quoi donc I mon cher amant , je t'ai donné la mort !
Est-ce le prix, hélas ! de m'avoir tant aimée?
Ah ! mortelles douleurs !
Qu'ai-je plus h. prétendre?
Coulez , coulez , mes pleurs :
Je n'en puis trop répandre.
FIN DU SECOND INTfiaMÈOI.
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554 V^TE DE VERSAILLES.
ACTE SECOND.
TROISIÈME INTERMÈDE.
SCÈNE I.
GEORGE DAUDIN, UNE BEROÈRB, BATELIERS.
La bergère qui ayoh amiolioé à George l)aiidm le malbear de Tîrcb et
de Philène lui Tient dire que ces bergen ne sont point morts y et lui
montre les bateliers qui les ont atarës. George Dandin n*ëcoute pas pins
tranquillement ce second récit de la beigire qu'il n'aToit £dt le premier,
et se retire;
SCÈNE IL
ENTRÉE DE BALLET.
Les bateliers qui ont sauré Hrcîs et Silène ^ rayis de la récompense
qu'ils ont reçue, eipriment leur joie en dansant, et font une manière de
jeu ayec leurs crocs.
FIN DU TEOrSIÈMB INTEEMÈDE.
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FÊTE DE VERSAILLES. 555
ACTE TROISIÈME.
QUATRIÈME INTERMÈDE.
SCÈNE I.
j&EOHGË DANDIN, UN TAYSAN.
Ce pajrgan , amî de George Dan^A , kâ draMfie' de noyer dans le
▼in tontes ses in^quiëtudes, et rçttiin^e pour jdhidre $d irbrxpe, Tojant
venir tonte la foule des bergers amonreitz, qoi cotBrinndeflt à célébrer par
des cbants et des danses le ponvoir de VAmùfxr,
SOÈNE II.
le théâtre change , et représente de grandes roches encrepâées d*arhiief
où l'on voit plusienrs berger; qm jouent des instruments.
GHLORIS, GLIMÊNE, TIRGIS, PHILÈNE, GHOEUR DE
BERGERS CBAVTAirrs, BERGERS et BERGÈRES DAmAars.
CHLonis.
Ici Tombrv dst onneatÉz
Donne un tel:it frais anx herbettei,
Et les bords à» ces nasseaia
Brillent de mille icmiettes
Qui se mirent dans les eanx.
Prenez ) bergers, vos masettesy
Ajustes vos chalumeaux,
Et mêlons nos chansonneties
Aux chan}8 des petits oiseaux.
Le xéphyr entre cet eamx
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556 FÊTE DE VERSAILLES.
Faîl xaSUiit oonrses secrètes ;
Et les rotsignolf nouveaux
De leurs douces amooretM^
Parlent aux tendres rameaux.
Prenex, Iwrgers , tm muaettes ,
Ajustei TQS cLalumeauXy
Et mêlons nos chansonnettes
Aux chants des petits oiseaux^
PREMIÈRE ENTRÉfl DE BALLET.
Bergers et hergires damanU,
* cimiREt •
Ah I qn*il est doux, htXkt SjlWe,
Ah ! quH est doux de s'enflammer !
n fimt letrancher de la TÎe
Ce qu*on en passe sana aîmer.
COLOBIS.
Ah! les beaux jours qu'Amour nous donne.
Lorsque sa flamme unit les coeurs}
Estrll ni globt ni counonne
Qui Taille ses moindres douoeuri ? «^ *
TIBCXfl.
Qu'ayeç peu de r^isqn on se plaint d*un martyre
Que suiyent de si doux plaisirs ( ;
VBiLivx.
Un moment de bonheur dans l'amoureux empire
Repaie dix ans de soupirs.
vous XflSBMBLK.
diantons ioua de TAmour le ponroir adorablt ;
Chantons tous dans ce» lieux
Scis attraits glorieux :
Il est le plus aûnab^
Et le plus grand des dieux.
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FÊTE DE VERSAILLES. 667
SCÈNE III.
Un grand rocker couvert d*arbreb, sur lequel est assise toiiifo U troupe
de Baochus , s^avance sur le bord dn théâtre.
UN SATYRE t VJ$ SUIVANT DE BACCHUS j CBOPUR DE SA-
TYRES CHA1STA1ÏT8 ; SUIVANTS DE BAGCHÛS et BACCHANTES
DAusABTs; CHLORIS, CUMÉNE^ TIRCIS, PHILÈNE , CHOEURS
DE BERGERS cvautauts; ËËBOERS.et BERGÈRES DASRAifTtf
LE SATTàE.
Arbêtez, c'est trop entreprendre ;
Un antre dieu , dont nous suivons les lois y
8*oppose à cet honneur qu'à TAmonr osent rendre
Vos musettes et vos toix:
A des titres si beaux Bacchtis seul peut prétendre »
Et nous sommes ici pour d^sndre ses droits.
CHOEUR DE SATTBES.
Abus suivons de Baccbus le pouvoir adorable $
Nous Suivons en tous lieux
Ses attraiu glorieux :
Il est le plus aimable
Et le plus grand des dieux*
DEÙS^IËMË ENTRÉE DE bALLET.
Suh^anù de Bacchui et haàchantes dansants,
CHioftis.
C'est le printemps qui rend l'âme
A nos champs semés de fleurs^
M au c'est l'aniour et sa flamme
<^ui font revivre nos oceurs.
VV StriTAlfT DE BACC»U^
Le soleil chasse les ombres
Dont le ciel est obscurci ;
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358 FÊTE OE VERSAII.I/E&
Et été âmes les (dos sombres
Btochns chasse le soncL
GHOBUB DES 8UITAVTS DB BAGCBUl,
fiaccliM.«t léyécé awr la tene et sar l'oode.
GHOBUB DES JUryARTB DS x'AJCOITB.
Et rAmonr est un dieu qa*on adore en tons lieux.
GHOBUB DES SUITÂBTS DE BACCHUff,
Bacchns à son pouToir a soumis tout le blonde.
CHOEUR DEf BUIYABTS DE L'AMOUB. !
Et rAmour a domté les hommes et les dieux.
CHOEUR DES SUITAHTS DE BACCHU8.
Rien peut-il égaler su douceur sans s^nde ? .
GHOBUBS DES fUlfrAl^TS DE L*A|^i9i;J9.
Rien peut-il ^lc;r pei chai^nes pr^depx?!
GHOBUB DBS tVtJ^:ff$ P» 9ACGUP^
Fi de VwnOMT fH âflmUmil
GHOBUB D»â SJDITAJIXB DB ^'âUOXIM.
Ah! quel plaisir d'aimer!
CHOBUjI DSS BUXYAjrxS DH BACOHVS. *
Ah! fuel plaisir de Ixûce!
GHOBUB DES SUITABTS DE L*AllOVR,
A qui vit sans amour la yie est sans appas;
GHOBUR DES SUITANTS DE BACCHÛS.'
C'est mourir que '610 vivre et de ne boire pas.
GHOBUB DES SUIVAVTS DE l'AIIOUH.
Aimables fers !
GHOBUB DES SUIVANTS DB BACGHUS.
Douce victoire!
GHOBUB DES SUjyAKTS DE C^MO^rR.
Ah ! quel plaisir d'aimer 1
GHOBUB DES flUiyABT>S DE ^ACCHUA;
Ah ! ^luel |ibù^ de hémt
TOUS EVSBNBCA
Non y non , c'est vm 0iJimi
Le plus grand dieu de tout»
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FÊTF DE VERSAILLES. 559
C'est TAmour.
CBOBVB DES lUIVANTS DE BAGCHUB.
C'eit Baochot,
SCÈNE IV.
UN BERGER, et lei vême» AorEo&&,
LE BERGEB.
C'est trop, c'est trop, bergers. Hé! poarqam ces débats?
Souflrons qu'en un parti la raison nous assemble. ,
L'Amour a des douceuijs^ BaochuB a des appas;;
Ce sont deux dattfs qui sont fort bien ensemble ;
Ne les séparons pas.
lES DEUX CH(BUBS.
Mâlons donc lenrs douceurs aûnaUes.
Mêlons ijios voix dUM^ ces lieux agréaUes^
Et Êdsons répéter aux échos d'alentour
Qu'il n'est rien de plus dloux que Bacchns et FAmour*
TROISIÈME E^NT^ljÊE DE BA^^L^T.
Les bergers ef bergères se mêlent avec les sntyants de Baocbus et les
Imediantes. Les suivants de Baccbus frappent ayec leurs ^yrses les es-
pèces de tambours de Basque que portent les bacchantes pour repiésenter
ces cribles qu'elles portoient anciennement anx fttes de Baoohns; les uns
et les autres font différentes postures, pendanl; que lesbergort et les ber-
gères dansent plus aériensemept.
FIN DES INTE&MtDIES DB CFOftOK DAillJ>Iir«
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66o FÊTE DE VERSAILLES.
Nonu dei^ personnes qui bnï Représentée chanté et dansé' dans tes
intermèdes de la coaiédie de Geor^ pandin,
George Dandin^ le sieur Molière, Bergers dansants, déguisés en
Talets de Tféte , les sieurs Beauchamp , Saint-André , La Pierre ,
Favier, Bergers jouant de la flûte, les sieurs DescSteaux, Phitbert,
Jean et Martin Hotteterre, Glimène , mademoiselle Hilaire. Chloris ,
mademoiselle des Fronteaux, Tircis , le sieur BlondeL Philène , le
sieur Gaye, Une bergère , mademoiselle, . . . Bateliers dansants , les
sieurs Beauchamp, Jouan, ChicanneaUy Favier, Noblet, May eux.
Un pajsan , ami ide George Dandin, /e sieur, . , . Bergers dansants ,
les sieurs Chicanneaa, Saint-André, La Pierre , Favier, Bergères
dansantes, les siedrs Bonard, Arnald, NoBlet, Foignard* Satjre
chantant y le sieur Estival, Suîrant de Bacchus chantant, te sieur
Glmgan,. Suivants de Bacchus dansants, les sieurs Beauchamf,
Dolivet, Chicanneau, Mayeux,' Bacchantes dansantes, tes sieurs
Paysan, Manceau , Le Roy , Pesan. Un berger , le sieuf Le Gros,
Cet agréable spectacle étant fini de la sorte , le roi et toute la
cour sortirent par le portique du côté gauche du salon , et qui
rend dans lallée de traverse , au bout de laquelle , à l'endroit ou
elle coupe l'allée des prés , Ton aperçut de loin un édifice élevé
de cinquante pieds de haut. Sa figure étoit t>ctogone , et sur le
haut de la couverture s'élevoit une, espèce de dôme, d'une gran-
deur et d'une hauteur si belle et si proportionnée-, que le tout
ensemble ressembloit beaucoup à ces beaux temples antiques,
dont l'on voit encore quelques restes. Il étoit tout couvert de
feuillages , et rempli d'une inanité de lumières. A mesure qu'on
s'en approchoit, on j découvroit mille différentes beautés. Il
étoit isolé , et Ion vo joitdans les huit angles autant de pilastres
qui seiircliént comme de pieds fores tni d'arcs-boutants élevés de
quinze pieds de haut. Au-dessus dé ces pilastres il j avoit de
grands vases ornés de différentes façons et remplis de lumières.
Du haut de ces vases sortoit une fontaine qui ^ retombant à l'en-
tour , les «nvironnoit comme d'une cloche de cristal : ce qui
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FÊTE DE VERSAILLES 56i
lûsoit un effet d'autant plus admirable , qu'on yojroit un feu
éclairer agréablement au milieu de l'eau.
Cet édifice étoit pet>cé de huit portes. Au-devant de celle par
ou l'on entroit , et sur deux piédestaux de verdure , étoient deux
grandes figures dorées qui représentoient delix faunes jouant
chacun d'un instrument. Au-dessus de ces portes on yojoit
comme une espèce de irise ornée de huit grands bas-reliefs repré-
sentant , par des figures assises , les quatre saisons de l'année et
les quatre parties du jour. A côté des premières il j avoit des
doubles L, et à côté des autres, des fleurs de lis. Elles étoient
toutes enchâssées parmi le feuillage , et faites avec un artifice de
lumière si beau et si surprenant, qu'il semliloit que toutes ces
figures , ces L et ces fleurs de lis fassent d'un métal lumineux et
transparent.
Le tour du petit dôme étoit aussi orné de huit bas-relieft
éclairés de la même sorte ; mais au lieu de figures , c'étoient des
trophées disposés en différentes manières. Sur les angles du prin-
cipal édifice et du petit dôme , il j ayoit de grosses boules de
▼erdnre qui en terminoient les extrémités.
Si l'on fiit surpris en voyant par-^lehors la beauté de ce lieu ,
on le fiit encore davantage en voyant le dedans. 11 étoit presque
impossible de ne se pas persuader que ce ne' fût un enchantement,
tant il j paroissoit de choses qui sembloient ne se pouvoir faire
que par magie. Sa grandeur étoit de huit toises de diamètre. Au
milieu il y avoit un grand rocher, et autour du rocher une table
de figure octogone chargée de soixante -«quatre couverts. Ce
rocher étoit percé en quatre endroits. Il sembloit que la nature
eût fait choix de tout ce qu'elle a de plus beau et de plus riche
pour la composition de cet ouvrage , et qu'elle eût elle-même |fris
plaisir d'en faire son chef-d*œuvre , tant les ouvriers avoîent
bien su cacher l'artifice dont ils s'étoient servis pour l'imiter.
Sur la cime du rocher étoit le cheval Pégase ; il sembloit, en
MoLiknc. 5. 3^
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56a FÊTE DE VERSAILLES.
se cabrant, faire sortir de l'eau qu'on yojoit couler doucement
de dessous ses pieds , mais qui aussitôt tomboit avec abondance ,
et formoit comme quatre fleuves. Cct-te eau , qui se précipitoit
avec yiolence et par gros bouillons parmi les pointes du rocher,
le rendoit tout blanc d écume, et ne s'j perdoit que pour paroitre
ensuite plus belle et plus brillante ; car, ressortant ayec impétuo-
sité par des endroits cachés , elle faisoit des chutes d'autant plus
agréables, qu'elles se sëparoient en plusieurs petits ruisseaux
parmi les cailloux et les coquilles. Il sortoit de tous les endroits
les plus creux du rocher mille gouttes d'eau qui , ayec celles des
cascades , yenoient inonder une pelouse couverte de mousse et de
divers coquillages qui en faisoit l'entrée. C'étoît sur ce beau vert,
et à l'entour de ces coquilles , que ces eaux venant à se répandre
et h couler agréablement , faisoient une infinité de retours qui
paroissoient autant de petites ondes d'argent , et , ayec un mur-
mure doux et agréable qui s'accordoit au bruit des cascades ,
tombaient en cent différentes manières dans huit canaux qui sé-
paroieat la table <l'ayec le rocher , et en recevoîent toutes les
eaux. Ces canaux et oient revêtus de carreaux de porcelaine et de
mousse , au bord desquels il j ayoit de grands vases à l'antique
émaillés d'or et d'azur, qui, jetant l'eau par trois différents en-
droits, remplissoient trois grandes coupes de cristal qui se
dégorgeoient encore clans ces mêmes canaux.
Au-dessous du cberal Pégase, etyts-à-yis la porte par où l'on
entroit , on yoyoit la figure d'Apollon assis , tenant dans sa main
une Ijre : les neuf Muses étoient au-dessous de lui, qui tenoient
aiMsi divers instruments. Dans les quatre coins du rocher , et au-
dessous de la chute de ces fleuves , il j aroit quatre figures cou-
chées qui en représentoient les divinités.
De que'lque côté qu'on regardât ce rocher , l'on j vojoit tou-
jours différents effets d'eau ; et les lumières dont il étoit éclairé
étoient si bien disposées , qu'il n'j en ayoit point qui ne contri*-
buassent à faire paroitre toutes les figures qui étoient d'argent ,
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FÊTE DE VERSAILLES. 563
et à faire briller davantage les divers éclats de l'eau et les diffé-
rentes couleurs des pierres et des cristaux dont il étoit composé.
Il j avoit môme des lumières si industrieusement cachées dans les
cavités de ce rocher , qu elles n etoient point aperçues , mais qui
cependant le faisoient voir partout , et donnoîent un lustre et un
éclat merveilleux à toute» les gouttes d eau qui tomboient.
Des huit portes dont ce salon étoit percé , il j en avoit quatre
au droit des quatre grandes allées , et quatre autres qui étoient
vis-à-vis des petites allées qui sont dans les angles de cette place.
A côté de chaque porte il j avoit quatre grandes niches percées à
jour et remplies d'un grand pied d'argent; au-dessus étoit un
grand vase de même matière, qui portoit une girandole de
cristal , allumée de dix bougies de cire blanche. Dans les huit
angles qui forment la figure de ce lieu il j avoit un corps solide
taillé rustiquement , et dont le fond verdâtre brilloit en façon de
cristal ou d'eau congelée. Contre ce corps étoient quatre coquilles
de marbre les unes au-dessous des autres , et dans des distances
fort proportionnées : la plus haute étoit la moins grande , et celles
de dessous augmentoient toujours en grandeur , pour mieux re-
cevoir Teau qui tomboit des unes dans les autres. On avoit mis
sur la coquille la plus élevée une girandole de cristal , allumée
de dix bougies , et de cette coquille sortoit de leau en forme do
nappe, qui, tombant dans la' seconde coquille, se répandoit
dans une troisième , où Tean d'un .masque posé au-dessus venant
à se rendre , la remplissoit encore davantage. Cette troisième
coquille étoit portée par deux dauphins dont les écailles étoient
de couleur de nacre : ces deux dauphins jetoient de l'eau dans la
quatrième coquille, où tomboit aussi en nappe l'eau de la coquille
qui étoit au-dessus ; et toutes ces eaux ve'noient enfin se rendre
dans un bassin de marbre, aux deux extrémités duquel étoient
deux grands vases remplis d'orangers.
Le plnfond de ce lieu n'étoit pas cintré en forme de voûte ; il
t'élevoit jusqu'à l'ouverture du petit dôme par huit pan«, qui
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554 FÊTE DE VERSAILLES.
représentoient an compartiment de menuiserie artistement taillé
de feuillages dorés. Dans ces compartimens qui paroissoient
percés, l'on aroit peint des branches d'arbres au naturel, pour
ayoir plus d'union avec la feuillée dont le corps de cet édifice
étoit composé. Le haut du petit dôme étoît aussi un comparti-
ment d'une riche broderie d^or et d'argent sur un fond vert.
Outre vingt -cinq lustres de cristal, chacun de dix bougies,
qui éclairoient ce lieu , et qui tomboient du haut de la yoûte , il
/ en ayoit encore d'autres au milieu des huit portes^ qui étoicnt
attachés avec de grandes écharpes de gaze d'argent entre des fes-
tons de fieurs , noués avec de pareilles écharpes enrichies d'une
frange de même.
Su^ la grande corniche qui régnoit tout autour de ce salon
ctoien^ rangés soixante-quatre vases de porcelaine remplis de di-
verses fleurs, et entre ces vases on avoit mis soixante -quatre
boules de cristal de diverses couleurs et d'un pied de diamètre,
soutenues sur des pieds d'argent : elles paroissoient comme au-
tant de pierres précieuses , et étoient éclairées d'une manière si
ingénieuse , que la lumière , passant au travers , et se trouvant
chargée de différentes couleurs de ces cristaux , se répandoit par
tout le haut du plafond, où elle faisoit des effets si admirables,
qu'il sembloit que ce fassent les couleurs mêmes d'un véritable
arc-en-ciel. De cette corniche, et du tour que formoit l'ouverture
du petit dôme , pendoient plusieurs festons de toutes sortes de
fleurs , attachés avec de grandes écharpes de gaze d'argent , dont
les bouts tombant entre chaque feston paroissoient avec beau-
coup d'éclat et de grâce sur tout le corps de cette architecture,
qui étoit de feuillage , et dont l'on avoit si bien su former diffé-
rentes sortes de verdure, que la diversité des arbres qu'on j avoit
emplojés, et que l'on avoit su accommoder les uns auprès des
autres, ne faisoit pas une des moindres beautés de la compositioa
de cet agréable édifice. *^
Ao-delk du portique qui étoit vis-à-vis de celui par où l'on
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FÊTE DE. VERSAILLES; 56Ô
entroit, on avoit dressé un buffet d'une beauté et d!une richesse
tout extraordinaire. Il étoit enfoncé de dix-huit pieds dansTallée,
et l'on jmontoit par trois grands degrés en forme d'estrade. Il y
avoit des deux côtés de ce buffet deux manières d'ailes élevées
d'environ dix pieds de haut , dont le dessous servoit pour passer
ceux qui porjtoient les viandes. Sur le milieu de chacune de ces
ailes étoit un socle de verdure qui portoit un. grand guéridon
d'argent , chargé d'une girandole aussi d'argent , allumée de
bougies de cire blanche; et à côté de ces guéridons plusieurs
grands vases d'argent : contre ce socle étoit attachée une grande
plaque d'argent à trois branches , portant chacune un flambeau
de cire blanche.
Sur la table du buffet, il j avoit quatre degrés, de deux pieds
de large et de trois à quatre pieds de haut, qui s'élevoient jusques
à un plaCond de feuillée de vingt-cinq pieds d'exhaussement. Sur
ce buffet et sur ces degrés l'on voyoit, dans une disposition agréa-
ble, vingt-quatre bassins d'argent d'une grandeur extrême et
d'un ouvrage merveilleux : Us étoient séparés les uns des autres
par autant de grands vases, de cassolettes et de girandoles d'ar-
gent d'une pareille beauté. Il j aVoit sur la table vingt- quatre
grands pots d'argent , remplis de toutes sortes de fleurs , avec la
nef du roi, la vaisselle et les verres destinés- pour son service.
Au-devant de la table on vojoit une grande cuvette d'argent en
forme de coquille , et aux deux bouts du buffet quatre guéridons
d'argent de six pieds de haut , sur lesquels- étoien^des girandoles
d'argent allumées de dix bongiès de cire blanche.
D ns^ les deux autres arcades qui étoient à c6té de celle-ci
étoient deux autres buffets moins hauts et moins larges que celui
cfn milieu : chaque table avoit deux degrés , sur lesquels étoient
dressés quatre grands bassins d'argent,, qui accompagnoient un
grand vase chargé dune girandole allumée de dix bougies; et
entre ces bassins et ce vase il y avoit plusieurs figures d'argent.
Aux deux bouts du buffet l'on voyoit deux grandes plaques pop-
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5G6 FÊTE DE VERSAILLES.
tant chacune trois flambeaux de cire blanche ; an-dessus du dossier,
, un guéridon d*argent chargé de plusieurs bougies; et à côté, plu-
sieurs grands yases d'un prix et d*nne pesanteur extraordinaires ;
outre six grands bassins qui serroient de fond. Devant chaque
table il j ayoit une grande cuyette d*argent , pesant mille marcs ;
et ces tables , qui étoient comme deux crédences pour accompa-
gner le grand buffet du roi , étoient destinées pour le service des
dames.
Au-delà de l'arcade qui servoit d'entrée du côté de l'allée qui
descend vers les grilles du grand parc ,. étoit un enfoncement d«
dix-huit toises de long , qui formoit comme un ayant-6alon.
Ce lieu étoit terminé d'un grand portique de verdure , au-delà
duquel il y ayoit une graude salle bornée par les deux, côtés des
palissades de l'allée, et, par l'autre bout,' d'un autre portique de
feuillages. Dans cette salle l'on ayoit dressé quatre grandes tentes
tiès-magnifiques , sous lesquelles étoient huit tables accompa-
gnées de leurs buffets chargés de bassins, de verres. et de lumières,
disposés dans un ordre tout-à-fait singulier.;
Lorsque le roi fut entré dans le salon octogone , et que toute
la cour, surprise de la beauté et de ]a disposition si extraordi-
naire de ce lieu , en eut bien considéré toutes les parties , sa majesté
se mit à table , le dos tourné du côté par où elle étoit entrée ; et
lorsque Monsieur eut pris aussi sa place , les dames qui étoient
nommée» par sa majesté pour j souper prirent les leurs , selon
qu'elles se rencontrèrent, sans garder aucun rang. Celles qui
eurent cet honneur furent :
Mesdemoiselles d'Angoulé***»
Mesdames
Aubrj de Courcjf»
De Saint-Abre.
V DeBroglio.
De Bailleul.*
V De Bonnelle^
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FÊTE DE VERSAILLES. 567
Bignon.
De Bordeaux.
Mademoiselle Borelle.
De Brissac.
De Coulange.
La maréchale de Cléramhaut.
La maréchale de Castelnau^
De Comminge.
La marquise de Castelnau^
La maréchale d'Estrées.
La maréchale d'Albret el mademoiselle sa fille.
Mademoiselle d'EJbeuf .
La maréchale de la Ferté.
De la Fajrette.
La comtesse de Fiesque.
De Fontenaj-Hotman.
De Fieubet.
La maréchale de Grancej et mesdemoiselles ses den^
filles.
Des Hameaux.
La maréchale de l'Hôpital.
L'a lieutenante civile.
La comtesse de Louyignj.
Mademoiselle de Manichan.
De Meckelbourg.
La grande maréchale.
De Marré..
De Nemours,.
De Richelieu^
La duchesse de Richemont.
Mademoiselle de Tresme.
Tambonneau.
De La Trousse.
La présidente de Tubœuf.
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5'68 FÊTE DE VERSAILLES.
La duchesse de La Valliére.
La marquise de La Valliére.
De Vilaccrf . .
La duchesse de Wirtemberg et madame sa fille.
De Valavoîr.
Comme la somptuosité de «e festin passe tout ce qu'on en
pourroit dire , tant par l'abondance et la délicatesse des viandes
qui j furent seryies que par le bel ordre que le maréchal de
Bellefonds, et le sieur de Yalentîné, contrôleur-général de la
maison du roa , j apportèrent , je n'entreprendrai pas d'en faire
le détail; je dirai seulement que le pied du rocher étoit reyêtu,
parmi les coquilles et la mousse , de quantité de pâtes , de confi-
tures, de consenres, d'hedbages, et de fruits sucrés, qui sem-
bloient être crûs parmi les pierres , et en faire partie. Il j avoit
sur les huit angles qui marquent la figure du rocher et de la table
huit pjramides de fleurs , dont chacune étoit composée de treize
porcelaines remplies de différents mets. 11 j eut cinq seryices,
chacun de cinquante- six plats; les plats du dessert étoient
chargés de seize porcelaines en pjramides , où tout ce qu'il j a
de plus exquis et de plus rare dans la saison paroissoit à l'œil et
au goût d'une manière qui secondoit bien ce que l'on avoit fait
dans cet agréable lieu pour charmer la vue.
Dans une allée assez proche de U , et aous une tente , étoit la
table de la reine, oûmangeoient Madame , Mademoiselle , madame
la princesse de Carignan. Monseigneur le dauphin sonpa au châ-
teau dans son appartement.
Le roi étoit servi par M. le duc , et Monsieur par le sieur de
Valentiné. Le sieur Grotteau , contrôleur de la bouche , les sieurs
Gaut et Chamois , contrôleurs d'office , mettoient les viandes sur
la table.
Le maréchal de Bellefonds servoit la reine ; et le sieur Coaret ,
contrôletur d'office, servoit Madame ; le sieur de La Grange . aussi
eontcôlenr d'office, mettoit sur table; les cent-suisses de la garda
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FETE DE VERSAILLES. «iGg
poTtoient les yiandes , et les pages et valets de pied da roi , de la
reine , de Monsieuj et de Madame , servoient les tables de leurs
majestés^
Dans le même temps que Ton portoit sur ces deux tables , il y
en ayoit buit auties que Ion seryoit de la même manière, qui
étoient dressées sous les quatre tentes dont j'ai parlé, et ces tables
avoient leurs maîtres d'bôtel , qui faisoient porter les yiandes par
les gardes-suisses.
La première étoit celle
De madame la comtesse de Soissons , de 20 couverts.
De madame la princesse de Bade , de ao
Demadame la ducbesse deCréquy, de 20
De madame la maréchale de La Motbe , de 20
De madame de Montausier, de t\0
De madame la marécbale de Bellefonds , de 65
De madame la marécbale d'Humières , de 20
De madame de Bétbune , de 20
Il j en ayoit encore trois autres dans une petite allée k côté de
celle que tenoit madame la maréchale de Bellefonds, de quinze à
scixe couyerU chacune, dont les maîtres d'hôtel du roi ayoient le
«oin.
Quantité d'autres tables se seryoient de la desserte de la reine,
et des autres , pour les femmes de la reine et pour d'autres per-
sonnes.
Dans la grotte , proche du château , il j eut trois tables pour
les ambassadeurs , qui ftirent servies en même temps , de vingt-
deux couverts chacune.
Il J avoit encore en plu.Hieurs endroits des tables dressées , où
l*on donnoit à manger à tout le monde; et l'on peut dire que l'a-
bondance des yiandes , des vin» et des liqueurs , la beauté et
Texcellence des fruits et des confitures^ et une infinité d'autres
chosef délicatement apprêtées , faisoient bien voir que la magni-
ficence du roi se répandoit de tous côtés.
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570 FÊTE DE VERSAILLES.
Le roi a'éunt leyé de tabla pour donner un nouveau divertis-
sement aox dames , et passant par le portique ou l'allée monte
vers le obAtean , les conduisit dans la salle du bal.
A deux cents pas de lendroit où Ton avoit soupe , et dans une
traverse d'allées qui forme un espace d une vaste grandeur, Ton
avoit dressé un édifice d'une 6gure octogone, haut de plus du
neuf toises , et large de dix. Toute la cour marcha le long de l'al-
lée sans s'apercevoir du lieu où elle étoit ; mais , comme elle eut
fait plus de la moitié du chemin , il j eut une palissade de ver-
dure qui, s'ouvrant tout d'un coup de part et d'autre, laissa voir,
au travers d'un grand portique , un salon rempli d'une infinité
de lumières, et une longue allée au-delà, dont l'extraordinaire
beauté surprit tout le monde.
Ce bAtiment n'étoit pas tout de feuillages comme celui où
l'on avoit soupe; il représentoit une superbe salle revêtue de
marbre et de porphjre , et ornée seulement en quelques endroits
de verdure et de festons. Un grand poitique de seize pieds de
large et de trente -deux de haut servoit d'entrée à ce riche salon;
il avançoit environ trois toises dans l'allée , et cette avance ser-
voit encore de vestibule , et faisoit sjrmétrie aux autres enfonce-
ments qui se rencontroient dans les huit côtés. Du milieu du por-
tique pendoient de grands festons de fleurs , attachés de part et
d*]ïutre. Aux deux côtés de l'entrée , et sur deux piédestaux , on
vojoit des termes représentant des satjres , qui étoient là comme
les gardes de ce beau lieu. A la hauteur de huit pieds , ce salon
étoit ouvert par les six côtés , entre la porte par où l'on entroit et
l'allée du milieu; ces ouvertures formoient six grandes arcades,
qui servoient de tribunes, où l'on avoit dressé plusieurs sièges en
forme d'amphithéâtres , pour asseoir plus de six-vingts personnes
dans chacune. Ces enibncements étoient ornés de feuillages qui ,
?énant à se terminer contre les pilastres et le haut des arcades , j
montroient assez que ce bel endroit étoit paré comme à un jour
de fête , puisque l'on j mêloit des feuilles et des fleurs pour l'or-
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rÊTE DE VERSAILLES. 571
ncr; car le» impostes et les clefs des arcades étoient marquées pai
des festoni et des ceintures de flcars.
Bu côté droit , dans l'arcade du milieu , et au haut de l'enfon-
cement, étoit une grotte de rocaille, où^ dans un large bassin
trayalUé mstiquement , Ton vojoit Arion porté sur un dauphin ,
et tenant une Ijre ; il ayoit à côté de lui deux tritons; c'étoit dans
ce lieu que les musiciens étoient placés. A Topposite , Ton ayoit
mis tous les joueurs d'instruments ; l'enfoncement de l'arcade où
ils étoient formoit anssi une grotte où l'on yojoit Orphée sur un
rocher, qui sembloit joindre sa yoix à celle de deux njniphes as-
sises auprès de lui. Dans le fond des quatre autres arcades il j
ayoit d'autres grottes , où , par la gueule de certains monstres ,
sortoit de l'eau qui tomhoît dans des bassins rustiques , d'où elle
&*éohappoit entre des pierres , et dégouttoit lentement parmi la
mousse et les rocailles.
Contre les huit pilastres qui formoient ces arcades , et sur des
piédestaux de marbre, l'on ayoit posé huit grandes figures de
femmes, qui tenoient dans leurs mains diyers instruments dont
elles sembloient se seryir pour contribuer au diyertissement du bal.
Dans le milieu des piédestaux il j ayoit des masques de bronze
doré qui jetoient de l'eau dans un bassin. Au bas de chaque pié-
destal et des deux côtés du même bassin s'éleyoient deux jets
d'eau qui formoient deux chandeliers. Tout autour de ce salon
réghoit un siège de marbre sur lequel , d'espace en espace , étoient
plusieurs yases remplis d'orangers.
Dans l'arcade qui étoit yis-à-yis de l'entrée , et qui seryoit
d'ouyerture à une grande allée de yerdure, l'on yojoit encore ,
sur deux piédestaux , deux figures qui représentoient Flore et
Pomone. De ces piédestaux il en sortoit de l'eau comme de ceux
du salon.
Le haut du salon s'éleyoit au-dessus de la corniche par huit
ms , jusques à la hautenr de douze pieds ; puis , formant tm
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Sja i'ETE DE VERSAILLES.
plafond de figure octogone , laissoit dans le milieu une ouyertarc
de pareille forme , dont l'enfoncement étoit de «inq à six pieds.
Dans ces huit pans étoient huit.grands soleils d'or , soutenus de
huit figures qui représentoient les douze mois de l'année avec
les signes du zodiaque ; le fond étoit d'azur semé de fleurs de lis
d'or, et le reste enrichi de roses et d'autres ornemens d'or , d'où
pcndoient trente-deux lustres poi-tant chacun douze bougies.
Outre toutes ces lumières , qui faisoient le pins bea« jour du
monde , il j ayoit dans les six tribunes yingt-<piatre plaques ,
dont chacune portoit àeuf bougies ; et aux deux côtés des huit
pilastres , au-dessus des figurés , sortoient de la fouillée , de grands -
fleurons d'argent, en forme de branches d'arbres, qui sontenoient
treize chandeliers disposés en pjramides. Aux deux côtés de la
porte , et dans l'endroit qui seryoit comme de vestibule , il j aroii
six grandes plaques en orale , enrichies des chiffres du roi ; cha-
cune de ces plaques portoit seize chandeliers allumés de seize
bougies.
L'allée qui aboutit au milieu de ce salon a voit plus de vingt
pieds de large; elle étoit toute de fouillée de part et d'autre, et
paroissoit découverte par le haut ; par les côtés elle scmbloit ac-
compagnée de huit cabinets , où , à chaque encoignure , l'on
vojoit, sur des piédestaux de marbre, des termes qui représen-
toient des satjres; à l'endroit où étoient ces termes les cabinets se
formoient en berceau.
Au bout de l'allée il y avoit une grOtte de rocaille , où l'art
étoit si heureusement joint à la nature, que parmi les figures
qui l'ornoient on j vojoit cette belle négligence et cet arrange-
ment rustique qui donne un si grand plaisir à la vue.
Au haut et dans le lieu le plus enfoncé de la grotte on décou-
vroit une espèce de masque de bronze doré , représentant la tête
d'un monstre marin. Deux tritons argentés ouvroient les deux
eôtés de la gueule de ce masque , duquel s'élevoit en forme d'ai-
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FÊTE DE VERSAILLES. 673
grette un gros bouillon d'eau , dont la chute , augmentant celle
qui tomboit de sa gueule extraordinairemeut grande , faisoit une
nappe qui se répandoit dans un grand bassin d'où ces deux tri-
tons sembloient sortir.
De ce b&ssin se formoit une autre grande nappe, accom-
pagnée de deux gros jets d'eau que deux animaux d'une figure
monstrueuse vomissoient en se regardant l'un l'autre. Ces deux
animaux , qui ne paroissoient qu'à demi hors de la roche , étoient
aussi de bronze doré. De cette quantité d'eau qu'ils jetoient , et
de celle de ce bassin qui tomboit dans un autre beaucoup plus
grand, il se formoit une troisième nappe qui, couvrant tout le
bas du rocher, et se déchirant inégalement contre les pierres d'en
bas , faisoit paroitre des éclats si beaux et si extraordinaires , qu'on
ne les peut bien exprimer.
Cette abondance d'eau qui, comme un agréable torrent, so
précipitoit de la sorte par différentes chutes , sembloit couvrir le
rocher de plusieurs voiles d'argent qui n'empêchoient pas qu'on
ne vit la disposition des piejres et des coquillages , dont les couleurs
paroissoient encore avec plus de beauté parmi la mousse mouil-
lée , et au travers de l'eau qui tomboit en bas , où elle formoit de
gros bouillons d'écume.
De ce dernier endroit , où toute cette eau finissoit sa chute dans
nn carré qui étoit au pied de la grotte , elle se divisoit en deux
canaux qui., bordant les deux côtés de l'allée, venoient se ter-
miner dans un grand bassin dont la figure étoit d'un carré long
augmenté par les quatre côtés de quatre demi-ronds , lequel sépa-
roit l'allée d'avec le salon ; mais cette eau ne couloit pas sans
faire paroitre mille beaux effets ; car vis-à-vis des huit cabinets il
y avoit dans chaque canal deux jets d'eau qui formoient de
chaque côté seize lances de douze à quinze pieds de haut ; et , d'es-
pace en espace , l'eau de ces canaux venant à tomber faisoit des
«sascades qui composoiect autant de petites nappes argentées, dont
la longueur de chaque canal étoit agréablem^ent interrompue.
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57Î FÊTE DE VERSAILLES.
Ces ciniux étoient borclés de gazon de part et d'antre. Du côté
des cabinets et entre les termes qui en marquoient les encoignures,
il y avoit dans de grands yases des orangers chargés de fleurs et
de fruits ; et le milieu de l'allée étoit d'un sable jaune qui pârta-
geoit les deux lisières de gazon.
Dans le bassin qui séparoit l'allée d'avec le salon il j ayoit
un groupe de quatre dauphins dans des coquilles de bronze doré ,
posées sur un petit rocher; ces quatre dauphins ne formoient
qu'une seule tête qui étoit renversée , et qui , ouvrant la gueule en
haut , poussoit un jet d'eau d'une grosseur extraordinaire. Après
que cette eau , qui s'élevoit de plus de trente pieds de haut, avoit
frappé la feuillée avec violence , elle retomboit dans le bassin en
mille petites boules de cristal.
Aux deux côtés de ce bassin il y avoit quati'e grandes plaques
en ovale , chargées chacune de quinze bougies; mais comme toutes*
les autres lumières qui éclairoient cette allée étoient cachées der>
rière les pilastres et les termes qui marquoient les cabinets , l'on
ne yojoit qu'un jour universel , qui se répandoit si agréablement
dans tout ce lieu, et en découvroit les parties avec tant de beauté,
que tout le monde pi^féroit cette clarté à la lumière des plus
beaux jours. 11 ny avoit point de jet d'eau qui ne fît paroitre
mille brillants; et l'on reconnoissoit principalement dans ce lieu
et dans la grotte où le roi ayoit soupe , une distribution d'eau si
belle et si extraordinaire , que jamais il ne s'est rien vu de pareil.
Le sieur JoXy , qui en ayoit eu la conduite , les avoit si bien mé>
nagées, que , produisant toutes des effets différents , il y avoit en-
core une union et un certain accord qui faisoit paroitre partout
une agréable beauté , la chute des unes servant , en plusieurs en-
droits, à donner plus d'éclat à la chute des autres. Les jets d'eau ,
qui s'éleyoient de quinze pieds sur le devant des deux canaux ,
venoient peu à peu à diminuer de hauteur et de force , à mesur«
qu'ils s'éloignoient de la vue ; de sorte que , s'accordant avec la
belle manière dont l'on ayoit disposé l'allée, il sembloitque cette
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FÊTE DE VERSAILLES. Sy5
allée qui n'ayoit guère plus que quinze toises de long, en eût
quatre fois davantage, tant toutes choses j étoient bien con-
duites.
Pendant que , dans un séjour si charmant , leurs majestés et
toute la cour prenoient le divertissement du bal , à la vue de ces
beaux objets , et au bruit de ces eaux qui n'interrompoient qu'a-
gréablement le son des instruments , Ton préparoit ailleurs d'aii^
très spectacles dont personne ne s'étoit aperçu, et qui dévoient
surprendre tout le monde. Le sieur Gissej , outre le soin qu'il
avoit pris du lieu où le roi avoit soupe , et des dessins de tous les
habits de la comédie , se trouvant encore chargé des illuminations
qu'on devoit mettre au château et en plusieurs endroits du parc ,
travailloit à mettre toutes ces choses en ordre pour faire quie ce
beau divertissement eût une fin aussi heureuse et aussi agréable
que le succès en avoit été favorable jusques alors ; ce qui arriva en
effet par les soins qu'il j prit; car en un moment toutes les choses
furent si bien ordonnées, que , quand leurs majestés sortirent du
bal , elles aperçurent le tour du fer à cheval et le château tout en
feu , mais d'un feu si beau et si agréable , que cet élément , qui ne
parolt guère dans l'obscurité de la nuit sans donner de la crainte
et de la frajeur, ne causoit que du plaisir et de l'admiration.
Deux cents vases de quatre pieds de haut de plusieurs façons , et
ornés de différentes manières , entouroient ce grand espace qui
enferme les parterres de gazon , et qui forme le fer à cheval. Au
bas des degrés qui sont au milieu on vo^oit quatre figures repré-
sentant quatre fleuves ; et au-dessus , sur quatre piédestaux qui
sont aux extrémités des rampes , quatre autres figures qui repré-
sentoient les quatre parties du monde. Sur les angles du fer h
cheval , et entre les vases , il j avoit trente-huit candélabres ou
chandeliers antiques , de six pieds de haut ; et ces vases , ces can-
délabres et ces figures étant éclairés de la même sorte que celles
qui avoient paru dans la frise du salon où l'on avoit soupe , fai-
soient un spectacle merveilleux. Mais la cour étant arrivée au
haut du fer à cheval , et découvrant encore mieux tout le château ,
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576 FÊTE DE VERSAILLES.
ce fut alors que tout le monde demeura dans une surprise qui ne
se peut connoitre qu'en la ressentant.
Il étoit orné de quarante-cinq figures. Dans le milieu de la
porte du château il j en ayoit une qui représent oitJanus ; et des
deux côtés , dans les quatorze fenêtres d en-bas , l'on TOjoit diffé-
rents trophées de guerre. A l'étage d'en-haut il y ayoit quinze
figures qui représentoient diverses vertus , et au-dessus un soleil
avec des Ijres , et d'autres instruments ajant rapport à Apollon ,
qui paroissoient en quinze différents endroits. Toutes ces fibres
étoient de diverses couleurs , mais si brillantes et si belles , que
l'on ne pouvoit dire si c'étoient différents métaux allumés, ou des
pierres de plusieurs couleurs qui fussent éclairées par un artifice
inconnu. Les balustrades qui environnent le fossé du cbâteau
étoient illuminées de la même sorte.; et dans les endroits où
durant le jour on avoit vu des vases d'orangers et de fleurs , l'on
j vojoit cent vases de diverses formes, allumés de différentes
couleurs.
De si merveilleux objets arrêtoient la vue de tout le inonde,
lorsqu'un bruit , qui s'éleva vers la grande allée , fit qu'on se
tourna de ce côté-là. Aussitôt on la vit éclairée, d'un bout à
l'autre , de soixante-douze termes , faits de la même manière que
les figures qui étoient au château , et qui la bordoient des deux
côtés. De ces termes il partit en un moment un si grand, nombre
de fusées, que les unes, se croisant sur l'allée, faisoient une espèce
de berceau, et les autres s'élevant tout droit, et laissant jusque»
en terre une grosse trace de lumière, formoient comme une haute
palissade de feu. Dans le temps que ces fiisees montoient jusqu'au
ciel , et qu'elles remplissoient Fair de mille clartés plus brillantes
que les étoiles, Ion voyoit, tout au bas de l'allée, le grand bassin
d'eau , qui paroissoit une mer de flamme et de lumière , dans
laquelle une infinité de feux plus rouges et plus vifs sembloient
se jouer au milieu d'une clarté plus blanche et plus claire.
A de si beaux effets se joignit le bruit de plus de cinq cents
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FÊTE DE VERSAILLES. '677
boites qui , étant dans le grand parc et fort éloignées , scmbloient
être récho de ces grands éclats dont les grosses fusées faisoient
retentir Tair lorsqu'elles étoient en haut.
Cette grande allée ne fut guère en cet étatique les trois bassins
de fontaines qui sont dans le parterre de gazon , au bas tlu fer à
cheval , parurent trois sources de lumières. Mille feux sortoient
. du milieu de Teau , qui , comme furieux, et s'cchappant d'un lieu
où ils auroient été retenus par force , se répandoient de tous côtés
sur les bords du parterre. Une infinité d'autres feux sortant de la
gueule des lézards , des crocodiles , des grenouilles et des autres
animaux de bronze qui sont sur les bords des fontaines ^ sem>
bloient aller secourir les premiers , et se jetant dans Teau sous la
figure de plusieurs serpens , tantôt séparément, tantôt, joints en»
semble par gros pelotons , lui faisoient une rude guerre. Dans ces
combats accompagnés de bruits épouvantables et d'un embrase-
ment qu*on ne peut représenter, ces deux éléments étoient si
étroitement mêlés ensemble ,^ qu'il étoit impossible de les distin-
guer. Mille fusées qui s'élevoient en l'air paroissoient comme de«
jets d'eau enflammés ;^ et l'eau qui boiiillonnoit de toute part,
ressembloit à des flots de feu et à des flammes agitées.
Bien que tout le monde sût que l'on préparoit des feux d'arti-
fice , néanmoins^ en quelque lieu qu'on allât durant le jour, l'on
n'j voyoit nulle disposition ; de sorte que , dans le temps que
chacun étoit en peine du lieu où ils dévoient paroître , l'on s'en
trouva tout d'un coup environné; car non-seulement ih paitoieni
de ces bassins de fontaines , mais encore des grandes allées qui
environnent le parterre ; et en voyant sortir de terre mille flammes
qui s'élevoient de tous côtés, l'on ne savoit s'il j avoit des
canaux qui fournissoient cette nuit-là autant de feux , comme pen-
dant le jour on avoit vu de jets d*eau qui rafraichissoient ce bean
parterre. Cette surprise causa un agréable désordre parmi tout le
inonde, qui, ne sachant ou se retirer, se cachoit dans l'épaisseur
des bocages , et se jetoit contre terre»
MoLikBE. 5. 37
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578 FÊTE DE VERSAILLES.
Ce spectacle ne dura qu'autant de temps qu'il en îamt pou?
imprimer dans l'esprit une belle image de ce que l'eau et le feu
peuvent faire quand ils se rencontrent ensemble et qu'ils se font
la guerre ; et chacun , croyant que la fête se termineroit par un
artifice ^ merveilleux, retournoit vers le château, quand, du
côté du grand étang, Ton vit tout d'un coup le ciel rempli
d'éclairs , et l'air d'un bruit qui sembloit faire trembler la terre.
Chacun se rangea vers la grotte pour voir cette nouveauté, et
aussitôt il sortit de la tour de la pompe qui élève toutes les eaux
une infinité de grosses fusées qui remplirent tous les environs de
feu et de lumières. A quelque hauteur qu'elles monta3sent , elles
Jaissoient attachée à la tour une grosse queue qui ne s'en séparoit
point que la Jusée n'eut rempli l'air d'une infinité d'étoiles
qu'elle j alloit répandre. Tout le haut de cette tour sembloit être
embrasé , et de moment en moment elle yomissoit une infinité de
feux, dont les uns s'élevoient jusqu'au ciel^et les autres, ne mon-
tant pas si haut, sembloient se jouer par mille mouvements
agréables qu'ils faisoient. Il j en avoit même qui \ marquant les
chiffres du roi par leurs tours et retours, traçoient dans l'air de
doubles L, toutes brillantes d'une lumière très-vive et très-pure.
Enfin, après que de cette tour il fut sorti à plusieurs fois une
li grande quantité de fusées, que jamais on n'a rien vu de sem-
blable , toutes ces lumières s'éteignirent ; et , comme si elles eussent
obligé les étoiles du ciel à se retirer, l'on s'aperçut que de ce
côté-là la plus grande partie ne se voyoit plus; mais que le jour,
jaloux des avantages d'une si belle nuit, commcnçoit à paroi trc.
Leurs majestés prirent aussitôt le chemin de Saint^ermain
avec toute la cour, et il n'y eut que monseigneur le dauphin qui
demeura dans le château.
Ainsi finit cette grande fête , de laquelle , si l'on remarque bien
toutes les circonstances , on verra qu elle a surpassé en quelque
façon ce qui a jamais été fait de plus mémorable. Car, soit quo
l'on regarde comme en si peu do temps l'on a dressé d«9 liens
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FÊTE DE VERSAILLES. 579
d'une grandeur extraordinaire pour la comédie , pour le souper '
et pour le bal, soit que Ion considère les divers ornements dont
on les a embellis , le nombre des lumières dont on les a éclairés ,
la quantité d'eau qu'il a fallu conduire , et la distribution qui en
a été faite , la somptuosité des repas , où l'on a yu une quantité de
toutes sortes de viandes qui n'est pas concevable , et enfin toutes
les choses nécessaires à la magnificence de ces spectacles et à la
conduite de tant de différents ouvriers , on avouera qu'il ne s'est
jamais rien fait de plus surprenant, et qui ait causé plus d'admt*
ration.
FIN DU TOME CINQ^SME.
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TABLE
DES PIÈCES CONTENUES DANS CE VOLUME.
CjrEaAaE Dasdin, ou le Maai confondu page i
Réflexions sur George Dandin 83
M. DE POUBCEAUGNAC ~ 91
Réflexions sur M. de Pourccaugnac i83
Les Amants maonifiques 187
Réflexions sur les Amants magnifiques 268
Le Bouhgeois gentilhomme. . a^3
Réflexions sur le Bourgeois gentilhomme 4^4
Les Fourberies) de Sopin /jSi
Réflexions sur les Fourberies de Scapin 529
Fête de Versailles , et Intermèdes de George Dandin SSj
Fia DE LA TABLE.
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